Suicide - Quand l'âme a cessé d'animer
Andrée Quiviger - Bénévole à Suicide action Montréal, l'auteure a publié Ne meurs pas (Bayard, 2009)
10 février 2012
Actualités en société
Chaque année, au bout de notre fil téléphonique, des milliers de personnes laissent filtrer de façon plus ou moins décousue une souffrance intraduisible. Elles ne parviennent pas à surmonter les secousses d'une rupture amoureuse; elles sont aux prises avec une maladie mentale qui les éreinte; elles sont victimes de harcèlement à l'école ou d'injustice au travail; un malheur les accable, plus grand que leur courage; d'anciennes agressions remontent à leur conscience, allumant une imparable violence; elles sont en perte de foi en l'autre, mais surtout en elles-mêmes ou encore elles savent à quel point elles ne ressentent plus.
Dans tous les cas, des digues ont sauté dans leur psychisme et leur pensée ne sait plus décliner le futur simple. Leur âme a cessé de les animer et le suicide apparaît, dans ce qui leur reste d'horizon, comme la seule garantie d'arrêter enfin de souffrir.
Naufrage de l'espérance
Leur souffrance étrange ne s'attaque ni aux os ni à la chair, mais au souffle vital. Ces personnes n'ont plus faim, dorment à peine, leur pensée s'embrouille, leurs yeux se détournent du soleil, elles n'entendent plus les oiseaux ni le vent dans les fenêtres, elles ne soignent plus leur corps vidé d'affects ni n'alimentent leur esprit dépourvu de direction. L'alcool les attire comme la lumière capture les papillons de nuit. Elles parlent d'autant moins qu'elles mesurent leur surpoids sur les épaules d'autrui.
Comment, de l'extérieur, ranimer un souffle en dérive, qui n'a rien à voir avec un système cardiovasculaire détraqué ou l'inertie d'un noyé? Le naufrage, ici, c'est celui de l'espérance, celui de cette force psychologique bien proche de l'amour, inaugurée dans l'enveloppement d'une mère et qui s'alimente des liens et des relations tout au long de l'existence.
Les personnes suicidaires ne s'en sortiront pas vraiment sans la bienveillante proximité de proches. Certes, des médicaments favoriseront le sommeil, d'autres stimuleront l'appétit et la chimie du cerveau se réorganisera sous l'effet de pharmacopées si tant est qu'elles acceptent de s'en prévaloir, de respecter les conditions inhérentes et d'assumer les effets secondaires. Mais il n'y a pas de produit chimique destiné à la force d'espérance, et celle-ci ne va pas rejaillir si personne autour ne souffle sur ses dernières braises. Il est rare cependant que l'étincelle surgisse dans un contexte médical. Une présence calme et bienveillante est requise, qui puisse se faire proche comme le Samaritain «s'approcha» du voyageur malmené (Luc 10, 29) ou l'ange, du prophète qui voulait mourir (1 Rois, 19, 4-9).
Leurs solutions
C'est, hélas, cette part de l'autre qui risque de faire défaut puisque nous sommes tous plus ou moins terrifiés par le vide, et c'est bien ce que donne à sentir la personne dont la vitalité se trouve en hémorragie. Le proche qui offre son aide aura donc lui aussi besoin d'être accompagné. Au mieux, ils seront trois, quatre, cinq à soutenir les premiers petits pas de la personne suicidaire vers la reconquête de son âme: ouvrir ses rideaux; marcher sur le trottoir ou dans la verdure en prenant acte du temps qu'il fait, des odeurs et des bruits qui l'entourent; remettre en oeuvre un savoir-faire délaissé; retourner tranquillement à la pratique d'un sport négligé; reprendre le crayon quand on a aimé écrire ou dessiner; se remémorer des réussites, retrouver la maîtrise de petites zones d'autonomie et voir ces efforts inimaginables salués par ceux qui attirent la personne de ce côté-ci des choses et de la vie.
Ce ne sont pas nos solutions qui leur conviennent, mais bien celles qui prennent souche dans leur propre lot d'expériences vécues, de rêves inaccomplis, de talents oubliés, de victoires antérieures. La souffrance indicible pourrait s'amenuiser et l'espérance indéfinissable reprendre souffle au fur et à mesure que ce frère, cette soeur, cet ami, ce collègue, ce camarade ou cet intervenant soutiendront chez la personne suicidaire des actions simples, concrètes et significatives, en s'y intéressant au plus haut point puisque chacune représente une planche de salut.
Quiconque ose percevoir le ton ou la couleur du désespoir dans une confidence ou un comportement — à l'université, au travail, dans un bar, chez un parent ou des amis — dispose de tout un réseau de services communautaires pour trouver de l'aide. Ne pas fermer l'oeil ni l'oreille peut être une action salutaire. Dans un premier temps, on pourrait composer 1 866 APPELLE.
