#chroniquefd - La modernité expliquée à sa mère (2)
C’est une nouvelle à 2 $ qui implique finalement bien plus qu’une petite pièce. Vendredi dernier, la multinationale de la socialisation en ligne Facebook a annoncé discrètement son intention de tester un nouveau service payant visant à faciliter la communication.
On résume : contre un p’tit deux, nous apprenait le site néo-zélandais Stuff, l’empire Zuckerberg, dont la créature numérique entrera officiellement en Bourse vendredi, va en effet offrir à sa fidèle clientèle la possibilité de mettre en relief certains de ses messages dans la masse d’information quotidiennement générée à cet endroit. Comment ? En les surlignant et en leur donnant un caractère prioritaire. But visé : gagner de l’argent, oui, mais en permettant aux gens de se faire entendre par l’entremise d’un outil de communication et de socialisation où le bruit ambiant de la modernité rend désormais la chose de plus en plus difficile. Joli paradoxe.
Payer pour parler : la chose n’est pas totalement dénuée de sens. Le principe a d’ailleurs fait la grandeur des Bell Canada, British Telecom et AT T de ce monde, en plus d’alimenter leur arrogance. Le hic, c’est que dans l’enceinte de Facebook, ce même principe prend un peu des tonalités absurdes en proposant d’enrayer par le micro-paiement un effet pervers induit par le réseau d’échange lui-même et ses usagers. Bref, on rend malade pour soigner et pour gagner de l’argent avec le traitement. Il y a fort à parier que les futurs actionnaires vont adorer ça.
L’échec de la communication a d’ailleurs été quantifié par la multinationale qui, en février dernier, reconnaissait que la plupart des mises à jour de profils effectuées par ses 900 millions d’abonnés étaient vues par à peine 12 % de leurs « amis ». Photos de voyage, lien vers une vidéo de chat, commentaires pertinents - ou pas - sur ce qui se passe au coin de la rue, détails sur ses résultats à un jeu de jardin ou sur la musique que l’on écoute… Seulement un ami sur dix va finalement y être exposé.
Et, bien sûr, à une époque où, pour exister, il faut s’exposer dans les univers numériques et le faire avec frénésie, l’impression d’être, malgré les promesses de visibilité, d’ubiquité et d’instantanéité, cet arbre tombant sans faire de bruit parce que personne n’est là pour l’entendre, peut effectivement donner l’envie à certains de sortir une grosse poignée de cents pour lutter contre ce terrible destin.
Une longue liste d’étrangetés
Le geste est conséquent, mais il surprend. Il vient aussi allonger la déjà longue liste de ces étrangetés qui, depuis l’avènement de ce réseau d’échange et de ses cousins germains (Twitter, Google +, Pinterest et consorts), se multiplient en donnant du coup de la pertinence en format 2.0 à des choses qui, transposées en dehors du numérique, peinent pourtant à en avoir.
En juin dernier, le compositeur américain Nico Muhly en avait fait la démonstration dans une petite capsule vidéo visant à faire la promotion de son opéra contemporain Two Boys. Dans le rectangle, le jeune homme y reproduisait au coeur de Londres plusieurs des comportements numériques de ses contemporains : il suivait deux jeunes filles après leur avoir demandé l’autorisation de le faire, montrait ses photos à des passants en les invitant à les commenter, ou encore se faisait insistant devant des inconnus pour qu’ils deviennent ses amis. Pour faire rire et un peu réfléchir.
Rire et réfléchir. La modernité donne du carburant à la chose avec ces internautes qui, pour reprendre la transposition de Muhly, n’hésitent plus lorsqu’ils regardent la télévision à ouvrir la fenêtre pour partager avec les passants leurs commentaires sur l’émission en cours. D’autres font la même chose en rentrant d’un tour de vélo ou d’une petite course à pied dans la ville en détaillant à voix haute, devant la porte de leur maison, le chemin emprunté et à quelle vitesse.
Oui, l’homo reseautus est plutôt drôle puisque ses conversations sur ces nouvelles places publiques que sont devenus les réseaux sociaux sont composées, dans une proportion de 30 à 40 %, d’informations sur des comportements privés ou en lien avec des relations personnelles, révèle la science. Pis, 80 % des messages en ces lieux ne font finalement qu’annoncer ce que l’on est en train de faire ou de vivre ailleurs, au moment même où tout ça se passe : je suis là ! Je cours ici ! Je regarde ça ! Des petits riens qui donnent d’ailleurs, partout sur la planète tourisme, des images désopilantes de voyageurs qui désormais ne cherchent plus à s’abreuver à la différence - du paysage, des gens, des plats… - mais à mettre en scène cette différence pour mieux la partager de manière obsessive avec les membres de leur réseau.
Tout cela peut finir par faire du bruit, un peu comme le volume d’une télé qui s’emballe. Et, bien sûr, baisser le son pour permettre aux gens autour de s’entendre serait judicieux, mais moins payant que de maintenir le son à la hausse et de réclamer 2 $ pour crier encore plus fort.









