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Libre opinion - Pour une ordonnance de non-publication

29 juin 2012 | Benoit Rousseau - Montréal | Actualités en société
Maintenant que le principal suspect a été arrêté dans l’affaire du meurtre de Lin Jun, il serait nécessaire de s’interroger sur la pertinence de diffuser d’autres détails d’un meurtre sordide qui a déjà fait l’objet d’une couverture plus que généreuse.

Considérons les faits : l’accusé carbure à la notoriété. On pourrait même affirmer que cette notoriété, cette célébrité perverse, est l’un de ses mobiles, sinon le plus important. Diffuser la vidéo de son crime sur Internet et la faire suivre d’autres « entrevues » (réalisées par qui ? Avec l’aide de qui ?) destinées à ses « fans », mettre presque en scène sa propre arrestation, avec tous les détails bien croustillants, les pleurs dans l’avion, la simplicité et « l’élégance » de sa mise… Qu’est-ce que la diffusion des détails de son meurtre (et peut-être d’autres) pourrait apporter à notre société ? Et ne risque-t-on pas, simplement, de nourrir son besoin pathologique de reconnaissance ?


Les seuls qui risquent d’en profiter sont les médias qui tentent désespérément d’augmenter des tirages et des cotes d’écoute face à la concurrence d’Internet. Il est permis de croire qu’en ces temps de commissions d’enquête, de contestations étudiantes et d’abus démocratiques au fédéral, nos médias peuvent trouver leur compte sans barbouiller la une du sang d’un innocent.


Vous remarquerez facilement que je ne nomme pas l’accusé. C’est peut-être naïf, mais j’ai très nettement l’impression que chaque mention publique de son nom (voire de ses alias) est comme une caresse faite par la célébrité à son ego malade. Posons-nous la question. Sommes-nous prêts à faire face, dans l’avenir (et il s’agit d’un autre sujet), à un livre autobiographique, à un film, voire à une minisérie sur le sujet ?


Par ailleurs, quel bien pourrions-nous collectivement tirer de cette couverture ? Étant donné la nature de la pathologie qui semble impliquée, aucune personne soumise à une pathologie similaire ne sera dissuadée d’en faire autant. Bien au contraire. La dissémination de ces informations risque de contribuer à faire germer dans des esprits similairement atteints l’idée d’en faire autant.


Le seul effet positif qui vient à l’esprit, c’est que la diffusion pourrait contribuer à la solution d’autres crimes qu’il pourrait avoir commis, en alertant l’opinion publique. Mais, au vu de l’efficacité de la mobilisation policière mondiale qui a mené à son arrestation, il est permis de croire que de limiter la diffusion des détails des crimes à Interpol donne les mêmes résultats.


Je veux savoir s’il est coupable ou non, et la durée et les conditions de sa sentence. Au-delà de ça, je préfère laisser l’appareil judiciaire et l’appareil médical s’assurer qu’il ne récidivera pas.


Enfin, et il s’agit d’une question plus complexe, a-t-on fait le lien, dans le débat, entre ces vidéos et celles de Rémy Couture, cet artiste accusé de corruption de moeurs pour la production d’un film d’horreur ? La télévision s’en étant emparée, j’ai pu en voir quelques-unes. Tournées de façon volontairement maladroite, pour donner un effet de réel, elles décrivent des viols avec violence extrême, diffusés sur les mêmes canaux, où la ligne entre le réel et la fiction est brouillée. On touche ici aux limites de la liberté d’expression.


Mais la question se pose : si on fait visionner les deux vidéos côte à côte, sans la caution morale de savoir que l’un est de la fiction et l’autre pas, le public saura-t-il faire la différence ? Je n’ai pas vu — et ne verrai pas — les vidéos réelles de l’assassinat de Lin Jun. Mais dans un contexte où des enfants ont même réclamé de les voir, démontrant ainsi la profondeur de notre insensibilisation, ne serait-il pas temps de discuter de la ligne à tracer entre la liberté d’expression et l’incitation ? Nier que quelque chose existe n’est jamais un bon choix. Mais choisir collectivement, en toute conscience, de l’ignorer peut être plus constructif.

 
 
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