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    Causons bavardage

    Comment empêcher les élèves de babiller dans un monde où le papotage a déjà tout envahi?

    «Aujourd’hui, si j’ai quelque chose à dire, je le dis. [Les élèves] ne se demandent pas si c’est le bon moment, si c’est pertinent et suffisamment réfléchi», constate l’auteure et enseignante Florence Ehnuel.<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Andrieu «Aujourd’hui, si j’ai quelque chose à dire, je le dis. [Les élèves] ne se demandent pas si c’est le bon moment, si c’est pertinent et suffisamment réfléchi», constate l’auteure et enseignante Florence Ehnuel.
    Le bavardage, parlons-en enfin sera disponible au Québec le 24 février
    Paris — «D'accord, Madame, on n'a pas le droit de parler avec le voisin, mais est-ce qu'au moins on peut envoyer des textos?» La réplique semble tout droit sortie d'une version moderne de La guerre des boutons. Elle n'a pourtant pas été inventée puisque Florence Ehnuel l'a entendue dans un de ses cours de philosophie alors qu'elle réclamait le silence. À l'en croire, ce silence semble devenu la plus exigeante des disciplines pour les élèves d'aujourd'hui. À tel point qu'après quinze ans d'enseignement, cette enseignante qui est aussi romancière a décidé de lancer un cri d'alarme. Ce cri a pris la forme d'un livre intitulé Le bavardage, parlons-en enfin (Fayard).

    À travers les témoignages d'enfants et de professeurs, ce livre est aussi une tentative de comprendre pourquoi le bavardage est devenu avec les années une véritable épidémie. «Depuis que j'ai commencé à enseigner, le bavardage a été ma croix, dit Florence Ehnuel. Pendant 15 ans, j'ai pensé que c'était ma faute, que c'était mes cours qui n'allaient pas. J'ai donc mis mon énergie dans la recherche de méthodes adaptées, plus attrayantes. L'an dernier, un vendredi entre 11h et 12h, je me suis soudainement dit que je pouvais tourner mes cours dans tous les sens, faire les exercices les plus divers, que ça ne changerait rien.»

    Née deux ans avant Mai 68, cette enseignante d'un lycée de la région de Bordeaux n'a rien du professeur tyrannique. Au contraire, elle a toujours favorisé les discussions dans ses cours. «La politique que j'avais adoptée jusque-là était exclusivement pédagogique et pas du tout autoritaire. C'était une attitude à laquelle je répugnais parce qu'elle ne correspondait pas à ma philosophie de l'éducation.»

    Elle a donc tout essayé. Comme, par exemple, commencer ses cours par trois coups de bâton comme au théâtre. «Rien n'a fonctionné, parce que le silence et l'écoute demandent une maîtrise de soi, dit-elle. Or, il faut beaucoup de maturité pour l'acquérir par soi-même. Même si j'y avais toujours répugné, la sanction demeure une manière beaucoup plus simple de la faire acquérir.»

    Une maladie sociale

    C'est à partir de ce jour que Florence Ehnuel a compris que le bavardage, dont personne ne parlait tant il était omniprésent et donc invisible, n'était pas son problème à elle, mais celui de l'école et de toute une société. Elle constate alors que non seulement les élèves papotent en permanence, mais les professeurs aussi, pendant les conseils de classe. Un jour, elle a même surpris un membre de l'administration de son lycée en train de bavarder pendant que ses élèves remettaient un prix littéraire.

    «Je dis que le bavardage est une maladie sociale qui ne touche pas seulement les élèves. On le remarque dans tous les groupes et à tous les âges. Même à l'opéra et au cinéma, il y a de plus en plus de gens qui parlent. C'est une nuisance vraiment majeure. L'autre jour, j'en ai parlé avec d'anciens élèves qui constatent le même phénomène à l'université. Lorsque j'étais à l'école, il y avait une poignée de bavards pathologiques. Aujourd'hui, c'est le contraire, on a une poignée d'élèves qui ne parlent pas. La proportion s'est inversée.»

    Cela tient en partie au fait, reconnaît-elle, que l'école est devenue un milieu de vie et qu'on a donné la parole aux enfants — une évolution sur laquelle Florence Ehnuel ne souhaite pas revenir. Elle constate cependant que le bavardage est omniprésent dans les nouvelles technologies et à la télévision, qui incitent jeunes et moins jeunes à dire tout ce qui leur passe par la tête.

