Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie - «Nous défendons le plurilinguisme»
Où en est la Francophonie? Quels sont ses défis et quelles sont les actions à mettre en place? M. Abdou Diouf, secrétaire général de la Francophonie, a répondu par courriel aux questions du Devoir.
Quels sont les plus importants défis que la Francophonie devra affronter dans les prochaines années?
Il faut d'abord mettre en oeuvre une politique intégrée et concertée en faveur de la promotion de la langue française entre les différents acteurs: l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), TV5Monde, l'Association internationale des maires francophones (AIMF), l'Université Senghor d'Alexandrie et l'Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF).
La place de la Francophonie dans les relations internationales et le rôle important qu'il nous faut jouer pour atteindre une mondialisation plus juste et plus équilibrée représentent un second défi. À ce sujet, nous collaborons avec le Commonwealth afin de rappeler les priorités des pays du Sud avant chaque Sommet du G20. Je pense aussi au renforcement de la démocratie, de l'État de droit et des libertés qui restent au coeur de nos préoccupations et de nos actions. Je le dis d'autant plus que des changements politiques majeurs sont survenus dans certains de nos pays membres. C'est une chance à saisir pour dessiner les contours d'un avenir meilleur.
Comment peut-on assurer la pérennité du français et son usage à l'échelle internationale?
Je n'ai pas de doute sur sa pérennité: la langue française est la seule langue, avec l'anglais, à être parlée sur les cinq continents. Pas moins de 220 millions de personnes parlent, écrivent et lisent le français partout dans le monde. Il y a 116 millions de personnes qui apprennent notre langue, et il y en aurait beaucoup plus si nous avions davantage de moyens. Mais il faut aller plus loin et élaborer une vision stratégique permettant de définir une véritable politique du français qui tienne compte de ses forces, de ses faiblesses, des rapports qu'il entretient ou pourrait entretenir avec d'autres langues, des domaines ou des espaces dans lesquels son usage est en progrès, en recul ou pas encore suffisamment mesuré.
Quelle stratégie doit-on adopter devant le fait que l'anglais est devenu la langue internationale dans plusieurs domaines, notamment dans les relations internationales, les affaires et les sciences?
La Francophonie fait de la promotion de la langue française et du multilinguisme une priorité au sein d'organisations internationales comme les Nations unies, l'Union africaine et l'Union européenne. Je suis personnellement convaincu que l'avenir du français se joue dès maintenant dans ces enceintes, parce que le choix de la langue dans laquelle on s'exprime est déjà en soi un acte politique fort. Nous menons, en coopération avec les autres aires linguistiques, des actions de plaidoyer pour le multilinguisme dans les organisations internationales. Il y a le cas des Jeux olympiques où le français est, avec l'anglais, langue officielle. La Charte stipule même que, en cas de litige, c'est le français qui fait foi! Enfin, nous avons constaté que certains pays membres, qui adhèrent à nos valeurs humanistes et aiment notre langue, accusent un retard par rapport au français. Et c'est pour eux que nous avons conçu un rattrapage linguistique sous la forme de pactes linguistiques. Déjà, nous avons signé des pactes avec trois pays, soit le Liban, les Seychelles et Sainte-Lucie. Et ce n'est qu'un début, puisque la liste des candidats à ce projet ne fait que s'allonger.
Quelle position prendre devant des langues qui émergent sur le plan international, comme l'espagnol? Ou même éventuellement le chinois?
Plus il y aura de locuteurs dans des langues différentes, mieux le monde se portera. L'important à mes yeux, c'est que la diversité culturelle et linguistique l'emporte sur le modèle de la pensée unique et du monolinguisme. Nous pensons que le monde ne peut que s'enrichir de ces différents apports. Cela dit, laissez-moi répéter que nous ne nous positionnons pas dans une optique conflictuelle à l'égard de l'anglais ou des autres langues: nous défendons le plurilinguisme.
Devrait-on travailler à créer une grande francophilie internationale? N'est-il pas préférable d'augmenter le nombre de personnes qui ont une certaine connaissance du français, même s'il s'agit pour elles d'une langue seconde ou même troisième?
Oui, sans aucun doute. Et c'est déjà notamment ce que nous faisons depuis quelques années. Prenez l'exemple de la Journée internationale de la Francophonie, qui est célébrée chaque année le 20 mars: de plus en plus de pays non francophones organisent des célébrations autour de cette journée. Certains vont même jusqu'à organiser des événements pendant plusieurs mois d'affilée! Je voudrais aussi souligner que le français n'a jamais été aussi demandé qu'aujourd'hui.
L'Afrique est-elle un terreau fertile qui permettrait d'augmenter le nombre des locuteurs?
Effectivement, nous pouvons affirmer que l'avenir de la langue française est et sera toujours en Afrique: toutes les projections dont nous disposons établissent que, à l'horizon 2050, 80 % des locuteurs du français seront issus du continent africain. L'Afrique restera profondément francophone parce que le français jouit d'un statut scolaire important, qui doit être préservé. C'est sur ce continent que la Francophonie a le plus d'avenir.
