Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Miss Univers Canada - Un problème de taille

    La disqualification de la transgenre canadienne Jenna Talackova soulève des contradictions sur la vision de la féminité

    Voir notre mise à jour en fin de texte: le concours de Miss Univers pourrait permettre la participation de Mme Talackova.
    Le concours Miss Univers Canada a fait les gorges chaudes des manchettes, la semaine dernière, en disqualifiant Jenna Talackova de son édition 2012. La plantureuse blonde de Vancouver, 23 ans, 1,83 mètre, aux traits légèrement asiatiques, était des 65 dernières candidates du concours. Le problème avec Jenna? Elle est née avec un corps d'homme. Regard sur les contradictions que soulève la décision de Miss Univers Canada.

    Le concours Miss Univers Canada a justifié l'élimination de Jenna Talackova par le fait que la candidate n'est pas une «natural born woman», une femme née femme, biologiquement femme. Pas surprenant de la part d'un concours qui joue non seulement sur la beauté stéréotypée, mais aussi sur une morale très normée.

    «Miss Univers est né en 1950 en réaction au concours Miss America et à sa clause de moralité, explique la sociologue américaine Hilary Levey Friedman, qui étudie tout particulièrement les concours de beauté. Certains de ces concours exigent encore que les candidates soient célibataires, sans enfants, qu'elles n'aient jamais été mariées. N'allez pas dire que vous vous êtes déjà fait avorter si vous voulez être choisie!»

    Miss Univers, racheté en 1996 par le milliardaire Donald Trump, se veut «plus ouvert, plus sexy» que son concurrent. Pourtant, une morale certaine teinte encore la vision de la féminité qu'on veut bien considérer: «Une hyperféminité, en fait», pensée pour répondre aux fantasmes masculins. Et ce, même si aux États-Unis «les spectateurs des concours de beauté, même ceux pour enfants, sont en grande majorité des hommes gais,» précise Friedman.

    À Miss Univers ou à Miss America, on accepte depuis des années des candidates chirurgicalement améliorées. Siliconées triple D, botoxées avant la ride et liposuccées de 20 ans sont bienvenues, considérées comme vraies de vraies. Vraies femmes. Vraies beautés. «On voit, depuis 1980, de plus en plus de candidates qui semblent avoir eu recours à la chirurgie, estime Friedman. Je sais que la question a été discutée à Miss America, mais c'est une question délicate. Qu'est-ce qu'une chirurgie plastique? Si une femme a eu un cancer du sein à 16 ans et a subi une reconstruction mammaire, est-ce plastique?»

    Les transsexuelles sont de pures enfants de la chirurgie et des avancées de la médecine, puisque le changement de sexe n'est possible que par l'action du bistouri. Montréal est d'ailleurs la Mecque du changement de sexe, la clinique du Dr Pierre Brassard attirant chaque année son lot de pèlerins en quête d'autres organes génitaux. La beauté semble elle aussi s'abreuver de plus en plus à la source des interventions chirurgicales.

    La décision de Miss Univers Canada expose les contradictions occidentales sur le genre et la vision de la féminité. C'est du moins ce que croit Isabelle Boisclair, au département des lettres et communications de l'Université de Sherbrooke, spécialiste des identités sexe et genre. «Les dispositifs [chirurgicaux] initialement prévus pour corriger les anomalies ont ouvert la voie transsexuelle. Ces mêmes dispositifs peuvent aussi servir à "améliorer" les femmes, mais toujours en fonction de l'idée de ce que doit être une femme. Il y a, là-dessous, une idée de sexe "légitime": des seins pour une femme, oui, et des gros, c'est OK. Mais un mâle qui se fait poser des seins nie son origine et son anatomie.»

    Les rajeunissements vulvaires, les reconstructions d'hymen et les labioplaties, ces opérations purement esthétiques de l'appareil génital de la femme, sont vantés sur un site Internet près de chez vous. Ils sont maintenant socialement et fémininement acceptés.

