Libre opinion - Hommage à François Cyr (1952-2012)
François a commencé dans le mouvement étudiant sur la Rive-Sud de Montréal. C’était, on s’en souvient, des années d’exaltation où une grande partie des jeunes de l’époque pensaient monter à l’« assaut du ciel ». Pour autant, François avait un esprit critique. Il trouvait que la gauche tournait parfois les coins « rond » sur la problématique de la nation, notamment. Il cherchait comment réconcilier le social et le national puisque pour lui, la cause de l’indépendance comme celle de la justice sociale ne pouvaient pas être séparées.
À partir des années 1980, François a exercé ses talents dans divers cégeps et universités du Québec. Il adorait enseigner, même dans les conditions difficiles des précaires qu’il a connues jusqu’à son embauche par le cégep Ahuntsic. Il est toujours resté à l’écoute de ses étudiants tant dans leur soif d’apprendre que dans leur élan vers l’émancipation. Pas besoin de dire qu’il portait avec fierté le carré rouge. Parallèlement, il s’est occupé de syndicalisme d’une manière remarquable tant sur le plan local qu’au niveau national en devenant le vice-président de la Fédération nationale des enseignants et des enseignants du Québec, la FNEEQ. Parmi toutes les missions, il avait celle de lutter pour améliorer justement la condition des précaires qui constituent dans le monde de l’enseignement du primaire à l’universitaire un groupe très important et généralement défavorisé par les institutions.
François n’aimait pas bien cette expression, car, disait-il, cela sous-entend qu’il y a deux classes de gens, alors que, pour lui, tous portent à la fois de l’« ordinaire » et de l’« extraordinaire ». Cela ne l’empêchait pas d’être proche des gens. En parallèle à son engagement de prof, il est devenu avocat spécialisé dans les questions sociales. Dans son modeste bureau de la rue Beaudry, il recevait avec ses camarades des malmenés par la vie, victimes des abus patronaux, maltraités par des administrations insensibles. Il connaissait l’importance de ces « petites » causes et partageait la joie et la souffrance des gens qui se battent pour la dignité ne serait-ce que dans la modestie de la vie quotidienne.
Comme plusieurs personnes de sa génération, François estimait qu’il était important pour les divers mouvements de déboucher sur un projet global. Il était habité d’un vif sentiment d’injustice face aux 99 % qui paient les notes du 1 %, tout en étant plutôt pragmatique, valorisant l’action collective et l’initiative organisée et réfléchie. Il avait perdu confiance en un Parti québécois diminué par tant de compromissions et d’indifférence aux causes populaires. Pour autant, il s’est battu, « à l’intérieur » des mouvements de gauche, pour les encourager à sortir de leurs idées préconçues et, disons-le, d’une certaine arrogance. À la fin des années 1990, il a été une des chevilles ouvrières du Rassemblement pour une alternative progressiste, puis de la création de l’Union des forces progressistes. Enfin, en 2006, avec Amir Khadir, Françoise David et plusieurs autres, il a joué un rôle inestimable dans la mise en place de Québec solidaire. Animateur des débats, conseiller toujours discret, analyste, candidat (dans le comté de Marie-Victorin), François a parcouru les diverses étapes de ce beau projet qui, espérait-il, va finir par éclore. Il était méthodique, toujours à l’affût des meilleures idées pour rapprocher ce projet des gens, sans penser non plus qu’il avait toutes les réponses. […]
François laisse dans le deuil sa compagne, Carole Potvin, et sa famille dont il était si proche. Au-delà de ce cercle rapproché, nous sommes quelques milliers à avoir eu le privilège de le connaître et de l’aimer. Nous gardons de lui le souvenir de sa générosité, de patience et de sa loyauté, ainsi que de sa conviction de l’importance de planter les semences d’un Québec à venir, d’un Québec de solidarité et d’espoir.
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Pierre Beaudet, Professeur à l’École de développement international et de mondialisation de l’Université d’Ottawa