Quelle est votre perception de la Francophonie en Amérique du Nord, au Québec comme dans le reste du Canada?
Pour le secrétaire général de la Francophonie que je suis, les francophones du Canada, situés au coeur d'un environnement quasi exclusivement anglophone, représentent l'un des poumons de la Francophonie mondiale et lui permettent de porter les valeurs qui nous sont communes dans un univers géoculturel qui pourrait être tenté, sans cette présence active, par une forme d'hégémonisme. Cette situation particulière des francophones du Canada et la volonté farouche qu'ils démontrent dans la défense de la langue française sont très motivantes pour tous les francophones. C'est souvent du Québec que nous viennent les anticipations nécessaires à la prise en compte des enjeux stratégiques pour l'avenir de notre langue. La Francophonie doit beaucoup à votre dynamisme et à votre engagement sans faille en faveur de la langue française.
Ne serait-il pas à notre avantage, à nous Québécois, de tisser davantage de liens avec la francophonie africaine ou celle de pays limitrophes, comme la Roumanie, par exemple?
C'est justement un de nos objectifs: rassembler, discuter, échanger autour d'une langue commune, le français. Votre pays a bien compris les avantages de tisser plus de liens avec toutes les communautés francophones, puisqu'il est très actif, sur le continent africain comme en Haïti.
L'OIF agit sur plusieurs fronts: droits de la personne, démocratie, égalité entre les hommes et les femmes, accès à l'éducation, culture, etc. Est-ce que cela donne à l'OIF davantage de souplesse pour faire avancer certains dossiers litigieux auprès de ses membres?
Effectivement, nous intervenons souvent discrètement mais efficacement pour résoudre certains dossiers sensibles. Depuis l'adoption de la Déclaration de Bamako en novembre 2000, la Francophonie dispose d'un cadre clair et novateur pour agir dans les situations de crise. Les envoyés spéciaux et les missions d'information et de contact nous permettent souvent d'intervenir rapidement en amont d'une crise. La souplesse que vous mentionnez résulte également de notre histoire. Ce sont des chefs d'État du Sud qui sont à l'initiative de la Francophonie institutionnelle. Dès le départ, Léopold Sédar Senghor souhaitait bâtir un Commonwealth «à la française», c'est-à-dire une communauté basée sur la langue et la culture mais avec une dimension politique. Depuis, la dimension politique de la Francophonie s'est renforcée, sans jamais oublier le volet de la coopération, qui est notre constituant.
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Collaborateur du Devoir
Quels sont les plus importants défis que la Francophonie devra affronter dans les prochaines années?
Il faut d'abord mettre en oeuvre une politique intégrée et concertée en faveur de la promotion de la langue française entre les différents acteurs: l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), TV5Monde, l'Association internationale des maires francophones (AIMF), l'Université Senghor d'Alexandrie et l'Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF).
La place de la Francophonie dans les relations internationales et le rôle important qu'il nous faut jouer pour atteindre une mondialisation plus juste et plus équilibrée représentent un second défi. À ce sujet, nous collaborons avec le Commonwealth afin de rappeler les priorités des pays du Sud avant chaque Sommet du G20. Je pense aussi au renforcement de la démocratie, de l'État de droit et des libertés qui restent au coeur de nos préoccupations et de nos actions. Je le dis d'autant plus que des changements politiques majeurs sont survenus dans certains de nos pays membres. C'est une chance à saisir pour dessiner les contours d'un avenir meilleur.
Comment peut-on assurer la pérennité du français et son usage à l'échelle internationale?
Je n'ai pas de doute sur sa pérennité: la langue française est la seule langue, avec l'anglais, à être parlée sur les cinq continents. Pas moins de 220 millions de personnes parlent, écrivent et lisent le français partout dans le monde. Il y a 116 millions de personnes qui apprennent notre langue, et il y en aurait beaucoup plus si nous avions davantage de moyens. Mais il faut aller plus loin et élaborer une vision stratégique permettant de définir une véritable politique du français qui tienne compte de ses forces, de ses faiblesses, des rapports qu'il entretient ou pourrait entretenir avec d'autres langues, des domaines ou des espaces dans lesquels son usage est en progrès, en recul ou pas encore suffisamment mesuré.
Quelle stratégie doit-on adopter devant le fait que l'anglais est devenu la langue internationale dans plusieurs domaines, notamment dans les relations internationales, les affaires et les sciences?
