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    Un bar à lait maternel pour éclairer

    Une performance du OFFTA joue des tabous qui entourent l’allaitement

    L’artiste Jess Dobkin, lors de sa performance The Lactation Station en 2006 : « Toutes sortes de gens assistent, curieux, indique Mme Dobkin. À mon comptoir de dégustation, je me suis retrouvée déjà à discuter avec une nouvelle maman, un critique de vin, un fétichiste et un gastronome ! ». Le tout en sirotant du lait maternel.
    Photo: David Hawe L’artiste Jess Dobkin, lors de sa performance The Lactation Station en 2006 : « Toutes sortes de gens assistent, curieux, indique Mme Dobkin. À mon comptoir de dégustation, je me suis retrouvée déjà à discuter avec une nouvelle maman, un critique de vin, un fétichiste et un gastronome ! ». Le tout en sirotant du lait maternel.
    Aujourd’hui, le festival OFFTA présente The Lactation Station/bar à lait maternel. Cette performance de la Torontoise Jess Dobkin invite à goûter, comme à une dégustation de vin, le lait de sept mères montréalaises. Le but ? Discuter des « goûts, culturels ou de gustation ». Et des dégoûts. Regard sur les tabous de l’allaitement.

    L’idée de cette performance vient à Jess Dobkin alors qu’elle est enceinte, quand elle réalise que l’allaitement est un sujet difficile à aborder. « J’aime les sujets difficiles et je suis curieuse de tout le corps humain, de ce qui fait nos différences. Les fluides. La sueur, la tienne qui doit sentir si différemment de la mienne, par exemple, c’est fascinant et weird. Ou le goût, qu’on ne va pas percevoir de la même manière. » L’artiste imagine donc ce bar à lait, pur produit d’art relationnel, où le public peut, s’il le désire, goûter du lait de femme. « C’est la discussion qui m’intéresse, autant de la part de ceux qui ne veulent pas goûter. »


    Elle présente en 2006 son bar à lait à Toronto, rehaussé d’un parfum de scandale médiatique. Pourquoi toujours ce tabou autour du lait maternel ? « Des problématiques s’entrechoquent, nourrissent le malaise : l’allaitement parle d’intimité, de sexualité, de plaisir, de risques, du pouvoir presque miraculeux du corps de la mère. Et du fait qu’on est d’abord et avant tout des mammifères. Par ailleurs, on boit du lait de vache avec moins de dégoût. N’est-ce pas étrange ? »


    Convaincre plutôt qu’informer


    Pour la sociologue Chantal Bayard, le malaise ressenti à l’évocation d’un bar à lait maternel où sont conviés des adultes trouve en partie sa source dans l’époque de transition que vit le Québec face à cette pratique, longtemps délaissée. « Dans notre espace public, les seins sont associés à la sexualité, à la sensualité, au désir. L’allaitement demande une redéfinition, à savoir si les seins peuvent avoir une fonction nourricière et sexuelle. » Pendant son étude de maîtrise à l’UQAM, certaines femmes lui ont confié que pour elles, les seins doivent être exclus des activités sexuelles pendant l’allaitement.


    Elle est ravie que la performance de Jess Dobkin favorise le dialogue sur l’allaitement, que les expériences rapportées soient positives ou non. « Dans le courant actuel de la promotion de l’allaitement, ça ne se fait pas sans heurts pour des femmes qui peuvent vivre de la culpabilité », observe celle qui dirige un collectif d’auteurs préparant un ouvrage sur ce thème. Mme Bayard l’a observé pendant ses études de maîtrise, explorant les représentations sociales de l’allaitement : on semble tenter de convaincre les femmes plutôt que de les informer. Et c’est indigeste pour certaines.


    « Ce que je déplore le plus, c’est l’association entre l’allaitement et le fait d’être une bonne mère », explique Mme Bayard. « On tait des choses qu’on ne devrait peut-être pas taire. Oui, il y a des difficultés. Oui, il y a des polluants qui peuvent passer dans le lait. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas allaiter, mais ça existe. » Selon elle, ces réalités sont occultées pour ne pas faire de l’ombre à la promotion, dans un Québec qui a longtemps accusé du retard en la matière. En ignorant les difficultés qui peuvent survenir, les femmes risquent de se retrouver démunies. « On connaît les risques et difficultés liées à l’accouchement et ça n’empêche pas les femmes d’avoir des enfants. Parler des problèmes potentiels, ça permet aux femmes de s’y préparer et d’aller chercher du soutien », dit Mme Bayard.


    Le fait qu’on ignore généralement que le lait peut contenir des virus, des contaminants ou des médicaments trahit cette méconnaissance touchant les aspects du lait maternel qui ne contribuent pas à sa promotion.


    Les autorités de santé publique expriment une certaine réticence à aborder le sujet. Interrogée par Le Devoir sur les risques associés à la consommation de lait maternel de provenance inconnue, la Dre Marie-Josée Legault a exprimé son malaise. Détaillant les risques, elle a senti le besoin d’ajouter : « Je ne veux pas insister sur les dangers. C’est très positif, le lait maternel. C’est précieux et c’est destiné aux nourrissons. »


    Des risques pour la santé

    Les curieux peuvent assister à la performance, bilingue, de Jess Dobkin The Lactation Station/bar à lait maternel aujourd’hui, de 13 h à 16 h, à l’Usine C.


    Consommer du lait maternel d’une tierce personne comporte des risques. Liquide biologique comme le sang, le lait maternel peut transmettre des virus comme le VIH ou l’hépatite B. Le risque se compare, du moins en partie, à avoir une relation sexuelle non protégée avec un inconnu. Le lait peut également, comme tout produit laitier, être contaminé lors de sa manipulation ou si la chaîne de froid est brisée.


    En réaction à la performance Jess Dobkin, la Direction de santé publique de Montréal a émis un avis mercredi précisant que « dans le contexte d’un partage de lait où on ne peut certifier le respect des normes, dans toutes les étapes du processus, et ainsi en assurer un usage sécuritaire, la Direction de santé publique de Montréal ne recommande pas la consommation de lait humain issu de dons personnels ». Santé Canada avait émis un avis semblable lors de la performance à Toronto il y a six ans.


    « Les mères donneuses ont été évaluées et le lait est pasteurisé, indique l’artiste Jess Dobkin, consciente toutefois qu’elle ne peut assurer un lait entièrement sans danger. La confiance que le spectateur choisit de m’accorder comme la responsabilité que je prends fait aussi partie pour moi de la performance. »


    Le Québec attend toujours sa première banque de lait officielle. Ce qui n’empêche pas certaines femmes d’échanger leur lait en entrant en contact par le truchement du Web. La santé publique exprime les mêmes réticences devant cette pratique. Les banques de lait officielles, elles, respectent des normes strictes de salubrité qui se comparent à celles qui régissent le don de sang ou de sang de cordon, par exemple.


    « Si le lait n’est pas traité par une banque de lait normée, on ne peut pas en garantir l’innocuité », explique la Dre Marie-Josée Legault. La médecin-conseil à la Direction de la Santé publique rappelle que si le lait maternel est le meilleur aliment pour les nourrissons, « il y a une nette différence [de risque] entre allaiter son propre enfant et en donner. S’il n’y a pas de contrôle de qualité, on ne peut pas encourager le don personnel de lait ».

     
     
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