Marre du tintamarre
(Bouchons inclus)
- « Le son, tout son, sort du silence et y retourne. » – Marc de Smedt, Éloge du silence
- « Le silence est la sieste du bruit. » – José Artur
- « Le luxe de demain sera la lenteur dans le silence. » – Anonyme
- « Il y a confusion entre espace privé et public. La moto, comme la voiture, est un espace privé confronté à l’espace public et donc aux rites de civilité que certains oublient en considérant qu’ils sont partout chez eux. C’est d’autant plus vrai pour la moto non conforme. » – David Le Breton, anthropologue et sociologue
J’ai même lu dans ce journal qu’Urgences-santé avait modifié le son de ses ambulances pour que les abonnés aux écouteurs mp3 ou les vieillards durs de la feuille puissent mieux les entendre.
Faire du bruit est un droit. Ou un passe-droit. Et bien malin qui pourra délimiter son espace vital. Comme l’air qu’on respire, celui qui fait voyager le son appartient à tout le monde. Le silence s’en trouve muselé par les conquérants, néobarbares du temps présent.
Pour ce qui est du son (et du silence, son parent pauvre), nous sommes tous coupables et tous perdants. Coupables en s’imaginant que nous n’indisposons personne avec nos bruits ambiants, des déjections pestilentielles pour le tympan. Victimes, car nous avons perdu l’un de nos derniers liens naturels avec le calme et la sérénité, la sainte paix. Colombe, crucifix, colombe, répétait mon père. La paix, christ, la paix.
Quand la vie te donne des citrons
Le bruit est partout et le niveau des décibels grimpe sans cesse. La majorité silencieuse est assourdie par la minorité bruyante. Au restaurant, la critique de La Presse, Marie-Claude Lortie, traîne son sonomètre, un outil indispensable. Elle me rapporte que de chouettes restos sont devenus insupportables à cause de la cacophonie ambiante. Le bruit n’est d’ailleurs pas l’apanage des villes à la faune exubérante. Au Québec, le milieu rural est un chantier auditif fort encombré lui aussi.
Avec les scies mécaniques et les tondeuses, les motocross et les quatre-roues, les motos règnent en maîtres tout l’été et plusieurs municipalités ont décidé de s’attaquer au problème. J’ai même proposé à ma mairesse — qui a prêté une oreille attentive et sensible à cette requête citoyenne — une campagne de sensibilisation auprès des motocyclistes, comme cela s’est fait à Cap-Santé, à Granby et à l’île d’Orléans.
Dans l’excellent dossier que je lui ai refilé (L’actualité médicale, septembre 2010), on s’intéresse abondamment aux mesures prises par les municipalités québécoises et on interviewe l’anthropologue français David Le Breton, qui perçoit la moto comme un partenaire érotique : « L’intériorité est un gouffre dont d’innombrables moyens techniques visent à nous éloigner : portables, ordinateurs, mp3, etc. Le bruit du moteur est un moyen de dissiper la peur, de s’immerger dans un son familier sur lequel exercer une maîtrise qui se dérobe partout ailleurs. Ma vie m’échappe, mais je suis maître de ma moto et de son bruit, et je prends une revanche sur les autres en étant indifférent à leur gêne sonore. »
La campagne de séduction que je compte publiciser en Estrie (on sortira les casseroles et on fera du bruit s’il le faut) sera appuyée par de jeunes ados bénévoles. Des barrages routiers composés de policiers et de jeunes filles en short tenteront de sensibiliser les motocyclistes à l’impact du bruit et de la vitesse, silencieux modifiés ou non. Vous prendriez bien une limonade avec nous ? Quand la vie te donne des citrons…
Sur les routes de villégiature que les baby-boomers en quête d’ivresse et de vibrations dans le bas-ventre empruntent chaque fin de semaine dans le but de stimuler la prostate de mononcle, on subit leur passage sans broncher.
Tout ce que le Québec compte de jolis détours asphaltés et bucoliques est envahi par cette cohorte pétaradante et en croissance constante avec le papy-boom.
Dans les dix dernières années, les immatriculations ont augmenté de 7,5 % par année, ou un total de 66 % de 2000 à 2009 selon Statistique Canada. La pollution sonore s’ajoute à la pollution atmosphérique, l’insulte à l’injure.
J’ai songé — avec la participation de Transport Québec — à parsemer les chemins de panneaux qui les feraient ralentir. Pourquoi se limiter à des chevreuils ou des orignaux ? Une belle pin-up avec un string rouge, un éléphant rose, une « cerise » d’auto de police lumineuse, un yogi sur un passage clouté, un « Attention à nos tympans, ça pourrait être les vôtres ! » ou « Ne pétez pas plus haut que le trou, ajustez votre silencieux », notre campagne fera campagne, c’est une promesse.
