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Pourquoi choisir le français ?

Non, tout ne va pas bien dans le meilleur des mondes dans l’aire de la francophonie. Et, non, il ne suffit pas de dire haut et fort qu’on a une langue en partage pour que tous les problèmes, toutes les tensions linguistiques se règlent d’un coup de baguette magique.

De jeunes chercheurs en histoire, en linguistique, en sociologie, etc., se penchent chaque mois à Paris sur les tensions « françaises » lors d’un séminaire intitulé « Créer et diffuser en francophonie » et organisé par l’association francophonie-ens. À des questions, ils tenteront d’apporter des réponses lors d’une conférence-débat qui se tiendra le 3 juillet, au Forum mondial de la langue française, à Québec.


« Avec la notion de langue en partage, la définition politique de “ francophonie ” donne l’idée d’un monde linguistique pacifié, exprime Tristan Leperlier, ancien élève de l’École normale supérieure (ENS), thésard en sociologie de la littérature algérienne des années 1990 à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et président de l’association francophonie-ens depuis sa création, en 2009. C’est une sorte de mystification politique. «En tant que chercheurs, on ne peut pas se permettre d’en rester là, on ne peut pas se permettre de dire que le monde est très beau en francophonie et que tout le monde est égal. Il faut comprendre les rapports de force et de domination qui passent par la langue. Il ne faut pas nier les différences fondamentales du rapport au français selon qu’on est en France, où le français est largement dominant, au Québec, où les rapports sont beaucoup plus complexes, en particulier avec l’anglais, ou encore dans la plupart des anciens pays colonisés, où la langue française permet d’asseoir sa domination, et même dans les États réputés non francophones, comme le Brésil, où c’est très intéressant là encore, puisque le français est une langue de distinction. »


Français ou francophone ?


Le français comme choix, ou pourquoi, à l’époque de la mondialisation, alors que les frontières linguistiques sont poreuses, choisir de parler, de communiquer, d’écrire en français, plutôt qu’en anglais, en créole ou en ouolof ? « L’idée à la base de l’association francophonie-ens, c’était un problème de définition de ce qu’est la francophonie, en réaction à une position dominante en littérature, qui dit que c’est ce qui est écrit en français mais qui n’est pas français, explique Tristan Leperlier. Proust ne serait donc pas un écrivain francophone… Ça nous paraît très dommageable, d’autant que ça reproduit un modèle postcolonial et qu’on peut très bien imaginer les représentations idéologiques qui se cachent derrière lui. Par exemple, Césaire est considéré comme un écrivain francophone et non français dans les librairies et par les anthologies, ce qui signifie “ pas vraiment français ”. Et je ne vous parle même pas de la littérature québécoise, qui, elle, n’est pas française et ne bénéficie pas de l’avantage de l’exotisme des littératures des anciens pays colonisés… »


Alors, si un auteur francophone sera toujours considéré en France comme un sous-auteur français, qu’est-ce qui détermine le choix d’aller vers le français ? « Le débat est vif en Haïti, estime Ombeline de Saint-Louvent, titulaire d’une maîtrise en littérature haïtienne à l’Université Sorbonne nouvelle, à Paris, et qui prépare un Ph. D. à l’Université Duke toujours sur cette même thématique. Nous avons là-bas une bonne représentation d’une certaine image du multilinguisme caribéen. [...] Le français reste la langue de l’administration et de la littérature, le créole étant principalement parlé. Mais certains linguistes voient une menace planer sur le français, au profit de l’anglais, parce qu’il y a une forte diaspora installée aux États-Unis, qu’elle est très influente puisqu’il qu’il s’agit de la première entrée de capitaux. [...] Et puis, l’approche de l’anglais est peut-être décomplexée par rapport au français, qui symbolise des tensions sociales. Bref, est-ce qu’il faut passer à l’anglais parce que c’est une occasion et que c’est plus simple, ou est-ce qu’il faut rester fidèle au français parce que c’est la langue de notre patrimoine littéraire, de notre histoire, parce que c’est aussi une particularité et une valeur ajoutée dans l’aire américaine ? La question se pose. »

 

Paris, toujours Paris !


Même questionnement en Algérie où, dans la littérature, les jeunes générations auraient de plus en plus tendance à choisir la langue arabe. « Le français garde encore une position dominante et on le voit notamment au niveau des traductions, estime Tristan Leperlier. Il y en a beaucoup plus de l’arabe vers le français que l’inverse. Prenez quelqu’un comme le grand écrivain arabophone Tahar Ouettar : il a été reconnu par l’intelligentsia arabophone lorsqu’il a été traduit en français et qu’il a été reconnu par l’intelligentsia francophone ! Paris a encore une position de surplomb sur le Maghreb, mais c’est peut-être en train d’évoluer, notamment parce qu’il y a maintenant des prix littéraires importants reconnus dans tout le monde arabophone. »


Mais aussi parce qu’il commence, tout doucement, à y avoir d’autres pôles d’attraction francophones, au niveau de l’édition par exemple. Montréal en est un, qui signe de plus en plus de coéditions avec des auteurs et des éditeurs de l’Afrique noire et du Maghreb. Ainsi, la consécration littéraire ne passerait peut-être plus uniquement par le filtre élitiste et snob de Paris. Il faut sans doute y voir une piste de solution pour éviter que les auteurs ne délaissent le français pour l’anglais ou pour leur deuxième langue nationale, voire locale. « D’autant qu’en Haïti, ajoute Ombeline de Saint-Louvent, la tendance est à un retour à la langue française pure. Si, au début du xxe siècle, en plein mouvement de la négritude, les auteurs ont cherché à créer une littérature distincte et à colorer leur langue en la créolisant, ils se sont aujourd’hui affranchis de cela. »


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