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    L’amour au temps des carrés rouges

    L’avocat du diable, Robert Tremblay, accueilli par « l’ange » durant une manif étudiante. Quand l’amour devient un élan politique…
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’avocat du diable, Robert Tremblay, accueilli par « l’ange » durant une manif étudiante. Quand l’amour devient un élan politique…
    • «Certaines militantes d’extrême gauche ont un je-ne-sais-quoi de si pur et authentique dans leur sourire que je suis déjà tombé en amour… plusieurs fois durant la même manif.» – Alexis
    • «Oh toi, élégant inconnu, avec ton Creuset et ta spatule en acajou près du marché Jean-Talon, tu me cuisines.»@ManifDating
    • «Elle lui rappela que les faibles jamais n’entreraient au royaume de l’amour, qui est un royaume inclément et mesquin, et que les femmes ne se donnent qu’aux hommes de caractère, car ils leur communiquent la sécurité dont elles ont tant besoin pour affronter la vie.» – L’amour au temps du choléra, Gabriel García Márquez
    Ils sont jeunes (de coeur, du moins), ils sont fous (ça n’a pas d’âge) et ils font d’une pierre ou d’un slogan, deux coups. Changer le monde et tomber en amour ne procède-t-il pas du même élan ? Les amours ne seront peut-être pas éternelles, mais le souvenir de la rencontre, si.

    Le printemps 2012 comptera son lot d’histoires guimauves. Elles s’ajouteront à ces milliers de flammes qui s’épousent et se consument, lucioles dans la nuit s’attirant à coups de spatules et de tenues légères, dans l’intensité et la ferveur, dans le défi et l’obscurité, des ingrédients tout à fait compatibles avec l’énamourement.


    Je ne donnerais pas cher pour avoir à nouveau 20 ans, mais le temps d’une manif, le temps d’un béguin ou d’un flirt, oui, j’en conviens, ça m’aurait amusée. J’aurais aimé être étudiante et tomber amoureuse d’une jeune recrue du SPVM, tiens. Nous aurions été les Roméo et Juliette de l’histoire. D’ailleurs, j’y ai cru un instant, à cette histoire qui a circulé sur le compte Twitter @manifdating. Et je n’étais pas la seule. Une policière et un étudiant en science po, on imagine le pied-de-nez à la logique. Tout le monde veut croire que l’amour est plus fort que la police, qu’il est enfant de Bohême et n’a jamais-jamais connu de loi (78).


    Si on avait besoin de preuves, j’ai interviewé via Skype un jeune couple de transsexuels, l’un (l’une) de Montréal et l’autre de New York, qui se sont rencontrées par carrés rouges interposés sur Facebook. Compliqué ? Pas autant que leurs amours naissantes et la difficulté de trouver une toilette publique unisexe pour aller se soulager la vessie durant les manifs. Elles m’ont avoué qu’elles préféraient s’abstenir…


    Tout est politique, même l’amour


    Devant moi, en direct de New York, Raphaële de Montréal, 27 ans, étudiante aux beaux-arts à Concordia, et Amelia de New York, 21 ans, sans emploi, sans domicile fixe non plus. « Pour les transsexuels, tout est politique, même l’amour ! Nous sommes des activistes, notre survie en dépend », souligne Amelia, qui me parle des problèmes psychiatriques, de la discrimination et des meurtres et suicides, courants dans la communauté trans.


    Seraient-elles tombées en amour sans cette charge militante ou si l’une des deux avait affiché le carré vert ? Malaise. « Pas certaine… », répond Amelia de sa voix masculine et en écartant une mèche de cheveux rebelle qui lui balafre le visage.


    « C’est comme si j’étais républicaine et elle démocrate ; c’est impossible », assure la blonde Raphaële qui a fait le voyage pour la rejoindre à New York. Elle est visiblement impressionnée par sa tourterelle militante au sein du mouvement Occupy Wall Street : « Amelia est jolie, brillante et très impliquée dans l’action politique. Elle revient du sommet de l’OTAN à Chicago. Le monde est fucked up et nous, on veut le changer. »


    Le message a le mérite de ne pas faire dans le conte de fées. Mais les romantiques n’ont pas dit leur dernier mot. Ainsi, Kenza Chaouai a initié le compte @manifdating sur Twitter pour aider ceux qui éprouvaient un #manifcrush (béguin de manif) à se retrouver. « Depuis le début des manifs, tout le monde s’aborde dans les rues, c’est très facile de nouer des liens. Et j’ai entendu parler de tant d’histoires d’amour qui sont nées durant les manifs étudiantes », raconte la responsable des communications du site web Askmen.com.


    Son compte, @manifdating, avec ses deux petits coeurs en feutrine rouge épinglés l’un avec l’autre, agit comme courroie de transmission. Charmante initiative qui enfantera peut-être des #manifbébés.


    En attendant, Kenza donne des conseils aux manifestants transis : prêter son téléphone pour consulter le compte Twitter du SPVM, suivre son instinct et le bruit des casseroles, offrir une place sous son parapluie ou même s’imaginer avec des menottes en plastique avec l’élu de son choix.


