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    Pirates sans ordinateur

    La philosophie du hacking sort doucement de son cadre technologique pour contaminer le reste de la société

    Au TNM, la dernière représentation de L’école des femmes de Molière fut la cible cet automne d’un acte de «piratage artistique» inspiré par la culture du hacking informatique.<br />
    Photo : Yves Renaud Au TNM, la dernière représentation de L’école des femmes de Molière fut la cible cet automne d’un acte de «piratage artistique» inspiré par la culture du hacking informatique.
    La menace d'un black-out global d'Internet annoncé pour samedi dernier par les Anonymous afin de dénoncer les dérives du capitalisme n'a finalement pas eu lieu. Or, si les pirates informatiques ont décidé de ne pas sévir dans le cyberespace, difficile d'en dire autant de leur philosophie, celle du hacking, qui tend de plus en plus à se matérialiser ailleurs que dans les univers informatiques.

    En novembre dernier, le dramaturge Olivier Choinière a orchestré un acte de «piratage artistique» étonnant dans la salle du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), un soir, à l'occasion de la dernière représentation de L'école des femmes de Molière. Planifié dans le plus grand secret et sans l'accord de l'institution théâtrale, «Projet blanc» — c'est le nom donné à la chose — a pris la forme d'un texte critique diffusé pendant le spectacle dans les oreilles de 80 personnes rassemblées par l'artiste au dernier balcon du théâtre. Choinière y dénonçait le caractère poussiéreux du théâtre et sa mise en marché de la culture.

    À l'exception des participants — réunis plus tôt par l'artiste dans les alentours du théâtre, sans savoir où cela allait les conduire —, personne ne s'est rendu compte de l'intervention. Pas de cri. Pas de heurt. Pas de trace... à l'image de la majorité des actes de piratage informatiques perpétrés dans les mondes virtuels par les «chapeaux blancs», ces hackers bien intentionnés dont Choinière avoue s'être largement inspiré.

    «La filiation est évidente, a-t-il indiqué au Devoir il y a quelques jours. Projet blanc fait un clin d'oeil à ces pirates informatiques. C'est un hacking théâtral», qui transpose dans le monde bien réel, loin de son cadre purement technologique, cette culture de la corruption des contenus, de l'intrusion, de la critique, de la remise en question, de la revendication par le pied de nez... Et la contamination, loin d'être anecdotique et localisée, tend même à se répandre un peu partout dans plusieurs strates des sociétés contemporaines. Par la faute du présent.

    «Le terreau est fertile, lance à l'autre bout du fil Frédéric Bardeau, coauteur d'un livre sur le mouvement Anonymous (Éditions FYP) et spécialiste des pirates informatiques. Aujourd'hui, on a l'impression de vivre la fin d'une époque. Il y a ce sentiment général que les modèles actuels ne fonctionnent plus et qu'il faut en inventer d'autres. Les années 60 ont eu leur contre-culture. Les années 90 ont fait émerger les altermondialistes. Le présent, lui, donne des ailes aux valeurs et à la culture du hacking». Une culture née avec l'informatique dans les années 70, qui s'est répandue au même rythme qu'Internet dans les vies quotidiennes et qui, désormais, a tout ce qu'il faut pour sortir de son oeuf numérique.

    Art, politique et piratage

    Le monde de l'art y est plutôt réceptif, comme l'a démontré Olivier Choinière, mais également d'autres avant lui, ici comme ailleurs.

    Bankzy, artiste britannique, est dans la liste. En 2005, il s'est fait remarquer en piratant plusieurs grands musées du monde pour y faire entrer ses oeuvres: il les accrochait tout simplement au mur, en se cachant des gardiens. Le MOMA de New York a été une de ses «victimes».

