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L'ancien président du Conseil supérieur de la langue française témoigne - «Êtes-vous fiers de votre langue ou pas?»

Un Québec distinctif et attrayant assurera la survie de la langue française

Au-delà du français reconnu comme langue officielle, le Québec renferme tout un bagage culturel et social qu'il lui appartient de cultiver, de faire valoir et de partager; il lui sera ainsi possible d'assurer la survie de cette langue, d'en développer le goût et d'en répandre l'usage. Tel est l'un des éléments-clés qui fondent le discours de Conrad Ouellon, lui qui fut président du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) de 2005 jusqu'en octobre dernier.

Conrad Ouellon a été à la tête du Conseil supérieur de la langue française pendant six ans, avant de quitter ses fonctions pour la retraite. Il considère aujourd'hui qu'il y a une pièce maîtresse qui ressort parmi les dossiers qui ont jalonné son parcours: «C'est probablement l'avis réalisé sur la cohésion sociale que le Conseil a produit en 2008; c'est un document qui résume ma position lorsque j'en ai pris la direction, c'est-à-dire que la langue ne doit pas être quelque chose qui divise mais qui rapproche.»

Il logeait plutôt en marge des sentiers battus à cette époque: «J'en avais en partie, personnellement, contre le ton hargneux qui domine dans le dossier linguistique depuis des années; à mon avis, il ne fait pas avancer grand-chose, ce qui ne veut pas dire qu'on doit se montrer bonasse ou "jovialiste", comme on a pu m'accuser de l'être, et ce qui est une insulte dans la bouche de certains.» Il situe sa pensée: «D'une position défensive, je croyais qu'il fallait passer davantage à l'offensive, dans le sens que cette société-là possédait certains avantages qu'on devait valoriser.» Il se montre quelque peu mordant: «On doit mettre en avant ce qu'est le Québec qui n'est pas tout à fait comme le reste du Canada, comme on le voit à l'heure actuelle; il s'agit de regarder comment on réagit présentement, pour constater combien les Québécois ne se sentent pas tellement à l'aise dans le système dans lequel on évolue.»

L'offre québécoise en matière culturelle et linguistique

L'avis proposait d'abandonner le discours agressif contre l'anglais et conseillait d'adopter une position de fierté pour mettre en relief les valeurs québécoises, dont le français fait partie intégrante: «Je suis convaincu que cette langue a fait du Québec ce qu'il est sur le plan de la créativité culturelle, en raison du fait qu'on a été obligé de se définir dans un espace linguistique relativement fermé. Tout à coup, la religion n'a plus été là pour nous soutenir, il a fallu y aller autrement. De ce point de vue, on s'est démarqué dans notre façon de faire, de penser et de créer, dans une espèce d'originalité venue aussi de l'isolement; c'est là-dessus qu'il faut jouer.»

Fort de cet énoncé, le Conseil a adopté cette position: «On ne vit plus à une époque où on peut forcer les gens à adhérer à une langue; celle-ci peut progresser à la condition que les gens voient les avantages de participer à une société qui est ainsi faite.» Fondamentalement, M. Ouellon entérine toujours ce document fondé sur la cohésion.

Perte de terrain dans la métropole

Il est devenu évident que le français accuse un net recul à Montréal depuis plusieurs années, pour bien des raisons. Conrad Ouellon assure que des mesures s'imposent principalement dans le dossier de l'intégration des immigrants pour préserver les acquis: «C'est primordial. Pour moi, ce n'est pas la francisation, l'important, parce qu'elle est un échec si on ne réussit pas à intégrer ceux-ci; les deux vont de pair.»

Il étoffe son point de vue: «Si vous francisez les immigrants et si, avec le français, ils sont incapables de se trouver un emploi et qu'ils ne peuvent pas s'insérer dans nos milieux sociaux ou nos organismes de divers ordres, si on ne les entre pas dans notre fonctionnement social, ce n'est pas de l'intégration.»

