Musulmanes et non-voilées - Au Québec plus qu’ailleurs, le port du voile serait une question de choix
Bochra Manaï fait partie de la grande majorité des musulmanes québécoises qui ne portent pas le voile : une majorité silencieuse trop souvent oubliée dans le débat qui entoure le port du foulard.
Selon Frédéric Castel, professeur à l’UQAM qui a étudié la sociologie du voile en Occident, les femmes voilées sont très minoritaires dans l’ensemble des femmes musulmanes du Québec. « Et si on peut dire que toutes les femmes fondamentalistes le portent, on peut aussi constater que les trois quarts des femmes qui le portent ne sont pas fondamentalistes », dit-il.
Le chercheur a d’ailleurs observé des variations intéressantes dans le port du voile en fonction de l’origine des musulmanes québécoises. Le voile au Québec, dit-il, « est répandu chez les femmes chiites d’origine libanaise alors qu’il est marginal chez les femmes chiites d’origine iranienne, constate-t-il. Chez les immigrées, le voile régresse rapidement chez celles qui ont connu un régime qui l’impose (Iran), alors qu’il peut augmenter chez celles qui ont quitté un pays où son port était défendu en certains lieux (Turquie, Tunisie). Dans la frange des femmes réfugiées issues des milieux ruraux, le port est plus courant (Afghanes, Somaliennes) sans que cela soit une marque d’influence islamiste ni même de grande religiosité .»
Fait étonnant, il semble donc que porter le voile dans une nation comme le Québec est, plus que nulle part ailleurs, une question de choix. À ce sujet, Homa Hoodfar, professeure à l’Université Concordia, qui a écrit un livre intitulé The MuslimVeil in North America, et qui a rencontré de nombreuses Québécoises voilées, est arrivée à cette conclusion singulière. « La totalité des Québécoises que j’ai interrogées disaient porter le voile par choix, dit cette Iranienne qui ne porte pas le voile elle-même. À l’université, la plupart des femmes qui portaient le voile avaient eu des mères qui ne le portaient pas », dit-elle.
Née au Québec, Nadia a longtemps vécu en Tunisie. Attablée à un café de Montréal, elle arbore une belle chevelure brune et bouclée. Selon elle, le port du voile ne fait tout simplement pas partie des cinq préceptes qui sont les piliers du Coran, soit la profession de foi, faire le ramadan, donner aux pauvres, aller à La Mecque et faire la prière. D’autres musulmans, cependant, diront que le Coran recommande le port du foulard. « Nulle part dans le Coran on ne peut lire l’usage spécifique du mot “cheveux”», affirme pour sa part Homa Hoodfar.
« À Montréal, des musulmanes non voilées, il y en a vraiment beaucoup. C’est facile de tomber dans les clichés si on ne fait pas l’effort de comprendre », dit Nadia.
Contre l’islamophobie
Au Québec, le regain d’intérêt pour le port du voile chez les jeunes pourrait être lié aux tensions qui ont succédé à la guerre du Golfe, puis aux événements du 11-Septembre. « L’islam est devenu le vilain du moment », explique Homa Hoodfar. Et certaines femmes décideront de porter le voile pour résister à l’islamophobie, comme des Noirs américains se soumettront à des codes vestimentaires distinctifs pour assumer et marquer leur différence et pour résister au racisme. « Chez les jeunes, cela finit par avoir un rapport entre “être cool” ou non », dit-elle.
« Je connais une femme afghane qui porte le voile ici et qui ne le porte pas en Afghanistan, dit Homa Hoodfar. Ce serait une façon de dire que personne ne va lui dire comment s’habiller. »
Leila Bdeir, féministe, libanaise d’origine, qui vit au Québec depuis l’âge d’un an, raconte que, jeune, elle n’avait pas une relation très active avec son islamité. « Après le 11-Septembre, je n’avais comme plus le choix » d’assumer davantage mon héritage musulman, dit-elle. « Je ne pouvais plus faire l’autruche. » Leila ne porte pas le voile, tandis que sa cousine, Dalila Awada, que nous avons interrogée dans ces pages il y a quelques semaines, a choisi, elle, de le porter. En tant que féministe, Leila est sensible à la cause des femmes voilées qui vivent dans certains pays du monde, l’Arabie saoudite, par exemple. « Dans certains endroits, cela peut être utilisé comme un outil de contrôle du corps de la femme », dit-elle. « Mais le port du voile n’est pas leur principal problème. Si elles ne faisaient que porter le foulard, mais qu’on ne les fouettait pas parce qu’elles se sont fait violer, ce ne serait pas aussi grave », dit-elle.
« En Iran, toutes les femmes doivent porter le voile, remarque Homa Hoodfar, même les chrétiennes. Cela montre bien que c’est un outil politique et non religieux. »
En fait, certains analystes vont jusqu’à dire que plus les non-musulmans vont centrer leur attention sur le port du voile, plus les islamistes s’en serviront comme symbole.
« Dans ma famille, on est cinq enfants, avec des pensées, des pratiques, des usages très différents, de celui qui ne croit pas, l’athée, à celui qui est très, très pratiquant, dit Bochra Manaï. Ma soeur porte le voile, elle a fait le choix très jeune de le porter, en Tunisie, contre l’avis de mes parents. J’ai grandi avec une grande soeur qui portait le voile et qui ne me l’a jamais imposé. Ce modèle marche parce que tout le monde respecte les choix des autres », dit-elle.
« C’est important, dit-elle, parce que je crois au féminisme du choix. » Autant Bochra s’est battue, en France ou ailleurs, pour que les femmes musulmanes portent le voile, autant elle se battra en Tunisie pour que les femmes qui ne veulent pas le porter en aient le choix. À ce chapitre, disent de concert Bochra Manaï et Homa Hoodfar, et dans les pays où l’islamisme politique a des entrées, une certaine vigilance s’impose.









