#chroniquefd - Rozon et le poids d’un silence
Autour de son compte (@GilRozon), les esprits s’échauffent régulièrement pour dénoncer les prises de position de l’homme d’affaires sur le conflit, dans cet espace numérique ouvert sur le monde. Oui, il est en faveur de la hausse des droits de scolarité. Il parle de performance, de juste part aussi.
Et il n’a rien contre la loi 78, qu’il voit comme un outil législatif qui ne brime en rien le droit de manifester, mais qui empêche seulement de le faire dans le chaos, au mépris des libertés des autres, selon lui.
Bref, il est à droite, il soutient « l’action » gouvernementale, il le dit, il l’assume et, sans surprise, tout ça est en train d’exacerber dans les univers numériques des dérives en formation depuis quelques années : attaque en meute pour délit d’opinion, incivilité 2.0, vulgarité numérique, diffamation… devant lesquelles, peu importe la position prise dans le débat en cours, il devient de plus en plus insoutenable de rester silencieux.
Grande gueule notoire, abonné à la controverse et surtout fin renard qui n’a jamais manqué d’imagination pour se faire remarquer sur la place publique juste avant la présentation de son festival d’humour - qui s’ouvrira en juillet -, Gilbert Rozon fait bien plus en ce moment que récolter ce qu’il sème, comme aiment le chanter ses critiques traditionnels. On le traite de « trou de cul ! », on invite la communauté à le « bloquer » parce qu’il serait « un rat musqué », « un troll », on lui demande de se « la fermer », de sortir du débat, de laisser « les autres » parler…
Des internautes ont appelé au boycottage de son festival, d’autres ont rappelé ses affaires judiciaires passées, avec des qualificatifs ne laissant aucune place à l’imagination. Un groupe baptisé Les Magouilleurs a écrit : « Pis, mon Gilbert, es-tu bien écrasé dans ton salon avec la fameuse subvention du gouvernement ? » Un internaute dit : « Rozon, t’es riche, tais-toi donc. Les pauvres s’arrangent pour la justice. » Un autre précise qu’il n’a « rien à foutre de [sa] démocratie et de celle des élites de son espèce ».
Incivilité en format 2.0
Les attaques sont nombreuses. Elles émanent souvent de comptes Twitter anonymes, une condition gagnante pour la prolifération de l’incivilité, de la diffamation et des accusations par insinuation en format 2.0. Rozon y répond une à une, avec calme, invitant régulièrement ses accusateurs à débattre plutôt qu’à mépriser et à dénigrer. Avec élégance, malgré les offenses qu’il encaisse. Il fait de même, d’ailleurs, avec ses partisans tentés de répliquer avec la même médecine discursive. Il parle d’intimidation en précisant qu’il refuse d’y céder, et aussi de liberté d’expression, que l’époque présente semble un peu malmener. La faute à « la polarisation du débat », dit-on en haussant les épaules comme pour excuser ces emportements numériques.
Quand on lui tend le micro, Rozon décrit la charge dont il aime se dire victime en parlant de choses « perturbantes » et « dérangeantes ». Deux mots qui s’appliquent à ce tribunal populaire numérique devant lequel il a été placé, tout comme au silence actuel presque généralisé et à l’indifférence collective induits par ce cas flagrant d’attaque publique pour délit d’opinion. Attaque qui inspire, au pire, un « bien fait pour lui », et au mieux, une envie de se taire pour ne pas se retrouver sous le même genre de foudre. Troublant, en effet, particulièrement dans un réseau qui semble préférer se mobiliser lorsqu’il est question de jus d’orange et de consommation.
Le goudron et les plumes
Ce dénigrement public, qui cherche à inscrire dans les formats numériques l’idée que l’on croyait bien lointaine du goudron et des plumes, a tout pour déconcerter, avec ses bases apparentes qui reposent sur la rhétorique du « avec nous ou contre nous » empruntée, dans l’histoire immédiate du moins, à la droite américaine de George W. Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Pis, il semble aussi être alimenté par des représentants d’un groupe de la population qui aspirent à prendre bientôt le pouvoir et dont on souhaite, pour cette raison, qu’ils retournent très vite en classe. Et pour cause !
Ils pourront y disséquer l’histoire et son éternel recommencement, comme celle des régimes totalitaires qui ont vu le jour à l’est, au nord ou en Asie, avec des outils moins sophistiqués que Twitter mais sans doute les mêmes ingrédients : un groupe minoritaire qui réussit, avec le temps et dans des contextes sociaux troublés, à imposer une pensée unique par attaque et dénigrement des opposants et des libertés individuelles. Le tout avec la complicité des masses silencieuses tout autour.









