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Joelle et les Toutounes atomiques

Joelle, à gauche de Joblo sur la photo, entourée des Toutounes atomiques dans une démonstration allégée de leurs talents burlesques.
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Joelle, à gauche de Joblo sur la photo, entourée des Toutounes atomiques dans une démonstration allégée de leurs talents burlesques.
  • «À la grande époque des top models, dans les années 1990, Claudia Schiffer ou Cindy Crawford affichaient au moins deux tailles de plus que les mannequins actuels.»
  • «La retouche numérique est utilisée de manière frénétique. […] Cette année, je me suis rendu compte que l’on “repulpe” les filles, car elles nous apparaissent trop maigres, trop décharnées.» — Emmanuelle Alt, rédactrice en chef de Vogue Paris, dans une entrevue accordée au journal Le Monde le 5 juin dernier.
  • «Elles sont jeunes, fragiles, intelligentes et puissantes.» — Dr Jean Wilkins au sujet des anorexiques.
Treize années se sont écoulées depuis notre dernière rencontre. Revoir Joelle tient à la fois de la surprise et du soulagement. Rien ne peut laisser deviner que cette superbe fille de 30 ans, radieuse et féminine, a déjà été un vilain petit canard, celui que tout le monde examine avec pitié et découragement. Celui qui dérange parce qu’il n’apprend pas à nager et se laisse couler.

Doctorante en psychologie, établie dans le milieu scolaire, blonde aimante, amie attentionnée, grande soeur présente, excellente cuisinière, on peut tout imaginer de Joelle, sauf qu’elle a souffert d’anorexie mentale pendant huit ans.


Comme beaucoup de jeunes filles de son âge, elle était polie, performante, intelligente, disciplinée et parfaite. On la voulait « responsable », « autonome », « déterminée », elle est devenue affamée, révoltée et triste, l’ombre de son ombre.


Je l’avais déjà interviewée dans le bureau du Dr Jean Wilkins, grand spécialiste de l’anorexie mentale à l’hôpital Sainte-Justine où il a fondé la section de médecine de l’adolescence. La jeune fille de 17 ans, mince comme un fil, d’une douceur quasi suspecte et à l’énergie anémique, m’avait fendu le coeur à l’époque.


L’année suivante, un ami de son frère tombait amoureux d’elle. Ils sont toujours ensemble. L’amour n’est pas aveugle, il est visionnaire. « Le poids, c’était 5 % du problème. 95 %, c’était mon rapport à moi, aux autres, à mon entourage. Je n’étais pas capable de m’affirmer. Je ne voulais être un poids pour personne… », dit-elle métaphoriquement aujourd’hui.


Chaque cas d’anorexie est « un mystère en soi », selon le Dr Wilkins, mais Joelle sait combien cette régression extrême et ce contrôle absolu sur soi (et son entourage) sont grisants pour toutes celles qui y goûtent. « Je ne me suis jamais sentie autant en vie qu’à ce moment-là. C’est comme prendre de la drogue, c’est puissant. J’étais en contrôle! Si je rencontrais une anorexique à mon école, je la référerais. Je saurais trop dans quoi elle est embarquée… je n’ai aucune empathie.»


Joelle a pleuré devant son bol de salade jusqu’à 23 ans, visitant le bon Dr Wilkins trois fois par semaine, avec deux hospitalisations au final. Elle s’en est sortie doucement. « Le Dr Wilkins ne moralisait jamais. C’était une présence aimante, un grand-père. Il me parlait de baseball, de ses enfants, de n’importe quoi. Il s’est intéressé à moi, même quand j’ai repris du poids. Et je suis toujours la bienvenue dans son bureau. » Combien de fois le Dr Wilkins a-t-il entendu ces jeunes filles (ou garçons) s’inquiéter de l’intérêt qu’on leur porterait vraiment le jour où l’aiguille du pèse-personne remonterait… Le poids est souvent inversement proportionnel au moral.

 

La femme vide


N’empêche, la maladie a laissé des traces; un squelette dans le placard qu’on n’ouvre plus, de peur qu’il nous tombe dessus avec son sourire grimaçant d’effroi. Le tabou émacié de l’anorexie fait partie de sa vie et elle n’en parle jamais, de crainte d’être jugée. Joelle se sent toujours sous observation et n’a pas de pèse-personne chez elle. «Me peser, c’est une prison. De toute façon, si je perds cinq livres, on s’inquiète autour de moi. Et j’ai intérêt à avoir faim quand je vais souper chez ma mère. »


Les mannequins du dernier Elle Québec qui traîne sur la table à café devant nous, toutes plus faméliques les unes que les autres, donnent la chair de poule à Joelle : « C’est la femme vide dont on se sert. Des filles vides qu’on habille. Je n’ai jamais voulu ressembler à ça. Je ne trouve pas ça beau. Les femmes se jugent bien davantage que les hommes nous jugent. Au-delà de l’anorexie, nous sommes très exigeantes envers nous-mêmes. »


Par esprit de provocation, pour l’aider à s’affranchir du jugement ou pour flirter avec les tabous, j’ai proposé à Joelle de rencontrer les Toutounes atomiques, un groupe déluré de jeunes femmes très enrobées qui ont décidé de prendre en main leurs poignées d’amour, avec autorité et affection. Sise sur la Plaza Saint-Hubert, la boutique Toutounes Atomiques a vu le jour en février dernier. On a même pu admirer les « toutounes » en chair et en os à la finale de Star Académie au printemps, se déhanchant sur la chanson Big Girl (You are beautiful), écrite par le chanteur Mika en hommage à ses grosses « matantes ».