    «L'anatomie, c'est le destin»


    Pourquoi la construction vaginale, elle, reste alors honnie? «Sigmund Freud a dit que "l'anatomie, c'est le destin". On en est encore là, indique la professeure. Comme si notre identité tout entière résidait dans nos organes génitaux. C'est comme si on croyait encore à la nature, poursuit Isabelle Boisclair, à la vérité d'une identité anatomique quand toutes nos pratiques démentent cette vérité. Une femme sans "prothèses" — avec de petits seins, du poil aux jambes et aux aisselles, toutes ces choses pourtant naturelles... — ne sera jamais choisie pour représenter la féminité. Même si elle est femme, avec un utérus patenté.»

    De plus en plus de modèles transsexuelles magnifiques viennent brouiller et défier les limites du genre. Elles gagnent leur vie comme mannequins, incarnent l'idéal féminin de beauté, l'objet de convoitise du désir mâle. Troublant. Nommons la Brésilienne Léa T., vue dans les pubs de Givenchy, Vogue France ou Vanity Fair. L'Anglaise Caroline Tula Cossey et la Brésilienne Roberta Close, qui se sont étendues sur les pages glacées de Playboy. Iris King, première trans à concourir à l'émission America's Next Top Model. Le Serbo-Australien Andrej Pejic, androgyne, qui court les défilés auprès de collègues féminins ou masculins, selon le besoin. Entre autres.

    Un cas comme celui de Jenna Talackova nous met le nez dans les contradictions qui minent nos valeurs. «L'appareil des normes est brouillé dès que les transsexuels existent, explique Isabelle Boisclair. Pourquoi les autoriser à changer de sexe si c'est pour ensuite nier leur existence à ce nouveau sexe? Comment expliquer qu'on pratique ces chirurgies si ensuite on ne reconnaît pas pleinement l'identité produite?»

    Jenna Talackova tient ce matin une conférence de presse. La rumeur laisse entendre qu'elle serait prête à entamer des actions judiciaires contre la discrimination dont elle estime être victime. Peut-on imaginer, à terme, un concours de Miss qui inclurait les transsexuelles? «Jamais à Miss America, estime Hilary Levey Friedman. Mais avec un sourire en coin, je vous dirais que Donald Trump aime tellement la publicité qu'on ne sait jamais...»

    ***

    Mise à jour mardi 3 mars à 16h

    Selon de nouvelles informations, Jenna Talacka pourrait, si elle le veut, concourir à la 61ème édition de Miss Univers Canada. L’organisation de Miss Univers a indiqué aujourd'hui sur son site Internet qu’elle autorisait Talackova à participer, «à condition qu’elle se soumette aux exigences de genre établies par le Canada et à celles de compétitions internationales».

    Jenna Talackova a rétorqué de la voix de son avocate que la réponse demeure ambigue, puisqu’elle ne définit pas ces «exigences de genre [...] de compétitions internationales.» Talackova réintégrera la compétition si elle y est acceptée sans aucune conditions particulières, et lorsque la règle imposant d’être née femme aura été éradiquée. Sans quoi elle entamera des poursuites judiciaires pour discrimination.

    Talackova est légalement reconnue comme femme depuis son opération effectuée à 19 ans. Son certificat de naissance, son passeport et son permis de conduire la définissent comme telle.

    Rejointe il y a quelques jours au téléphone, Sandrine Marquis, nouvelle présidente de l’Aide aux Transsexuels et Transsexuelles du Québec, soulignait que ce serait un grand pas contre la discrimination lorsqu’une transsexuelle serait acceptée à un concours de beauté féminine. «L’important n’est pas ce qu’on a dans le pantalon, mais ce qu’on a dans la tête,» a répété Marquis.

    La finale de Miss Univers Canada se tiendra du 17 au 19 mai prochain, à Toronto.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.