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    Danser pour mieux tomber

    Ça va faire mal, docteur?

    Wenders nous dit: «Est-ce que votre langage est assez vaste pour embrasser la vie?» Ici, ivresse et abandon sous les pieds d’une danseuse de la troupe de Pina Bausch, filmée par Wim Wenders.<br />
    Photo: Source: Métropole Films Wenders nous dit: «Est-ce que votre langage est assez vaste pour embrasser la vie?» Ici, ivresse et abandon sous les pieds d’une danseuse de la troupe de Pina Bausch, filmée par Wim Wenders.
    «Il faut bien avoir un peu de chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse.»
    - Nietzsche
    Pour Chantal Jolis, qui danse toujours en regardant les étoiles aux Îles

    Il en est de certaines œuvres comme des vraies rencontres: elles vous révèlent un pan caché de vous-même, vous confrontent à votre léthargie, votre procrastination crasse. Elles vous narguent comme l'envie de faire la culbute sans penser aux conséquences: la commotion cérébrale ou la capsulite chronique. En observant les danseurs de Pina, ce film magiquement rendu par Wim Wenders, j'ai admiré en 3D, lunettes perchées sur le nez, ces pantins désarticulés (dont certains ont l'âge de bercer leurs petits-enfants) s'élancer dans le vide, dans l'espace, risquer, exhiber leur vulnérabilité, celle-là même qui fait si peur.

    Se mettre en déséquilibre, c'est cela, danser. Faire confiance à l'autre, c'est cela aussi, s'élancer. Je suis sortie de Pina en ayant furieusement envie de me remettre en danger, de m'élancer, de danser.

    J'ai longtemps dansé. Et je n'aime pas employer ce verbe au passé. Danser, c'est jouer. Avec son corps, avec l'espace, et donc avec sa place dans le monde. C'est oublier de se prendre au sérieux, se remettre en mouvement, au défi.

    Je ne vis pas à Téhéran, ni à Damas; pourquoi aurais-je peur de chevaucher une aube m'apportant la dernière occasion de risquer ma peau, mon être, mon avoir, de galoper agrippée à la crinière d'un cheval emballé? Je suis pourtant une écuyère d'expérience. Mais aujourd'hui, la peur a supplanté l'ivresse de monter.

    Vite, un psy.

    Il en est de certaines oeuvres, de certaines phrases, qui vous propulsent au-devant de vous-même, vous échevellent, ne vous donnent pas le choix. Les hommes prennent plus de risques que les femmes, a affirmé l'autre jour Arianna Huffington, cette grande visionnaire de l'information.

    «Dansez, dansez... sinon nous sommes perdus», disait aussi Pina Bausch, qui a dansé jusqu'à la lie.

    Paulinemarois, sors de ce corps

    Les érables coulent, la nature explose, des élections se préparent, Québec solidaire, qui se cherchait une candidate «flamboyante», m'a offert «Outremont» comme on vous donne des billets de cinéma gratuits pour aller voir Miracle en Alaska. Je me sabote encore. J'aurais pu être la coloc d'Amir à Québec. Nous aurions grignoté des pistaches en sirotant du thé et en lisant ensemble les poèmes perses d'Hafez.

    Mon B — très politisé pour ses huit ans et grand admirateur de Garnotte — a répondu pour moi: «Si j'ai une fille un jour, je vais l'appeler Paulinemarois. C'est trop cuuuuuute!» Ma petite-fille s'appellera Paulinemarois... Et peut-être que mon petit-fils se prénommera Amirkhadir?

    Vite, un psy! (bis).

    J'ai trouvé un psy et je l'ai tout de suite aimé lorsqu'il m'a répété cette citation de Woody Allen: «J'ai des questions à toutes vos réponses.» Enfin un psy qui doute comme un artiste au dégel, qui se sait mortel et qui danse avec le chaos (son dernier livre). Jean-François Vézina pratique à Québec et il est jungien, comme Guy Corneau. J'aime bien les jungiens parce qu'ils sont bandés sur le hasard, la synchronicité et tous les signes du destin.

    — Est-ce normal, docteur? La sève monte, je coule comme «une» érable. Je me sens déborder d'une énergie qui ne demande qu'à aller de l'avant. Mais je ne sais pas où exactement. J'ai peur de finir en tire sur un bâton, de cristalliser. C'est pourtant si joli, les cristaux, les prismes. Ah oui! Je ne sais pas si c'est un signe du destin ou de la résilience contagieuse mais ma petite-fille va s'appeler Paulinemarois. Ne manque que le «.com»!

    Une consultation gratuite de 40 minutes au téléphone avec un psy «dé-moralisant» (qui ne moralise pas), un psy qui n'hésite pas à employer le mot «bonheurisme» (du philosophe Vincent Cespedes) et qui a analysé la pression insidieuse qu'exerce sur nous le virtuel — virtus, qui signifie «en puissance» —, that's my man!

    «Notre époque est allergique à la vie, au chaos. Ça nous fait peur. Le contrôle domine. Le virtuel donne l'illusion de ce contrôle. Mais cela nous enlève notre capacité d'improviser, de jouer avec le hasard et l'inattendu», m'explique my man.

    Avant de l'appeler, j'ai dévoré son dernier essai Danser avec le chaos, griffonné dans la marge: «Quand la vie te donne des citrons, tu fais du pudding au citron de Josée di Stasio» (servi avec un yogourt à la noix de coco, vous ressuscitez, promis). Mon cours de croissance personnelle 2012 est complété.

    Tiens, sur «procrastiner»: «Procrastiner, c'est essentiellement tenter de retenir dans une matrice idéale une création qui cherche à sortir de nous.» Je me suis sentie enceinte, tout à coup. Et c'est vraiment la dernière chose dont j'ai besoin, n'en déplaise aux conservateurs. Je vais accoucher clandestinement.