La Francophonie fait de la promotion de la langue française et du multilinguisme une priorité au sein d'organisations internationales comme les Nations unies, l'Union africaine et l'Union européenne. Je suis personnellement convaincu que l'avenir du français se joue dès maintenant dans ces enceintes, parce que le choix de la langue dans laquelle on s'exprime est déjà en soi un acte politique fort. Nous menons, en coopération avec les autres aires linguistiques, des actions de plaidoyer pour le multilinguisme dans les organisations internationales. Il y a le cas des Jeux olympiques où le français est, avec l'anglais, langue officielle. La Charte stipule même que, en cas de litige, c'est le français qui fait foi! Enfin, nous avons constaté que certains pays membres, qui adhèrent à nos valeurs humanistes et aiment notre langue, accusent un retard par rapport au français. Et c'est pour eux que nous avons conçu un rattrapage linguistique sous la forme de pactes linguistiques. Déjà, nous avons signé des pactes avec trois pays, soit le Liban, les Seychelles et Sainte-Lucie. Et ce n'est qu'un début, puisque la liste des candidats à ce projet ne fait que s'allonger.
Quelle position prendre devant des langues qui émergent sur le plan international, comme l'espagnol? Ou même éventuellement le chinois?
Plus il y aura de locuteurs dans des langues différentes, mieux le monde se portera. L'important à mes yeux, c'est que la diversité culturelle et linguistique l'emporte sur le modèle de la pensée unique et du monolinguisme. Nous pensons que le monde ne peut que s'enrichir de ces différents apports. Cela dit, laissez-moi répéter que nous ne nous positionnons pas dans une optique conflictuelle à l'égard de l'anglais ou des autres langues: nous défendons le plurilinguisme.
Devrait-on travailler à créer une grande francophilie internationale? N'est-il pas préférable d'augmenter le nombre de personnes qui ont une certaine connaissance du français, même s'il s'agit pour elles d'une langue seconde ou même troisième?
Oui, sans aucun doute. Et c'est déjà notamment ce que nous faisons depuis quelques années. Prenez l'exemple de la Journée internationale de la Francophonie, qui est célébrée chaque année le 20 mars: de plus en plus de pays non francophones organisent des célébrations autour de cette journée. Certains vont même jusqu'à organiser des événements pendant plusieurs mois d'affilée! Je voudrais aussi souligner que le français n'a jamais été aussi demandé qu'aujourd'hui.
L'Afrique est-elle un terreau fertile qui permettrait d'augmenter le nombre des locuteurs?
Effectivement, nous pouvons affirmer que l'avenir de la langue française est et sera toujours en Afrique: toutes les projections dont nous disposons établissent que, à l'horizon 2050, 80 % des locuteurs du français seront issus du continent africain. L'Afrique restera profondément francophone parce que le français jouit d'un statut scolaire important, qui doit être préservé. C'est sur ce continent que la Francophonie a le plus d'avenir.
Quelle est votre perception de la Francophonie en Amérique du Nord, au Québec comme dans le reste du Canada?
Pour le secrétaire général de la Francophonie que je suis, les francophones du Canada, situés au coeur d'un environnement quasi exclusivement anglophone, représentent l'un des poumons de la Francophonie mondiale et lui permettent de porter les valeurs qui nous sont communes dans un univers géoculturel qui pourrait être tenté, sans cette présence active, par une forme d'hégémonisme. Cette situation particulière des francophones du Canada et la volonté farouche qu'ils démontrent dans la défense de la langue française sont très motivantes pour tous les francophones. C'est souvent du Québec que nous viennent les anticipations nécessaires à la prise en compte des enjeux stratégiques pour l'avenir de notre langue. La Francophonie doit beaucoup à votre dynamisme et à votre engagement sans faille en faveur de la langue française.
Ne serait-il pas à notre avantage, à nous Québécois, de tisser davantage de liens avec la francophonie africaine ou celle de pays limitrophes, comme la Roumanie, par exemple?
C'est justement un de nos objectifs: rassembler, discuter, échanger autour d'une langue commune, le français. Votre pays a bien compris les avantages de tisser plus de liens avec toutes les communautés francophones, puisqu'il est très actif, sur le continent africain comme en Haïti.
L'OIF agit sur plusieurs fronts: droits de la personne, démocratie, égalité entre les hommes et les femmes, accès à l'éducation, culture, etc. Est-ce que cela donne à l'OIF davantage de souplesse pour faire avancer certains dossiers litigieux auprès de ses membres?
Effectivement, nous intervenons souvent discrètement mais efficacement pour résoudre certains dossiers sensibles. Depuis l'adoption de la Déclaration de Bamako en novembre 2000, la Francophonie dispose d'un cadre clair et novateur pour agir dans les situations de crise. Les envoyés spéciaux et les missions d'information et de contact nous permettent souvent d'intervenir rapidement en amont d'une crise. La souplesse que vous mentionnez résulte également de notre histoire. Ce sont des chefs d'État du Sud qui sont à l'initiative de la Francophonie institutionnelle. Dès le départ, Léopold Sédar Senghor souhaitait bâtir un Commonwealth «à la française», c'est-à-dire une communauté basée sur la langue et la culture mais avec une dimension politique. Depuis, la dimension politique de la Francophonie s'est renforcée, sans jamais oublier le volet de la coopération, qui est notre constituant.
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Collaborateur du Devoir







