Évolution du français - La Base de données lexicographiques panfrancophone a vu le jour en 2004
« Nous avons mis en place une vingtaine d’équipes dans plusieurs pays francophones »
C’est la diversité du français qu’abordera Claude Poirier, professeur de linguistique à l’Université Laval et ex-directeur du Trésor de la langue française au Québec, lors de l’activité qu’il animera dans le cadre du Forum mondial de la langue française.
Dans un article publié en 2005 dans la Revue de linguistique romane, Claude Poirier avance que le français est encore trop souvent perçu comme une réalité homogène dont seuls les dictionnaires français, c’est-à-dire parisiens, seraient en mesure de définir les contours et l’usage. « Cette vision parisienne du français est telle, explique-t-il, que, lorsque nous avons publié le Dictionnaire du français québécois en 1975, les linguistes français étaient étonnés qu’on puisse même faire un dictionnaire hors de Paris. »
Depuis ce temps, les dictionnaires de référence, comme Le Petit Robert et Le Petit Larousse illustré, ont ouvert leurs pages à certains mots provenant de régions francophones autres que la France. « Mais c’est nettement insuffisant. On compte, dans Le Petit Larousse, seulement 500 mots qui proviennent du Québec. J’ai essayé à plusieurs reprises de convaincre les auteurs de ces dictionnaires d’en ajouter davantage, mais le processus est long et difficile. »
Collégialité
C’est afin de corriger cet état de fait que plusieurs linguistes ont choisi de collaborer pour mettre au point un nouvel outil lexicographique entièrement voué à la diversité du français. Il s’agit de la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP). Cette base de données informatique a vu le jour en 2004 et sa direction est assumée par le Trésor de la langue française au Québec, de l’Université Laval.
« L’objectif de la BDLP est de fournir aux locuteurs français un outil de référence linguistique et culturel. Notre ambition est de recenser tous les mots français ou leurs emplois qui ne figurent pas dans les dictionnaires de référence. »
Le fonctionnement de la BDLP est surtout collégial. « Nous avons mis en place une vingtaine d’équipes dans plusieurs pays francophones. Par exemple, en Amérique, nous avons trois équipes : une au Québec, une autre en Acadie et même une en Louisiane. Nous avons évidemment des équipes dans les pays francophones de l’Europe, mais aussi des équipes dans plusieurs pays africains. Nous avons même des équipes dans les Antilles et une au Madagascar. Ce sont d’abord ces équipes locales qui font l’inventaire des mots. Ensuite, l’équipe à Québec filtre et fait les vérifications avant de mettre en ligne une nouvelle entrée. »
Les entrées de la BDLP sont de deux ordres. Il y a d’abord les mots qui ne figurent pas dans les dictionnaires de référence mais qui sont utilisés, parfois tous les jours, dans certaines régions ou dans certains pays. Un exemple de ce type d’entrée est le mot « abacost », qui désigne, dans certains pays africains, un costume dont la veste présente un revers sans col. « Le mot “ abacost ” est apparu dans l’ancien Zaïre et il est une contraction de l’expression “ à bas le costume ”. Il fait référence au choix des Zaïrois de cette époque d’abandonner le port du costume européen. »
L’autre ordre d’entrée qu’on retrouve dans la BDLP concerne les mots qui figurent dans les dictionnaires de référence mais dont l’emploi a évolué ou varié selon la région. Un bel exemple est le mot « talle ». « Au départ, “ talle ” est un mot spécialisé de la botanique qui désigne une pousse naissante, à la base de la tige principale d’une graminée. Il a connu une première évolution en France, lorsque son emploi s’est élargi pour inclure une touffe d’herbes ou de branches. Au Québec, il a encore évolué pour désigner un groupe de végétaux, comme une talle d’épinettes, et pour ensuite désigner un groupe d’arbustes donnant de petits fruits, comme une talle de bleuets. On lui a même donné un sens figuratif, comme dans l’expression “ une talle de filles ou de garçons ”. On a même inventé au Québec l’expression “ ne viens pas jouer dans ma talle ”. »
La BDLP permet donc à son utilisateur de connaître de nouveaux mots français et leurs usages, tout comme elle permet de distinguer les divers emplois d’un même mot. Elle permet aussi à son utilisateur d’avoir accès à une variété de mots décrivant une même réalité. Par exemple, pour désigner une accumulation de neige, le francophone a le choix entre « congère », « banc de neige », « bande », « gonfle », « menée », « roue de neige », « roule de neige », « rouleau » et « roulis », selon le pays ou les régions.
La diversité du français y est donc bien représentée. « La BDLP contient présentement plus de 20 000 entrées et pourrait en contenir bien davantage. On pourrait facilement aller jusqu’à 100 000 entrées, soit plus que ce que contient présentement Le Petit Robert. Il y a plus de mots français qui existent et qui sont utilisés que ceux qui figurent dans les dictionnaires de référence. »
Mais, ce qui retarde ce recensement, c’est le manque de moyens financiers. Si la BDLP a pu compter sur le soutien financier de l’Agence universitaire de la Francophonie et du gouvernement du Québec pour sa création, elle ne reçoit présentement aucune aide financière pour son fonctionnement. « Non seulement nos équipes travaillent bénévolement, mais, faute d’argent, il nous est impossible de former de nouvelles équipes dans d’autres régions francophones. » Les curieux et les amateurs de français peuvent consulter sans frais la BDLP à l’adresse Internet suivante : www.bdlp.org.