    Pas de recette du comment

    À propos du film Pina, que mon psy jungien a vu aussi (il utilise beaucoup l'art en thérapie), celui-ci résume: «Je demande aux grandes oeuvres de me donner un langage pour converser avec la vie. Wenders nous dit: "Est-ce que votre langage est assez vaste pour embrasser la vie?"»

    À l'évidence, non.

    Jean-François Vézina n'est pas un psy à dosette, au contraire. Il nous pousse hors de notre zone de confort, à sortir du pourquoi pour embrasser le comment, ce flux vital qui ne se cantonne pas. Il se demande même si l'attrait actuel pour les livres de recettes n'est pas lié au besoin de se sécuriser avec des étapes prédéterminées, «dans un monde où l'ivresse des possibles domine».

    Il s'amuse avec l'étymologie, nous rappelle que le mot «désirer» signifie «poursuivre une étoile». Il nous propose d'«inattendre», d'être tendre avec le temps, en totale disponibilité pour tout ce qui peut arriver. Il fait sienne cette phrase de Jean d'Ormesson, «Tout le bonheur du monde est dans l'inattendu», et se propose de réinsuffler de la poésie dans la vie, un peu de chaos dans l'ennui, de «faire de la contrebande aux douanes de l'utile». Parce qu'au fond, on aura bien le temps de périr d'ennui à force de renoncements.

    Ne riez pas; je m'en vais de ce pas m'inscrire à un cours de zumba chez Arthur Murray.





    cherejoblo@ledevoir.com

    Twitter.com/cherejoblo

    ***

    Et les zestes

    Vu le film Une séparation du réalisateur iranien Asghar Farhadi, qui sort en salle aujourd'hui. Non, je ne l'ai pas vu avec Amir Khadir, qui est séparatiste. Et si vous voulez mon humble avis, j'ai préféré de loin Monsieur Lazhar, en lice dans la même catégorie aux Oscar dimanche. Je croise les doigts.

    Offert L'arrière-boutique de la beauté du poète Fernand Durepos (L'Hexagone) à mon mari moins neuf, qui a vu Pina trois fois. Durepos, comme Wenders, est une véritable rencontre, et il se fait d'autant plus précieux qu'il se fait rare. Ce dernier recueil nous parle de sa mère décédée du cancer il y a deux ans. Le livre qu'il redoutait de devoir écrire: la mort, l'amour filial et fusionnel, le rapport mère-fils. Tout y est, en si peu de mots.

    Entamé
    Anthologie du présent de Louise Warren (les éditions du Passage). Une poète qui a du métier, une jaquette nue, une maison d'édition qui sait y faire. Et les mots s'enchaînent comme une danse. D'ailleurs, dans le chapitre intitulé «Sauts», elle parle de danse: «Le danseur crée par la hauteur de ses sauts le vide qui le sépare du sol.» Tout est dit. Lecture d'insomnies.

    Remarqué que la pièce de Réjean Ducharme Ines Pérée et Inat Tendu a pris l'affiche au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 10 mars. Je me souviens de m'être dit que Ducharme était un génie lorsque je l'ai vu il y a... bof, tempus fugit. Un grand maître de l'inattendre, Ducharme: «Le bonheur, c'est d'être fidèle aux aspirations de son âme. C'est d'être assez brave et assez fier pour écouter les voix qui montent de l'âme et obéir à la plus belle» (Le nez qui voque). Il a aussi écrit: «Quand on a peur, on s'ennuie. Et s'ennuyer, c'est banal et vulgaire» (L'océantume).

    Aimé le film Moneyball (L'art de gagner, en français) avec Brad Pitt. Ça parle de baseball et il n'y a que des gars qui chiquent de la gomme; en principe, j'aurais dû me lever pour aller mettre du crémage sur mes cupcakes aux carottes. Mais non, je suis restée. Ça raconte surtout l'histoire d'un gérant de ligue qui décide d'utiliser un modèle mathématique inusité pour recruter ses joueurs et remonter la pente. Il embauche un économiste et vire son recruteur en chef. Un bel exemple de danse avec le chaos et d'individu qui pense «à l'extérieur de la boîte». Une histoire vraie, en plus, celle de Billy Beane, gérant général de l'équipe d'Oakland.

    ***

    JoBLOG

    La punition

    Ça se passe dans une école secondaire de Montréal. Un des profs, m'a-t-on rapporté, me donne en «exemple-punition». Lorsqu'un élève trop turbulent est envoyé en «récup», il doit recopier à la main chaque mot de la page Zeitgeist du Devoir sur un thème s'apparentant à la faute commise, le silence, l'intimidation, la gentillesse, je ne sais trop.

    La meilleure façon d'écoeurer quelqu'un, c'est de l'obliger à nous aimer. Je penserai à des thèmes liés au sadisme ou au masochisme, sur le string ou sur le premier joint, tiens. 1700 mots, ça vous forge un poignet, ça, madame! Mais 10 000 caractères, ça vous forge le caractère.

    Consolez-vous, ça pourrait être pire: recopier le dictionnaire, comme dans «mon temps». Et accrochez-vous, la relâche s'en vient. De toute façon, quand vous serez au cégep, vous pourrez faire la grève et exiger le copier-coller.

    http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

    ***

    «Se cacher est un plaisir mais ne jamais être trouvé est une catastrophe.» - Winnicott

    «Les vrais provocateurs sont totalement affranchis des attentes de leur public.»
    - Jean-François Vézina, Danser avec le chaos

    «Travaille comme si tu n'avais pas besoin d'argent, aime comme si tu n'avais jamais été blessé et danse comme si personne ne te regardait.» - Proverbe irlandais

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