    À Montréal, l'artiste Roadsworth a fait mieux au milieu des années 2000 en détournant plusieurs éléments de l'environnement urbain avec ses pochoirs et sa peinture, transformant ici un passage piéton en empreinte de pied géante, donnant là des allures de fils électriques aux lignes jaunes ou faisant sortir des personnages fictifs des trous d'homme, avant de se faire arrêter, puis condamner à des travaux communautaires.

    Ce piratage n'est pas seulement mis au service de la création. Il peut aussi trouver écho dans l'univers de la contestation politique, et le Britannique Scott Morgan vient d'en faire une amusante démonstration. En janvier dernier, sourire en coin, il s'est en effet servi du site des pétitions en ligne du gouvernement britannique, ouvert à tous les citoyens, pour... dénoncer l'héritage politique et social de Margaret Thatcher. Comment? En réclamant la privatisation des obsèques nationales à venir de la «dame de fer», qui a été ramenée sous les feux de la rampe par le film biographique de Phyllida Lloyd. À ce jour, 32 000 personnes ont signé le document numérique. À 100 000, la Chambre des communes va être obligée de débattre publiquement de la question, comme le veut la loi britannique sur les consultations publiques.

    Cet esprit du pirate est contagieux. Il a aussi inspiré un brin les étudiants en grève au Québec et surtout leur «Grande mascarade» tenue jeudi dernier dans les rues de Montréal. L'idée? Un défilé déguisé, planifié à quatre endroits différents de la ville. Pour surprendre, mais aussi pour mettre une pression excessive sur l'encadrement policier auquel les manifestants doivent se conformer. Une pression qui n'est pas sans rappeler ces perturbations de connexions exploitées par les pirates informatiques dans le cas d'attaques par déni de service visant à faire «tomber» des sites Internet.

    La science succombe

    La culture du hacking, avec son idéologie de liberté, de transparence, d'ouverture des codes informatiques au bénéfice de tous — entre autres — se répand donc un peu partout, y compris dans le monde de la recherche académique avec l'apparition du bio hacking, des laboratoires indépendants qui font la promotion d'une science citoyenne, pour mieux s'inscrire en faux contre la science institutionnelle, de plus en plus au service de grands intérêts financiers et commerciaux.

    «Pour le moment, il est difficile de dire si c'est un phénomène de mode ou une tendance lourde, résume Thierry Bardini, professeur au Département de communication de l'Université de Montréal, qui suit de près le phénomène. Ces bio hackers évoluent en marge des institutions scientifiques, ils utilisent le Web pour des levées de fonds et, surtout, estiment que la culture des cellules, le séquençage du génome humain ne doit pas faire l'objet de licences à payer.» Selon eux, la recherche biologique appartient finalement à tous et elle est pervertie actuellement par les institutions tant publiques que privées.

    En émergence, le bio hacking conjugue au temps de la recherche scientifique les principes du partage des données, en format libre, du travail collaboratif en réseau, de la mise en commun de la connaissance qui a fait les beaux jours des pirates informatiques dans les années 70 et qui, dans les dernières années, a participé à la construction d'Internet, et désormais de nos vies en réseau. «C'est une idéologie qui touche finalement beaucoup de monde, dit M. Bardini. Et forcément, à une époque où beaucoup d'idéologies sont mortes ou en train de mourir, il y a un agenda porteur» pour favoriser son expansion, loin de son cadre originel, oui, tout comme très certainement dans la prochaine intervention artistique du dramaturge Olivier Choinière.

    «L'impact qu'a eu le Projet blanc m'incite à reproduire l'expérience, dit-il. J'en ai marre de dire que je veux changer les choses uniquement autour d'une bouteille de vin avec mes amis de gauche. Je ressens le besoin de poser des gestes, de créer une dimension, d'être dans l'action...»

    Où prendra forme son prochain acte de piratage? Le créateur sourit, et ne dit rien de plus. À l'image de ces cousins du Net, le pirate artistique veut «agir plutôt que subir», certes, mais il veut aussi le faire avec surprise en allant là où on ne l'attend pas. Forcément.
     
     
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