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    Vue de Toronto - Une séparatiste... canadienne!

    «Aux travailleurs de décider ce qu'ils devaient faire»

    31 mars 2012 |Claude Lafleur | Actualités en société
    Si Madeleine Parent est bien connue au Québec pour son militantisme en faveur des ouvriers et des femmes, elle a autant œuvré, sinon même davantage, pour libérer les syndicats canadiens du joug américain.

    Quand Rick Salutin, écrivain et journaliste, notamment au Toronto Star, témoigne, il rappelle que, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les syndicats canadiens (et québécois) étaient pour la plupart des filiales de syndicats américains. Or Mme Parent et son mari, Kent Rowley, considéraient qu'il revenait aux travailleurs canadiens de décider des luttes syndicales qu'ils devaient mener. Dans les années 1950, ils ont donc entrepris d'affranchir le mouvement syndical canadien.

    «Le combat de Madeleine n'a pas été facile», rapporte Rick Salutin. D'abord, il a été extrêmement difficile pour elle de s'insérer dans le mouvement syndical des années 1950... simplement parce qu'elle était une femme. Les dirigeants d'alors «ne la considéraient que comme une secrétaire, dit-il. Il n'y en a eu qu'un, Kent, qui l'a traitée comme son égal.» Les deux se sont d'ailleurs mariés et ont formé «un duo époustouflant»!

    M. Salutin a fort bien connu ce duo au début des années 1970, alors que celui-ci mettait sur pied des syndicats du textile à Toronto, à une époque fort différente de la nôtre.

    Une rencontre

    Originaire de Toronto, Rick Salutin avait pour sa part passé les années 1960 comme jeune étudiant contestataire aux États-Unis. «J'étais alors un gauchiste radical, dit-il. Je suis rentré au Canada le jour où Pierre Elliott Trudeau a imposé la loi des mesures de guerre!», lors de la fameuse crise d'Octobre 1970. Le jeune Salutin était alors un fervent militant ouvrier. «Mon seul problème, dit-il, c'était que je n'avais jamais rencontré un seul ouvrier!»

    «C'est alors que j'ai eu la chance de faire la connaissance de Madeleine et de Kent, à l'occasion d'une rencontre que nous avions organisée. Ils venaient nous présenter leur projet de réunir les travailleurs du textile et ils avaient besoin de volontaires pour les aider. Je me suis donc joint à eux. J'ai dès lors consacré presque tout mon temps à des activités syndicales. Je travaillais constamment avec Madeleine et Kent.»

    Rick Salutin est ainsi devenu un intime du couple. «Ils étaient fort différents l'un de l'autre», confie-t-il. D'origine anglo-irlandaise et parlant parfaitement le français, M. Rowley était du type plutôt bouillant. «C'est l'un des orateurs les plus brillants que j'ai entendus», rapporte le journaliste. De son côté, issue de la bourgeoisie québécoise, Mme Parent n'était pas la seule bourgeoise de son temps à porter des idées de gauche. Toutefois, elle a été la première à défendre les ouvriers sur le terrain. «Madeleine avait un fini [que n'avait pas Kent], relate M. Salutin. C'était une véritable dame, mais une dame de fer en même temps! Lorsqu'elle négociait, jamais elle ne bronchait, elle était dure, mais tout en étant extrêmement douce. Elle donnait l'impression de servir le thé... tout en ne reculant jamais sur ses principes. Elle rendait fous les négociateurs patronaux en y allant toujours tout en douceur... Elle et Kent se complétaient à merveille!»

    Souveraineté canadienne

    Ce qui frustrait avant tout ces deux militants syndicaux, c'était le fait que les grandes centrales syndicales américaines contrôlaient la destinée des travailleurs canadiens. «Les Américains dictaient tout ce qu'on devait faire ici au Canada, rapporte Rick Salutin, alors que Madeleine et Kent considéraient que c'était aux travailleurs de décider ce qu'ils devaient faire. Et c'est au cours d'une grève qu'ils ont été mis à la porte par leur employeur... c'est-à-dire les dirigeants syndicaux de Washington, qui venaient de s'entendre avec l'entreprise!»

    Qu'à cela ne tienne, ils créent leur propre organisation: le Conseil canadien du textile. Cependant, peu de syndicats y adhèrent. «On était alors en pleine guerre froide [entre les États-Unis et l'Union soviétique] et les gens étaient frileux», souligne Rick Salutin.

    Le duo se «sépare»: M. Rowley migre à Toronto afin d'organiser le mouvement syndical, alors que son épouse demeure au Québec pour faire de même. «Ils passeront ainsi une quinzaine d'années éloignés l'un de l'autre, note le journaliste, se voyant le plus fréquemment possible.» Cet éloignement et leur militantisme font en sorte que jamais le couple n'aura d'enfant. «On y pensait bien, disait Mme Parent, mais, au lieu d'avoir des enfants, on a eu des grèves!»

    Ils fondent entre autres le Conseil des syndicats canadiens, «une organisation qui ne deviendra jamais grosse — rassemblant environ 100 000 membres — mais qui constituera un important irritant pour les syndicats américains, rapporte Rick Salutin. À preuve, ceux-ci dépenseront beaucoup d'argent pour la détruire!»

    Finalement, à partir des années 1960, le mouvement syndical canadien s'affranchit de la domination américaine. «C'est là la grande victoire de Madeleine et de Kent», lance avec satisfaction l'ami du couple.

    Pour lui, Madeleine Parent et Kent Rowley sont, à n'en point douter, des nationalistes canadiens. Dans les années 1970, ils sont très proches du Parti québécois, particulièrement de Gérald Godin. «Ils étaient aussi bien nationalistes canadiens que québécois, dit-il. Ils n'éprouvaient aucun problème envers la souveraineté du Québec. "Pas de problème, disaient-ils, de toute façon, nous continuerons de travailler tous ensemble".»

    «Ce que je retiens le plus d'eux, laisse filer Rick Salutin, c'est que les grands personnages de ce monde sont ceux qui mènent leur vie comme ils l'entendent; ils ne deviennent pas nécessairement riches et célèbres, mais ils ont une influence marquée sur la société. Madeleine et Kent sont de ceux-là! Et ils eurent beaucoup de plaisir à vivre leur vie, ils ont toujours eu bonne conscience... et ils ont eu un impact déterminant!»

    ***

    Collaborateur du Devoir












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