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    Paradoxal féminin

    10 mars 2012 |Denise Bombardier | Actualités en société
    Si elles étaient sincères, les femmes avoueraient qu'elles se croient supérieures aux hommes. Non pas en ce qui concerne l'intelligence et l'habileté à appréhender le monde extérieur, mais parce qu'elles ont le sentiment profond d'être seules capables de cerner l'indicible, de naviguer sans trop d'écueils dans cet océan d'émotions qui agite toute vie humaine. Les femmes comprennent très jeunes que les hommes sont à leur merci du fait que c'est en leur sein qu'ils prennent vie. Dès lors, tout au long de leur existence, les hommes sont condamnés en quelque sorte à retrouver ou à fuir cette intimité première.

    Bien sûr, les femmes ont aussi été portées par des mères, mais leur corps est le même, ce qui explique, en partie seulement, que le lien mère-fils est plus passionnel et plus complexe que le lien mère-fille. Dès leur plus jeune âge, les petites filles parlent des garçons avec agacement et dérision et elles les traitent comme de petits chiots trop turbulents dont elles se distancent. Plus tard, en leur compagnie, elles seront portées à les infantiliser, à se moquer de leur force affichée, car elles se sentent plus adéquates, plus qualifiées pour entrer dans la vie amoureuse. Bien entendu, cela ne va pas sans risques ni dérives. Les adolescentes craignent aussi d'être rejetées par les garçons dont elles devinent qu'ils leur sont indispensables. Certaines se soumettent alors à leurs desiderata sexuels, non sans tenter de se protéger en les méprisant secrètement, ne serait-ce que parce qu'ils les obligent à se mépriser elles-mêmes.

    Rien n'est plus attirant, fascinant, complexe, épanouissant ou perturbant que les relations intimes entre les sexes. Le féminisme, en jetant un éclairage idéologique sur ces rapports, ne pouvait tenir compte de cette architecture affective, émotionnelle et sentimentale. Le combat pour l'égalité des sexes devenait de la sorte pour nombre d'hommes une déclaration de guerre. Froide au propre comme au figuré. Ce qui explique la frilosité de trop nombreuses femmes à entrer de plain-pied dans cette lutte qui compliquait leurs propres rapports avec les hommes. Après des années d'affrontements, de revendications bruyantes et de victoires dont certaines éclatantes, tel le droit de disposer de son corps, les femmes occidentales ont été à même de constater ce que l'on appelle en matière de guerre les «dommages collatéraux». Pour elles-mêmes, leur couple, leurs fils et pour les hommes en général. Les combattantes de la période faste doivent aujourd'hui admettre que leurs héritières actuelles ont pris leurs distances, jugeant la cause entendue ou dépassée. Le féminisme de grand-maman et de maman ne correspond pas à leur génération, croient les filles d'aujourd'hui, qui portent des soutiens-gorge à neuf ans, qui se maquillent à onze, qui s'épilent entièrement le corps à quatorze, se font refaire le nez à seize et décident de tomber enceintes à vingt ans.

    Elles revendiquent une indépendance si chèrement acquise par leurs aînées mais se comportent en cocottes hypersexualisées devant les garçons. Elles ne sont plus allumeuses comme dans l'ancien temps, mais pyromanes, sans se rendre compte que leur sexualité calquée sur la pornographie les transforme en objets sexuels, donc les dépossède de leur âme et les aliène de la dignité sans laquelle l'autonomie ou l'égalité sont des mots creux.

    Parmi celles qui ont mené le combat à vingt ans, qui ont accédé à des carrières, qui se sont affranchies de la culture machiste et qui ont découvert la liberté ou l'indépendance financière, plusieurs ont tendance à régresser par peur de vieillir. Elles refusent de se faire appeler grand-maman, s'habillent comme des ados et deviennent accros de la chirurgie esthétique, qui transforme leur visage où seuls les globes oculaires n'ont pas subi d'altérations. Le refus de vieillir, de subir les dégradations inévitables du corps, les entraîne donc vers des excès dont on observe des exemples frappants chaque jour à travers les médias ou dans la rue.

    Les transformations physiques relèvent parfois de la science-fiction. En ce sens, ces féministes affranchies en régression, obsédées par leur corps, sont en contradiction avec leur discours officiel. Elles ont revêtu leur manteau de soumission, soumission contre laquelle elles avaient tant lutté. Fragilisées et angoissées, sans renier leur foi féministe, elles se vivent de façon paradoxale et les petites filles déguisées en fantaisies sexuelles masculines sont l'expression juvénile de leur tentative à elles de conserver ce pouvoir de séduire, le seul que les hommes ont traditionnellement consenti à leur reconnaître sans problème.

    Parmi les femmes qui se portent à la défense des harceleurs, comme on l'a vu en France dans l'affaire DSK, celles qui se croient rajeunies en s'habillant comme les gamines ou qui subissent les charcutages physiques qui les empêchent de se reconnaître sur leurs photos anciennes, celles qui sont prêtes à toutes les concessions pour qu'un homme daigne lever les yeux sur elles se retrouvent des féministes qui ont fêté cette semaine la Journée internationale de la femme. Officiellement, elles sont solidaires d'une cause qui les a fait accéder à l'égalité sociale politique et économique, mais qui à l'évidence n'a pas réussi à les affranchir de l'image séculaire d'une féminité exclusivement réservée aux hommes. L'image que la femme se fait d'elle-même ne peut être captive du seul regard que lui renvoient les hommes. Dès lors, l'affranchissement féminin véritable suppose la capacité de briser ce miroir.
     
     
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