***
Ce texte fait partie du dossier «Souffrances» de la revue Relations qui sort en kiosque le 2 mars.
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Andrée Quiviger - Bénévole à Suicide action Montréal, l'auteure a publié Ne meurs pas (Bayard, 2009)
Dans tous les cas, des digues ont sauté dans leur psychisme et leur pensée ne sait plus décliner le futur simple. Leur âme a cessé de les animer et le suicide apparaît, dans ce qui leur reste d'horizon, comme la seule garantie d'arrêter enfin de souffrir.
Naufrage de l'espérance
Leur souffrance étrange ne s'attaque ni aux os ni à la chair, mais au souffle vital. Ces personnes n'ont plus faim, dorment à peine, leur pensée s'embrouille, leurs yeux se détournent du soleil, elles n'entendent plus les oiseaux ni le vent dans les fenêtres, elles ne soignent plus leur corps vidé d'affects ni n'alimentent leur esprit dépourvu de direction. L'alcool les attire comme la lumière capture les papillons de nuit. Elles parlent d'autant moins qu'elles mesurent leur surpoids sur les épaules d'autrui.
Comment, de l'extérieur, ranimer un souffle en dérive, qui n'a rien à voir avec un système cardiovasculaire détraqué ou l'inertie d'un noyé? Le naufrage, ici, c'est celui de l'espérance, celui de cette force psychologique bien proche de l'amour, inaugurée dans l'enveloppement d'une mère et qui s'alimente des liens et des relations tout au long de l'existence.
Les personnes suicidaires ne s'en sortiront pas vraiment sans la bienveillante proximité de proches. Certes, des médicaments favoriseront le sommeil, d'autres stimuleront l'appétit et la chimie du cerveau se réorganisera sous l'effet de pharmacopées si tant est qu'elles acceptent de s'en prévaloir, de respecter les conditions inhérentes et d'assumer les effets secondaires. Mais il n'y a pas de produit chimique destiné à la force d'espérance, et celle-ci ne va pas rejaillir si personne autour ne souffle sur ses dernières braises. Il est rare cependant que l'étincelle surgisse dans un contexte médical. Une présence calme et bienveillante est requise, qui puisse se faire proche comme le Samaritain «s'approcha» du voyageur malmené (Luc 10, 29) ou l'ange, du prophète qui voulait mourir (1 Rois, 19, 4-9).
Leurs solutions
C'est, hélas, cette part de l'autre qui risque de faire défaut puisque nous sommes tous plus ou moins terrifiés par le vide, et c'est bien ce que donne à sentir la personne dont la vitalité se trouve en hémorragie. Le proche qui offre son aide aura donc lui aussi besoin d'être accompagné. Au mieux, ils seront trois, quatre, cinq à soutenir les premiers petits pas de la personne suicidaire vers la reconquête de son âme: ouvrir ses rideaux; marcher sur le trottoir ou dans la verdure en prenant acte du temps qu'il fait, des odeurs et des bruits qui l'entourent; remettre en oeuvre un savoir-faire délaissé; retourner tranquillement à la pratique d'un sport négligé; reprendre le crayon quand on a aimé écrire ou dessiner; se remémorer des réussites, retrouver la maîtrise de petites zones d'autonomie et voir ces efforts inimaginables salués par ceux qui attirent la personne de ce côté-ci des choses et de la vie.
Ce ne sont pas nos solutions qui leur conviennent, mais bien celles qui prennent souche dans leur propre lot d'expériences vécues, de rêves inaccomplis, de talents oubliés, de victoires antérieures. La souffrance indicible pourrait s'amenuiser et l'espérance indéfinissable reprendre souffle au fur et à mesure que ce frère, cette soeur, cet ami, ce collègue, ce camarade ou cet intervenant soutiendront chez la personne suicidaire des actions simples, concrètes et significatives, en s'y intéressant au plus haut point puisque chacune représente une planche de salut.
Quiconque ose percevoir le ton ou la couleur du désespoir dans une confidence ou un comportement — à l'université, au travail, dans un bar, chez un parent ou des amis — dispose de tout un réseau de services communautaires pour trouver de l'aide. Ne pas fermer l'oeil ni l'oreille peut être une action salutaire. Dans un premier temps, on pourrait composer 1 866 APPELLE.
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Ce texte fait partie du dossier «Souffrances» de la revue Relations qui sort en kiosque le 2 mars.
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Andrée Quiviger - Bénévole à Suicide action Montréal, l'auteure a publié Ne meurs pas (Bayard, 2009)
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