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Carré rose

Au sein de la gentillesse

Soft power à souhait, la performance lactée de l’artiste torontoise Jess Dobkin allie générosité et gentillesse, provocation et tabous. Bar ouvert demain à l’OFFTA !
Photo : David Hawe Soft power à souhait, la performance lactée de l’artiste torontoise Jess Dobkin allie générosité et gentillesse, provocation et tabous. Bar ouvert demain à l’OFFTA !
  • «La gentillesse, cette fleur de la politesse.» – Père Benoît Lacroix
  • «Le monde devrait remercier cette étonnante cohorte de gens qui font toujours preuve d’une insolente et illogique gentillesse.» – Hélène Thomas
  • «C’est celui qui a du lait qui peut faire la crème.» – Proverbe bambara
J’essaie de placer le mot, cucul-la-praline, mièvre, d’une naïveté consternante, fleurant bon le lilas blanc et le bénitier stagnant, mais je n’y arrive pas. Depuis Noël, je patine et je remets. Trop glissant. L’essai s’intitule Petit éloge de la gentillesse et il est tout ce que ce printemps n’est pas. D’ailleurs, il serait le manifeste idéal d’un peuple civilisé. Mais nous ne sommes que des humains, après tout.

En tout cas, si la gentillesse n’a la cote que chez les parents les mieux intentionnés - « Sois gentil ! », « Si tu es gentil, tu auras… » -, entre adultes qui ont l’âge d’aller voter, cette notion supplémentaire de civisme en société, plus démocratique qu’une manif illégale après une minute, aussi inoffensive qu’un panda, cette notion, dis-je, est à la fois inexistante ou, au mieux, surprenante. Elle peut même rendre dubitatif.


Être gentil, ce n’est pas être au-dessus de tout soupçon, au contraire !


On peut nous prêter les pires intentions du monde dans une société où la confrontation et les clivages s’imposent de plus en plus comme la norme. Je le constate autour de moi, des amitiés se brisent, des couples éclatent (!) - ai-je appris via Twitter… grand bien leur fasse - ; tout ça pour un carré de la bonne ou de la mauvaise couleur. Permettez, mais mon carré sera rose, un rouge avec du blanc, une fleur à la boutonnière avec la tige verte.


Ah, tiens ! Citation de Gérald Tremblay, notre scout et médiateur favori : « Si la gentillesse ne sauve pas, elle a toutefois le mérite de réparer : elle prodigue confort et réconfort. Elle remet le touriste sur le droit chemin… » OK, ce n’est pas Gérald, mais ç’aurait pu. L’auteur de ce passage tiré d’un petit livre charmant et intelligent, humaniste et pacifique, se nomme Emmanuel Jaffelin, un philosophe français qui donne des ateliers dans les prisons. Le SPVM devrait songer à l’inviter en séjour prolongé à Montréal.


Ce n’est pas que nos manifestants ne sont pas gentils. J’en ai croisé une poignée en sortant de chez moi la semaine dernière. Pacifiques, déterminés, drôles même, disciplinés et tout. Ils nous empêchent de dormir, parfois, mais moins que les hélicos et les policiers qui encadrent et excitent le mouvement.


Est-ce qu’une révolution peut se faire en hissant le drapeau blanc ? Il faudrait se replonger dans les écrits de Gandhi : « Donner un verre d’eau en échange d’un verre d’eau n’est rien ; la vraie grandeur consiste à rendre le bien pour le mal. » Comme disait Jules Renard, la gentillesse, c’est le courage qui sourit.

 

Soft power et démocratie


La gentillesse serait une modalité de l’empathie, prétend l’auteur de cet éloge vintage. Une forme de soft power, selon lui, capable de semer des graines de bienfaisance. « L’air de rien, avec son air borgne et sa vue basse, la gentillesse procure une force insoupçonnée. À l’heure d’une morale occidentale en voie de décomposition, elle offre une nouvelle chance aux sociétés dont les relations humaines sont défaites par la croyance au moi-roi. »


Mais pourquoi la gentillesse est-elle associée à l’ennui, au carré beige, à la couardise, à une bourgeoisie cramoisie sous sa patine de cire ? Tout simplement parce qu’elle serait antidémocratique. Un mot à la mode, tiens, et pas seulement pour les lois qui nous tombent dessus.


Parce que la gentillesse nous place « au service » de l’autre, elle crée un déséquilibre. «… Et si elle demeure tant décriée aujourd’hui, c’est parce qu’il est difficile de « servir » dans une démocratie moderne. Là se trouve le paradoxe de la gentillesse : le service qu’elle veut rendre bute sur le refus démocratique de l’inégalité des conditions. Il est vrai que lorsque je rends un service, je deviens serviteur : je me retrouve donc dans une situation d’infériorité qui heurte les idéaux démocratiques », explique l’auteur.


J’ajouterais qu’elle heurte également les règles fondamentales du capitalisme, ne réclamant aucun dû en retour de son « investissement. » Si l’amitié est désormais cotée en Bourse grâce à Facebook, la gentillesse, elle, tarde à s’inscrire.