Il prône cette démarche: «Le principe veut que l'intégration soit la seule garantie du français. On demande aux gens d'apprendre cette langue et, en contrepartie, la société d'accueil s'applique à les intégrer réellement. Quand certains arrivent ici, ce n'est pas parce qu'ils parlent le français qu'ils connaissent le Québec. Le bassin d'immigration, qu'il soit de la France ou de l'Afrique, doit avoir la chance de comprendre qui on est, non seulement en répondant uniquement à des questionnaires en ligne dans le site du ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles, mais aussi par un accueil qui ne relève pas toujours de la responsabilité du gouvernement. Pour moi, la condition sine qua non de la réussite en francisation, c'est l'intégration et la participation à notre société de ces gens-là, à tous les points de vue.»

Un appel à se tenir debout

Il se remémore une conférence qu'il a prononcée au cégep Marie-Victorin tout de suite après la fin de son mandat; beaucoup de jeunes issus de l'immigration francophone étudient à cet endroit: «Plusieurs de ces étudiants semblaient croire davantage au français que les nôtres. J'ai entendu des réflexions qui me disaient: "Si les nôtres étaient aussi fiers de leur langue... s'ils ne passaient pas leur temps à passer à l'anglais pour montrer qu'ils le savent... s'ils ne s'écrasaient pas devant la moindre manifestation ou présence d'une conversation en anglais..."»

Il s'étonne d'un tel comportement: «Je suis toujours surpris de cette espèce d'ambivalence qui est présente même à Québec. Cette facilité à céder devant la moindre pression linguistique, c'est un peu beaucoup agaçant et ce n'est pas toujours la faute de l'État si un tel comportement existe; on ne peut pas régler cela par des lois: ça fait partie de notre petit côté sociable, très gentil qui veut que le Québécois s'adapte facilement, si bien que des étrangers se demandent pourquoi on est tellement affable: "Êtes-vous fiers de votre langue ou pas"? Des étudiants du cégep m'ont laissé savoir qu'ils ne comprenaient pas que nous soyons aussi mollassons.»

L'avenir du français passe par la relève

En fin de bilan, Conrad Ouellon relève qu'il lui a été possible de «manoeuvrer dans la plus totale indépendance d'esprit» durant toute la durée de son passage à la présidence du Conseil. Comment résumer maintenant son état d'esprit devant l'évolution de la situation linguistique au Québec? Se montre-t-il serein, inquiet, préoccupé, confiant? «Je fais plutôt preuve d'une espèce de réalisme qui est basé sur le fait suivant: les gens qui dirigent à l'heure actuelle et qui ont le pouvoir partout, y compris dans les médias en bonne partie, sont d'une autre génération; il y a environ 30 ans que les mêmes personnes sont au pouvoir.»

En contrepartie, il pose ce constat: «Il y a derrière cela toute une génération de gens qui ont connu un autre contexte social, qui ont vu arriver les immigrants et qui ont vécu avec eux, en particulier dans le Grand Montréal et de plus en plus ailleurs au Québec, et cela, dans un environnement où la télévision est omniprésente. Tant que ces jeunes-là n'auront pas pris la place au pouvoir qu'ils vont finir par occuper d'ici cinq à dix ans, il est difficile de voir ce qui va se produire. Je n'entrevois alors pas de catastrophe pour la société québécoise, mais j'ai hâte de voir ce qu'eux vont faire avec la problématique linguistique, parce que, qu'on le veuille ou non, il va falloir en arriver à une coexistence pacifique entre plusieurs langues.»

Il convient qu'il sera difficile d'échapper à une prédominance de l'anglais à l'échelle internationale: «Comment maintenir une sorte de nationalisme sain à travers cette obligation de communiquer avec le reste du monde dans une langue qui n'est plus le français?» Il voit là un beau risque: «Je dis que ce que le Québec doit mettre en valeur, c'est sa créativité et tout le reste; s'il joue vraiment sur son originalité, il peut continuer de vivre en français en utilisant par la force des choses l'anglais.»

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