Ou alors je m’achèterai le nouveau casque Bosemd Quiet Comfortmd 15 (Acoustic Noise Cancelling) au bas prix de 349,99 $, qui permet de couper le bruit ambiant pour pouvoir écouter battre son coeur. Je le lèguerai par testament notarié ; l’héritier risque d’en avoir besoin. De toute façon, on détecte déjà chez les ados des troubles d’audition dignes de pépés de 75 ans. Parfois, on peut se demander s’ils font de l’écoute sélective…
Écouter pousser les cailloux
Certains ont la capacité (j’en suis) d’entendre l’électricité passer dans les fils. Il y a pire, remarquez ; j’ai lu dans Éloge du silence, de Marc de Smedt, que l’ornithologue danois Knud Victor, qui vit dans le Luberon, entend les fourmis. « Elles tapent leur abdomen sur le sol pour communiquer. Cela forme donc une percussion tout à fait audible. […] Et comme en tout langage, il y a des silences entre les mots… », écrit-il.
L’ermite prétend avec raison que le silence n’existe pas. Il parle plutôt de « silence relatif » qui permet d’obtenir des sons de qualité. Et l’homme constate que la symphonie animale (oiseaux, insectes, etc.) s’étouffe doucement, même au fin fond de la campagne : « De saison en saison, je vois le seuil du bruit mécanique ambiant augmenter et le seuil des bruits animaux diminuer. Depuis ces quelques dernières années, j’ai vu plus d’une dizaine d’espèces disparaître. »
Je ne me fais pas d’illusions, le silence est un équilibre constant entre tous les bruits ambiants, hautes et basses fréquences. Ça me rappelle ce moine bouddhiste qui s’était enfermé dans une grotte pour méditer et échapper au bruit. Il avait trouvé insupportable d’entendre chaque insecte se déplacer et le bruit de son pouls cardiaque.
Non, la nature n’est pas muette, mais il faut tendre l’oreille pour l’écouter murmurer. Elle a peut-être quelque chose à dire qui nous échappe. Si, si, je l’ai entendue, j’ai l’ouïe fine. Elle disait : « Vos gueules, les mouettes. »
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Ressorti de ma bibliothèque Éloge du silence, de Marc de Smedt (Albin Michel, 1986). Mon livre est en lambeaux et les pages surlignées, nombreuses. Déjà, il y a 25 ans, l’ornithologue danois Knud Victor constatait que les bruits de machines, de moteurs et d’avions avaient augmenté au détriment du silence « relatif ». Il a cette phrase superbe : « Mais je ne sais pas où commence et où finit le silence. » À lire, relire et méditer. Il y a même un chapitre sur le langage des yeux. Je me suis mariée grâce à quatre minutes de silence les yeux dans les yeux.
Aimé Comment la méditation a changé ma vie… et pourrait bien changer la vôtre, de Jeanne Siaud-Facchin (Odile Jacob). Cette psychologue pratique la méditation de pleine conscience (Thich Nhat Hanh). Thérapie antistress, halte, pause salutaire antianxiété, ciment du couple, la méditation permet de s’accorder un silence intérieur dans la cacophonie ambiante. Tous les lundis soirs à Montréal, on peut s’initier à la méditation de pleine conscience. La méditation comme soupape au bruit ou pour regoûter au silence.
Lu le dossier « Le bruit : une souffrance » dans L’actualité médicale (8 septembre 2010). Toujours d’actualité, rien ne bouge assez vite dans ce dossier pollué. Il est mis en ligne par le Regroupement québécois contre le bruit. J’en ai distribué six copies aux conseillers municipaux de mon village. J’espère qu’ils ne feront pas la sourde oreille. Pour le maire Tremblay, j’attends qu’il en ait terminé avec ses casseroles.
Installé l’application « Casserole mobile » sur mon iPhone. Vous n’avez pas de casserole sous la main ? Téléchargez l’app gratuite et choisissez parmi les neuf types de casseroles. Grimpez le son au maximum et exprimez votre joie. Bien aimé le wok au son plus tibétain et le couvercle de chaudron dans les aigus. L’avantage, c’est qu’on peut aussi contrôler le volume.
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JOBLOG
Alliance sonore
Ils vivent dans les îles Solomon, en Océanie. Et ils font de la musique de bambou. Studio d’enregistrement dans la jungle, disque et voyage dans un festival de musique, les Montréalais Olivier et Dax n’ont pas lésiné sur les moyens (financement par Facebook et les amis) pour aller prêter main-forte durant deux mois à ces musiciens de fortune qui communiquent avec leurs ancêtres par la musique. Des mangroves à la scène, voilà pour le titre de cette vidéo qui attise la curiosité :
On peut les aider ici. Et je ne peux m’empêcher de penser que nos aborigènes du Pacifique regretteront peut-être le silence de la jungle.
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