    « Ici, au Québec, les gens ne s’interpellent pas beaucoup, souligne Kenza. On a tendance à être peureux et on ne sait pas dans quelle langue s’accoster. C’est l’occasion rêvée de briser ce mur en demandant où est la manif ou en tapant sur la casserole de quelqu’un. Un Black Bloc a même offert une fleur à une fille et elle a envoyé sa photo à @manifdating pour le retrouver ! » Même masquée, l’offrande fait battre les coeurs. Avis aux timides.


    Un chevalier sur son cheval noir


    Qui dit amours, tentatives de séduction et cinéma maison, dit fantasmes avec un grand F, le meilleur moment de l’amour après l’escalier à grimper. Les leaders étudiants sont devenus, à cet égard, des têtes d’affiche aussi convoitées que Johnny Depp et Vanessa Paradis en ce moment. « Moi, je garde mon souffle pour Gabriel Nadeau-Dubois, me confie Kenza, 24 ans. Il dégage de la confiance en lui-même, c’est très attirant. Il a du leadership et il parle bien, en plus d’être très viril. Ma « dream manif situation », ce serait GND qui me kidnappe sur un cheval du SPVM volé pour m’emmener quelque part. » Faudrait en glisser un mot à Xavier Dolan…


    Très terre à terre comme fantasme si l’on considère que les mascottes Anarchopanda ou la Banane rebelle figurent aussi très haut au palmarès des princes qui, à défaut d’être charmants, peuvent faire office de superhéros les 22 du mois.


    Certains groupes se divisent aussi quant aux charmes respectifs des uns et des autres, soit plus Gabriel que Léo (plus doux et posé) ou plus portés vers Jeanne Reynolds qu’Éliane Laberge. Peu importe, les légendes du mouvement étudiant alimentent les allégeances affectives et les élans du coeur, rouge passion ou vert espoir.


    Mais en terme d’amours impossibles, rien ne battra mon amie Anne dont le coeur se dilate pour une vieille casserole (non, elle n’est pas en couple), un wok modifié dont elle n’avait jamais saisi l’utilité jusqu’à présent. Désormais, son petit orchestre de rue peut compter sur elle et ses rythmes jazzés : « En compagnie de mon wok, je me suis fait un tas d’amis et j’ai noué des liens avec mes voisins. C’est merveilleux ! On est devenus une gang de chums », me dit-elle.


    À défaut d’un amour sans lendemain, les amitiés de proximité sont un précieux pis-aller.


    ***

    Aimé Paroles de résistances (Albin Michel), un drôle d’ouvrage, florilège de citations et textes, dessins et photos de rue d’Ernest Pignon-Ernest dont la seule citation à l’endos est attribuée à Rosa Luxemburg : « Ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes. » Un ouvrage de base sur la table à café lorsqu’on porte un carré rouge.

     

    Feuilleté 7 milliards d’Autres (La Martinière). Alors que Rio+20 s’achève et que certains se demandent ce qu’ils légueront comme avenir à leurs enfants, se plonger dans cet ouvrage humaniste, où l’on fait parler des gens des quatre coins de la planète sur tous les sujets (amour, peur, progrès, éducation, vivre mieux que ses parents), est passionnant.


    J’ai bien aimé Rendall, un autochtone du Yukon qui pense qu’il est trop tard pour la planète. Maremba, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, père de famille d’environ 59 ans, médite notamment sur l’argent venu avec le monde moderne, qui réglerait tout, pensait-il : «… mais maintenant, je sais que j’ai oublié ma culture, grâce à laquelle il était très facile de survivre et de nourrir mes enfants, de les éduquer et de leur enseigner l’important. Cela demandait juste de travailler dur, mais il n’y avait pas besoin d’argent. […] L’argent me met en colère. Il vient dans ma poche. Et après, il ne reste que deux ou trois jours avec moi, et il repart à nouveau. Ensuite, je gaspille mon temps à chercher où il est parti. » Pareil pour l’amour, tiens, parfois il reste dans ta poche deux ou trois jours…

     

    Franchi le seuil de Renaud-Bray le soir de mon anniversaire de mariage en compagnie de mon régulier. Ah l’amour ! Ce que ça peut vous faire traverser. De là à boycotter une librairie pour appuyer le port du carré rouge, faut pas pousser la so-so-so-solidarité.

    ***

    JoBlog
     

    Revoir René et pleurer

    À l’aube d’une campagne électorale où la chef de l’opposition s’est engagée à ne plus porter le carré rouge, j’ai eu beaucoup de plaisir à revoir son prédécesseur, René Lévesque, dans un montage vidéo signé Luc Bergeron. Le dialogue de sourds entre Jean Charest (dans sa pub diffusée ad nauseam cet été 2012) et Ti-Poil à l’automne 1968 est assez éloquent. Cette campagne électorale manquera de sincérité, je le sens déjà…


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    cherejoblo@ledevoir.com

    Twitter.com/cherejoblo













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