Les toutounes ont l’air fortes, assumées, désinhibées et féminines. Et elles ont décidé de s’habiller ailleurs que chez le marchand de rideaux et de rendre la grosse femme d’à côté de Michel Tremblay… sexy.

 

Deux poids, une seule mesure


Ce qui a débuté par une conversation avec Maude, la propriétaire de la boutique pour tailles ++, se termine par une thérapie de groupe, huit filles en cercle et une boîte de papiers mouchoirs qui circule. Maude, Julie, Céline, Patricia, Pascale et Alison se vident le coeur : « Je ne fais pas de promotion pour l’obésité, se défend Maude. Je n’ai pas ouvert un PFK! » « Moi, depuis l’ouverture de la boutique, ma vie a fait 180 degrés. Je me lève le matin et je me trouve belle! », souligne Patricia.


Toutes ont dû faire face depuis l’enfance à l’intimidation, au jugement, à la critique. Les larmes fusent, les grands câlins affectueux aussi. Le groupe est un soutien et une cellule de crise; la boutique, un atelier de costumes, plus girly que « madame ». Alison, 19 ans, porte des robes « sans manches » depuis un mois seulement, s’effondre en larmes en l’avouant. «Curieusement, c’est le fait qu’on soit bien dans notre peau qui dérange le plus; c’est provocant », constate Céline.


« T’as pas le droit d’être bien si tu es grosse. On vit dans une société envieuse. De toute façon, nous sommes constamment jugées. Tu manges des crudités, tu es au régime. Tu prends un cupcake… “On sait bien!”, et si tu vas au buffet, c’est pour t’empiffrer. On ne s’en sort jamais. S’affranchir de ça, c’est le pas le plus difficile à faire. »


Effeuilleuses à leurs heures — oui! oui! dans le plus pur esprit burlesque — pin-ups de calendriers aussi (j’attends le 2013 avec impatience), les Toutounes atomiques se sont libérées des corsets mentaux même s’il peut en subsister un ou deux.


Lorsque je demande son âge à Maude, tatouée, mèches de cheveux roses, elle me répond « 22 ans » du bout des lèvres : « J’aime pas ça, vieillir, je commence juste à être capable de le dire. Je n’assume pas mon âge… mais ça va me passer. »


Vous dire comme Joelle a pu trouver ça drôle.


***


Entamé le livre Adolescentes anorexiques. Plaidoyer pour une approche clinique humaine du Dr Jean Wilkins (PUM). Un pour cent des jeunes adolescentes de 16 à 18 ans seraient victimes de ce trouble alimentaire au point d’avoir besoin d’aide sur le plan médical, mais la proportion grimpe bien davantage dans certains milieux comme la danse, la nage synchronisée et les sports qui nécessitent un contrôle du poids. Cela peut aller jusqu’à 50 %...


Le Dr Wilkins parle d’une émaciation de souffrance chez la cancéreuse et d’une émaciation de triomphe chez l’anorexique. La différence? L’une veut guérir et l’autre ne sait pas qu’elle est malade. Un livre troublant, à lire impérativement si vous comptez partir en voyage cet été avec une ado qui présente des signes de troubles alimentaires. J’ai aimé l’affection qui transpire tout au long du bouquin.


Tiqué devant la maigreur cadavérique des mannequins du Elle Québec. Je suis une adepte de leurs pages mode, que je trouve à la fois audacieuses et bien photographiées, mais je constate que les mannequins sont de plus en plus « cintres » et que le diktat 1,80 m/taille 34 commence à lasser. En mai dernier, le magazine Vogue s’est engagé à ne plus faire travailler des filles de moins de 16 ans (elles entament souvent leur carrière à 13 ans!) ou trop maigres.


Encore faut-il définir ce qu’est « trop maigre ». Il y a peut-être des créateurs de vêtements à sensibiliser aussi. Et les fantômes de Twiggy à remiser au placard. Question de pluralité des modèles, disons.

***

JoBlog
 

Big Girl

Je ne sais pas pourquoi la vidéo de Mika Big Girl (You Are Beautiful) m’émeut autant. J’ai sûrement une grosse qui pleure au fond de moi. De toute façon, elles sont rares, les femmes qui sont en paix avec leur poids.
 

Et m’émouvront peut-être les Toutounes atomiques dans leur spectacle d’effeuilleuses à la fois frondeur et humoristique, sensuel et coquin.
 

Le Cabaret des Bombes sublimes rondeurs sera présenté dans le cadre du Zoofest les 7, 14 et 21 juillet prochains. Au Café Cléopâtre (qui en a vu d’autres), à 22h. Go girls!




***
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

Joelle, à gauche de Joblo sur la photo, entourée des Toutounes atomiques dans une démonstration allégée de leurs talents burlesques.
 
 
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