Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Libre opinion - Des poupées au centre d'accueil

    11 avril 2012 |Karim Jbeili, psychanalyste | Actualités en société
    On a fait grand cas ces derniers temps, des robots-phoques qu'on met à la disposition des pensionnaires dans les centres d'accueil. On a critiqué cette décision en pointant son caractère ridicule et en allant même jusqu'à se plaindre de ce qu'elle mettrait en danger la chasse au phoque des îles de la Madeleine en humanisant trop ceux-ci. On avait, il n'y a pas si longtemps, également critiqué la présence de clowns dans ces mêmes établissements.

    Ma mère vient de décéder. J'ai eu à la visiter fréquemment dans les dix dernières années, durant lesquelles j'ai pu assister à la dégénérescence progressive de ses fonctions mentales.

    À partir d'un certain moment, son appréhension du monde est devenue de plus en plus restreinte. Non pas tant parce qu'elle ne parvenait plus à le comprendre, mais plutôt parce que sa sensibilité parvenait de moins en moins à saisir les signaux de son environnement. Ce sont les personnes qui lui étaient les plus familières qu'elle a cessé de percevoir en premier. Tout simplement parce qu'elles ne parvenaient plus à susciter son intérêt.

    Lorsqu'un inconnu lui demandait «Comment ça va?», elle parvenait à répondre «hamdoulilah!», alors que son regard demeurait totalement atone si c'était moi, ou un employé du centre d'accueil, qui lui posions la même question.

    Un jour que nous étions tous les deux dans le grand hall du centre d'accueil, c'était durant la période d'Halloween, son regard a été régulièrement attiré par deux poupées de chiffons représentant l'automne. Avec des cheveux en pelures de blés d'Inde et des feuilles mortes cousues partout sur le vêtement, ces poupées avaient d'immenses yeux comparables à ceux des personnages de manga.

    Pour aller dans le sens de ses intérêts, j'ai rapproché ces deux poupées de son fauteuil roulant. C'est alors qu'un phénomène extraordinaire a eu lieu et s'est répété de nombreuses fois par la suite.

    Ma mère a pris ces poupées pour des enfants et les a traitées comme telles. Elle leur a parlé, les a invitées à venir sur ses genoux. Elle les secouait de la main ou du pied pour les faire réagir. Tout cela en ne faisant aucun cas des nombreuses allées et venues qui avaient lieu dans le hall autour d'elle. Les passants étaient d'ailleurs, eux-mêmes extrêmement fascinés par l'interaction intense qu'ils pouvaient observer.

    Je crois que ce sont les derniers moments de bonheur que j'ai pu offrir à ma mère. Petit à petit, son intérêt pour ces poupées s'est émoussé. Elle est progressivement retombée dans le silence et s'est éteinte lentement comme une bougie qui a usé toute sa cire à l'âge de 96 ans.

    Les centres d'accueil sont pleins de gens extrêmement dévoués et généreux. Je remercie tous ceux qui se sont occupés de ma mère parce qu'ils l'ont fait avec tendresse et humanité. Pourtant, je dois reconnaître que ces mêmes centres d'accueil, qui rassemblent tant de bonnes volontés, sont des déserts affectifs comparables à des hôpitaux où les contraintes d'hygiène et de soins empiètent sur la convivialité du milieu. Les centres d'accueil sont des milieux de vie et non des milieux de soins. Ils ne devraient pas être soumis à autant de contraintes qu'un hôpital.

    Si les personnes âgées ne réagissent pas à des stimuli ordinaires, cela ne veut pas dire qu'elles ne réagissent plus à rien. La preuve est faite qu'on pourrait aisément les stimuler par des moyens extrêmement simples et ainsi agrémenter leur vie. Les clowns sont un moyen particulièrement bien adapté, aussi bien sans doute que les robots-phoques, car ils ressemblent aux poupées de ma mère en ayant une physionomie aux traits exagérés.

    Je voudrais, pour finir, témoigner de ce que parvenir à stimuler une personne qui nous est chère nous aide à la comprendre et à mieux l'aimer.

    ***

    Karim Jbeili, psychanalyste












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.