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    Des assemblées de cuisine

    Au-delà de l'économie d'échelle, de la socialisation et des saines habitudes alimentaires qu'elles entraînent, les cuisines collectives changent la vie des gens

    Le coanimateur de l’émission L’épicerie à Radio-Canada, Denis Gagné (à gauche), et le coporte-parole de Québec solidaire, Amir Khadir, ont mis la main à la pâte hier aux cuisines collectives du Grand Plateau, à Montréal, pour souligner la Journée nationale des cuisines collectives.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le coanimateur de l’émission L’épicerie à Radio-Canada, Denis Gagné (à gauche), et le coporte-parole de Québec solidaire, Amir Khadir, ont mis la main à la pâte hier aux cuisines collectives du Grand Plateau, à Montréal, pour souligner la Journée nationale des cuisines collectives.
    Dans la cuisine d'un regroupement de HLM du Plateau-Mont-Royal, on préparait hier des sushis végétaliens, du végépâté, des boules d'énergie et des smoothies verts. C'est que le chef Maxime Lehmann, du restaurant Crudessence, un établissement 100 % végétalien et crudivore de Montréal, s'était déplacé pour célébrer la Journée nationale des cuisines collectives, qui se tenait dans tout le Québec.

    Aux cuisines collectives du Grand Plateau, une vingtaine de groupes de quatre à six personnes se réunissent ainsi mensuellement pour discuter de menus, faire des emplettes et cuisiner ensemble pour faire des provisions pour le mois. Le centre donne aussi gratuitement des ateliers de cuisine aux enfants des HLM du coin, qui peuvent ensuite rapporter le fruit de leur travail à la maison.

    Au-delà de l'économie d'échelle que procure cette activité, au-delà de la socialisation qu'elle entraîne, au-delà des saines habitudes alimentaires qu'elle développe, les cuisines collectives changent la vie des gens.

    «J'étais organisatrice d'événements, je travaillais de longues heures. Et puis j'ai le diabète. Mais en revenant le soir, je n'avais pas envie de cuisiner du boeuf bourguignon. Alors, j'achetais des choses déjà préparées», raconte Martine Hilaire, qui a d'abord rejoint une cuisine collective pour répondre à ses besoins personnels, avant d'en devenir l'animatrice.

    Pour Virginie Deroubaix, étudiante à HEC Montréal qui fait son doctorat sur la collectivisation de la consommation, les cuisines collectives rendent littéralement «les gens plus heureux». «C'est un ensemble d'apports à la vie des personnes. Je vois vraiment les gens s'épanouir», dit-elle.

    La crise alimentaire de 1982

    Il faut dire que c'est au Québec, plus précisément dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve de Montréal et à la faveur de la crise alimentaire de 1982, que se sont développées les premières cuisines collectives d'Amérique du Nord. C'est ce que raconte Gertrude Lavoie dans le livre Les cuisines collectives au Québec, mémoires d'une pionnière, lancé hier par le collectif québécois d'édition populaire. Deux soeurs, Jacynthe et Sylvie Ouellette, sont à l'origine de ce premier projet, et Gertrude Lavoie est membre de l'une des premières cuisines collectives de Montréal.

    «En entrant dans le local, on se croyait dans une petite usine de fabrication, explique-t-elle [...]. On produisait. Un bouillonnement continu agitait les femmes, même qu'il fallait monter sur un petit banc pour brasser la sauce à spaghetti. Elles étaient à la tâche.»

    Manger bio sans se ruiner

    Gérald Fougerousse, quant à lui, fait partie d'un groupe de cuisine collective qui ne produit que des aliments végétariens et biologiques. «Je vis seul. Quand je rentre le soir, je ne me mets pas à cuisiner du curry-coco», dit-il. Chaque membre de son groupe cuisine jusqu'à 75 portions en une seule journée. De quoi se nourrir pendant tout le mois.

    Les portions reviennent alors à environ 1,40 $, ce qui est minimal quand on parle de produits biologiques... Pour les gens qui n'ont pas beaucoup d'espace à la maison, les cuisines collectives du Grand Plateau mettent même à la disposition des cuisiniers des congélateurs où ils peuvent entreposer leurs portions.

    Avec la flambée du prix des aliments, la directrice des cuisines collectives du Plateau, Audely Duarte, voit s'emballer la demande pour la création de cuisines collectives.

    «Il y a de plus en plus de travailleurs qui demandent à participer à des cuisines collectives le week-end, dit-elle, parce qu'ils ne peuvent pas cuisiner les jours de semaine.»

    Depuis la crise alimentaire qui s'est enclenchée il y a trois ans, le Regroupement des cuisines collectives du Québec arrive à peine à répondre aux demandes pour la création de nouveaux groupes.

    «On vit une crise alimentaire assez grave, dit la coordonnatrice du regroupement, Marie Leclerc. Et avec l'augmentation du prix de l'énergie, ça ne pourra pas rebaisser. [...] Cela existe depuis trois ans, mais on n'en parle plus. C'est comme pour le prix de l'essence, on s'habitue. Pour les gens qui ont des conditions de vie précaires, c'est difficile.»

    Dans les HLM qui entourent les cuisines collectives du Grand Plateau, Marine Hilaire fait régulièrement du porte-à-porte pour inciter les gens à participer à ces cuisines, pour économiser mais aussi pour mieux s'alimenter et pour sortir de l'isolement. «Il y a beaucoup d'isolement chez les personnes âgées», constate-t-elle.

    Alors qu'à leurs débuts les cuisines collectives étaient principalement menées par des femmes, on trouve de plus en plus de groupes d'hommes et, bien sûr, beaucoup de groupes mixtes.

    La diversité de la population mène aussi à différents débats. Le regroupement s'est penché récemment sur des problèmes survenus dans quelques cuisines collectives.

    «On s'est penchés sur la pertinence de manger de la viande halal dans certains groupes, par exemple, raconte Marie Leclerc. Aussi, dans certaines communautés, on lave à fond tous les aliments, comme les champignons, alors que d'autres trouvent que les champignons trop lavés goûtent l'eau...»

    Le droit à l'alimentation

    Le regroupement a choisi de faire porter la journée de cette année sur le thème du droit à l'alimentation. Car le projet de livre vert lancé par le gouvernement du Québec n'avance pas assez vite à leur goût. «Il y a eu environ 400 mémoires déposés et seulement 50 groupes entendus jusqu'à maintenant», déplore Marie Leclerc.

    Si elle est d'accord avec l'orientation générale du livre vert, qui veut faire la promotion des produits québécois et rapprocher le consommateur de la production, Marie Leclerc craint qu'on ne favorise surtout les gros producteurs au détriment des producteurs artisanaux.

    Elle craint aussi qu'on s'intéresse surtout à développer des politiques de marketing des produits québécois plutôt qu'à défendre les intérêts de l'ensemble de la population. «Est-ce qu'on va tenir compte des revenus des gens et est-ce qu'on va arrimer la politique bioalimentaire aux autres politiques sociales?», demande-t-elle.

    Reste que le Regroupement des cuisines collectives du Québec répond à des préoccupations environnementales tout en défendant une alimentation saine et variée, le commerce équitable et la consommation responsable. On compte quelque 500 cuisines collectives à Montréal et autour de 1400 pour l'ensemble du Québec.












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