Et cette proche parente de la noblesse nous place dans une position subordonnée que la démocratie n’encourage pas, soutient le philosophe : « Ce qui fonde la démocratie, c’est cette immense aspiration à l’égalité qui fait de chaque citoyen un roi. La démocratie n’est pas née simplement de la mort du roi : elle en est la prolifération. La démocratie est une monarchie métastasée : chacun se pensant « roi », personne ne veut servir ni servir la démocratie elle-même. »

 

Au sein du don de soi


Si la rue demeure le lieu idéal d’application de la gentillesse (pensez à toutes ces occasions offertes par le destin), il faut parfois franchir des portes closes pour en bénéficier. La performance de l’artiste Jess Dobkin fera jaser à l’OFFTA demain, à l’Usine C. L’artiste torontoise offre du lait maternel à goûter lors d’une performance qui vise à promouvoir l’allaitement, mais surtout à repousser les limites de nos frontières mentales et des tabous dans cette oeuvre baptisée The Lactation Station.


Lorsque je lui ai dit que j’associais le sein et le lait maternel à un territoire neutre, le lieu de toutes les manifestations de gentillesse, Jess a opiné : « J’ai demandé à sept nouvelles mamans de Montréal de donner leur lait, un geste désintéressé qui exige de la confiance et de la générosité. Pour moi, c’est la base de la gentillesse. Je suis une mère célibataire lesbienne qui a eu recours au sperme d’un donneur pour enfanter et cette performance est la prolongation de ce geste. Pour moi, les donneurs en général posent un acte de gentillesse. »


Ce geste pleinement désintéressé fait des petits. On donne son lait comme on donne son sang (ou son sperme) : pour une bonne cause. Si la gentillesse était un fluide corporel, tout serait plus simple, on pourrait la conserver au congélo et la distribuer dans les manifs sous forme de popsicle.


Je dépose le brevet : des popsicles en forme de sein.


***
 

Reçu Déclarons la paix ! Pour un progrès de l’esprit (Indigène), une conversation entre le dalaï-lama et l’écrivain militant français Stéphane Hessel, auteur d’Indignez-vous !. Le dalaï-lama complimente M. Hessel pour son état d’esprit calme car il se promène sans canne (il a 95 ans), un corollaire évident, selon lui. Cet échange parle beaucoup d’oppression, de non-violence et de démocratie spirituelle. Pour élever le débat (et les esprits) un tantinet et peut-être réaliser, comme le soulignait Gilles Duceppe cette semaine, que nous ne sommes pas dans l’Inde de Gandhi.

 

Aimé Pensées pour moi-même de Nelson Mandela (La Martinière). Ce livre autorisé des citations du père de la démocratie sud-africaine, prix Nobel de la paix, est divisé par thématiques. Rien sous « gentillesse », mais sous « bonté », plusieurs extraits : « Les gens ont l’impression que je vois toujours le bien dans les gens. C’est une critique que je prends en compte et j’essaie de me corriger, que ce soit vrai ou non, mais je pense que c’est une faiblesse profitable. » (Conversation avec Richard Stengel, 29 décembre 1992). Un livre politique à méditer sur mille et un sujets.

 

Adoré Le saule pleureur de bonne humeur de David Foenkinos et Soledad Bravi. L’auteur de La délicatesse (roman et film) nous offre un conte jeunesse qui fera le bonheur des 5 à 105 ans. La charmante histoire de Shai Lin qui aime un saule pleureur pas triste et décide de le défendre jusqu’au bout pourra inspirer la prochaine génération de militants.

 

Acheté La dernière mouture du Hors-Série Tendances (mars-avril-mai 2012) du Courrier international, « Style politique », qui porte sur les dirigeants de la planète. Des articles rigolos tels « Décorer son intérieur comme les dictateurs et les 10 commandements du style despote », « Afficher son pouvoir », « Manger des insectes comme programme politique », « Se recycler dans la télé-réalité », « Faire campagne en famille » ou « Rire pour ne pas trembler ». Un numéro à faire lire à M. Charest et qui plaira à Amir Khadir.

***

JOBLOG

Performance lactée

Le bar à lait maternel se tiendra demain, entre 13 h et 16 h, dans le hall d’entrée de l’Usine C. Accès aux fauteuils roulants et aux poussettes. Moi, j’y aurais emmené ma grand-mère si elle était encore vivante. The Lactation Station


Il faut que tu saches

Le premier vidéoclip de Fred Pellerin est un poème. Un vrai, de René-Richard Cyr (Il faut que tu saches), mais aussi une bulle hors du temps. Notre conteux, que j’ai croisé le 22 avril au Jour de la Terre arborant le carré rouge, n’est jamais autant à sa place que dans l’élévation et l’arc-en-ciel.


Le tweet de la semaine

« Je n’avais jamais bloqué personne… La grève a fait de moi un bloqueur en série! Des limites à l’intrusion d’agressivité dans mon salon ! » @danyturcotte, mercredi

23 mai, 21 h 13.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo



Soft power à souhait, la performance lactée de l’artiste torontoise Jess Dobkin allie générosité et gentillesse, provocation et tabous. Bar ouvert demain à l’OFFTA !
 
 
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