    «La télévision a énormément raccourci les formats d'intervention. Quelqu'un qui la regarde trois ou quatre heures par jour voit un modèle de communication qui est court, qui demande peu d'écoute et qui respecte peu la parole de l'autre. Et il peut donc penser que c'est ça, la communication. Nous assistons à un rétrécissement du message. Il faut toujours faire vite et dire peu.»

    Les élèves de 2012 auraient donc intégré ce modèle. Comme ils auraient intégré celui de Twitter et de Facebook qui les incite à dire tout de suite ce qu'ils pensent tout le temps. Récemment, Florence Ehnuel attendait un collègue avec ses élèves. Or, elle a constaté que, pendant ces quelques minutes, les élèves ont très peu bavardé. «C'était pourtant le moment. Mais tout se passait comme si on n'avait pas encore allumé la télévision. Donc, ils n'avaient rien à gloser. Si j'avais commencé à faire mon cours, ils se seraient mis à bavarder. On retrouve le modèle de la télévision, qui est le support essentiel au bavardage. Le professeur dit quelque chose. Et, comme s'il n'était pas là, on dit tout ce qui nous passe par la tête. On n'est plus dans un espace collectif. L'élève qui bavarde fait dans la classe ce qu'il ferait au café.»

    Penser ou parler

    Non seulement la distinction entre l'espace public et l'espace privé s'efface, mais aussi la différence entre penser et parler. Comme si la parole, et à plus forte raison la parole publique, n'avait plus besoin d'être mise en forme et d'être organisée. Florence Ehnuel compare les bavards aux nourrissons.

    «Le bébé dit tout ce qu'il pense. Il ne voit pas vraiment la différence. Puis, peu à peu, il se rend compte que tout ce qu'on pense ne doit pas être dit parce que ce n'est pas forcément le bon moment ou que ça peut blesser. Il doit apprendre qu'il possède une sphère d'intimité qu'il n'est pas obligé de faire partager à tout le monde. Pour beaucoup d'élèves, cette différence n'existe plus. J'ai quelque chose à dire, je le dis! Ils ne se demandent pas si c'est le bon moment, si c'est pertinent et suffisamment réfléchi.»

    Florence Ehnuel propose évidemment à ces bavards impénitents d'intervenir dans son cours. Mais ce n'est pas une solution. «Participer demande un effort de réflexion, de formulation, d'examen de ce qu'on va dire. Eux, ce qu'ils veulent, c'est dire tout de suite ce qu'ils pensent au voisin, à la copine, peu importe la forme.»

    Pour un élève qui n'ose pas s'exprimer, il y en a maintenant dix qui parlent en permanence. Or, ces bavards chroniques empêchent leurs camarades d'entendre. Florence Ehnuel estime que les élèves qui ont le plus à perdre de ce bavardage généralisé sont ceux qui ont déjà le plus de difficultés. «Il y a un ensemble d'élèves qui va s'enfoncer dans ses difficultés de concentration et qui n'arrivera plus à reprendre le fil.»

    Depuis quelques années, l'enseignante s'est donc résignée à sévir. Elle a mis 12 ans avant d'accepter de devoir déplacer un élève qui bavarde ou de le mettre à la porte.

    Elle avait l'impression que c'était un abus de pouvoir. «Maintenant, je me trouve complètement ridicule, car l'abus de pouvoir était de leur côté. C'est dire comme c'est compliqué. On a, d'un côté, des gens qui parlent sans réfléchir et, de l'autre, des professeurs qui sont devenus très timides et qui ont tellement peur d'être injustes qu'ils finissent par trouver de l'injustice là où il n'y en a aucune. Le désir d'être aimé est aussi quelque chose qui peut beaucoup nous freiner.»

    Donner la parole, mais aussi l'écoute

    Mais son expérience montre également que les élèves ont souvent plus de considération pour les enseignants fermes et justes. Cette fermeté ne nuit donc pas à l'enseignement. «C'est très bien de faire des pédagogies différentes, mais ça ne peut pas faire l'impasse d'un moment d'écoute. Je crois qu'il y a une chose qui est claire: si on donne la parole, il faut aussi donner l'écoute. Comme dit Montaigne, la parole appartient pour moitié à celui qui parle et pour moitié à celui qui l'écoute. C'est très bien de donner la parole aux enfants et de vouloir des cours vivants. Mais ça n'a de sens que si les élèves savent aussi écouter.»

    Je n'ai pas osé dire à Florence Ehnuel que certains opéras réservent dorénavant des sièges aux spectateurs désireux de twitter en écoutant Mozart. Elle le découvrira bien assez tôt...

    ***

    Correspondant du Devoir à Paris
     
     
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