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    Suicide - Ma grande soeur, Diane, a mis fin à ses jours

    8 février 2012 | Marquise Lepage, cinéaste | Actualités en société
    L’auteure, derrière, en compagnie de sa sœur, dans une des rares photos que la famille possède de Diane et que Marquise a accepté de publier, parce que, explique-t-elle, c’est ce qu’elle voudrait encore pouvoir faire: la prendre dans ses bras.<br />
    Photo: Marquise Lepage L’auteure, derrière, en compagnie de sa sœur, dans une des rares photos que la famille possède de Diane et que Marquise a accepté de publier, parce que, explique-t-elle, c’est ce qu’elle voudrait encore pouvoir faire: la prendre dans ses bras.
    Il y a quelques jours, juste avant le début de la Semaine de prévention du suicide, une de mes sœurs décidait d'en finir! Ma sœur Diane, 57 ans, n'est plus. Elle était l'héroïne de mon enfance. Elle était brillante et talentueuse.

    Très jeune, elle maîtrisait la langue de Shakespeare, écrivait de la poésie et s'inquiétait pour les droits civiques des Noirs. Elle apprenait tout avec une facilité déconcertante et brillait autant dans les matières scolaires que dans la sphère artistique.

    D'ailleurs, dès qu'elle avait un peu d'argent, c'est dans des toiles et de la peinture à l'huile qu'elle investissait. Pendant un certain temps, je partageais la même chambre qu'elle et je me rappelle que c'est souvent avec l'odeur de dissolvant que je m'endormais ou me réveillais... J'adorais ça.

    Pour moi, de six, sept ans sa cadette, elle était un modèle formidable. Je me souviens que j'essayais de copier les traits de ses dessins, j'aurais voulu dessiner et peindre avec la même habileté qu'elle. J'aurais aimé écrire avec la même élégance. J'espérais réussir aussi bien qu'elle à l'école. Bref, j'essayais de tout faire comme elle, ce qui parfois l'exaspérait, surtout lorsque j'utilisais sans sa permission ses pastels, ses outils de peintre ou... son rouge à lèvres.

    Lorsqu'elle a arrêté de peindre, Diane m'a donné ses tubes de couleur et ses pinceaux. C'était il y a longtemps, j'étais honorée. J'aurais dû être triste à mourir parce que, par la suite, elle n'a plus jamais créé... Aujourd'hui, Diane, mon coeur est bien lourd, mais je te prête ma plume et je te donne mes mots.

    La peur

    Bien sûr, comme nous tous, j'aurais voulu faire beaucoup plus. Mais voilà, trop engoncés dans nos vies et pressurisés dans la course folle du quotidien, on ne sait plus comment parler aux personnes qui n'ont plus de voix pour crier ni même de larmes pour pleurer...

    Ce n'est pas de l'indifférence, en fait, c'est presque pire: c'est la peur. Nous sommes terrifiés que ce qui leur arrive puisse fracasser nos bonheurs tranquilles... On a peur que ça puisse nous tomber dessus, nous aussi, comme une maladie contagieuse.

    On a un peu raison de craindre: la tristesse, ça contamine toujours un peu et surtout, ça nous remet devant nos limites et trop souvent face à notre impuissance à aider et à comprendre. D'ailleurs, c'est une des dernières choses qu'elle a écrites avant de s'enlever la vie: «Je suis désolée, vous ne pouvez pas comprendre.»

    C'est en grande partie vrai. On sait si peu de choses sur ce qui se passe dans la tête de quelqu'un qui souffre tellement d'exister que la mort se dessine comme l'unique solution à la fin de ses souffrances.

    De nombreux spécialistes ont essayé de nommer et de cataloguer les divers dysfonctionnements du cerveau humain. Ces fameuses maladies «mentales» devenues plus honteuses que les MTS et dont on parle à voix basse pour que ça ne se sache pas: bipolarité, schizophrénie, borderline, trouble de la personnalité, dépression.

    Peu importe l'étiquette ou le diagnostic que l'on peut mettre après les faits... Ce que personnellement, j'aimerais le plus comprendre, c'est comment une exceptionnelle et douée jeune femme ait pu devenir cette petite chose vacillante qui finit ses jours en s'excusant d'avoir existé!

    Que s'est-il passé?

    Pourquoi cette vie remplie de trous noirs alors que l'univers aurait pu être si lumineux pour elle? Pourquoi a-t-elle un jour jeté ses talents par la fenêtre? Pourquoi a-t-elle arrêté de peindre et de créer? D'espérer?

    Qui blâmer? S'en prendre à l'hérédité? Au mauvais système de santé? À un destin prédestiné?

    Diane avait peut-être une trop grande sensibilité ou avait tout simplement trop de talents pour grandir dans les années 50, où l'on demandait aux filles plus d'habiletés dans le maniement des électroménagers que dans celui des méninges... Particulièrement au Québec, où les femmes intellectuelles ou artistes sont encore aujourd'hui bien souvent regardées comme des objets de curiosité.

    Elle, déjà il y a 45 ans, avait envie de s'exprimer et de créer et, comme plusieurs femmes de l'époque, elle était sans doute trop en avance sur son temps. Elle avait, j'en suis sûre, des poèmes à écrire, des choses à dire, des toiles blanches à dessiner et à peindre.

    Personnellement, je serai toujours en deuil, non seulement d'une soeur, mais aussi de l'artiste qu'elle aurait pu devenir, de l'artiste qu'elle était déjà enfant. En fait, bien avant qu'elle le fasse elle-même — en se pendant entre deux cintres —, on lui avait demandé de laisser ses talents au vestiaire. Ensuite, c'est elle qui s'est mise dans la garde-robe... Mais, bien avant qu'elle meure, on l'avait éteinte...

    Que se passe-t-il?

    Moi qui ai encore la chance de pouvoir écrire et pleurer. Moi qui ai perdu cinq personnes que j'aimais depuis deux ans, dont trois par suicide, je me demande ce qui se passe avec nous! Pourquoi la vie est-elle devenue aussi insupportable pour tellement de gens? J'ai l'impression qu'ils sont nombreux à se sentir prisonniers d'un manège étourdissant qui tourne sans arrêt. Alors, quand on n'en peut plus, la seule option pour que le mal de coeur cesse serait de se lancer par-dessus bord.

    Nous devons prendre le temps de descendre de la grande roue et d'aider ceux et celles qui ont du mal à le faire. Il faut chérir et prendre un soin jaloux des coeurs d'enfants et d'artistes qui nous entourent. Chérissez et nourrissez le vôtre tout comme celui des autres. Faites-le pour vous en premier, ça fera du bien au monde entier. Il a tellement besoin de beauté et de poésie, notre pauvre monde!

    Lâche pas!

    Je voudrais ajouter une note plus personnelle. Diane, qui n'a jamais eu trois sous d'économies, était pourtant d'une grande générosité. Et, depuis quelques années, elle m'envoyait, pour l'organisme dont je m'occupe, Réalisatrices équitables, de modestes dons avec ces mots d'encouragement: «Lâche pas!»

    Elle trouvait important que le regard et l'imaginaire des femmes aient leur juste place. Ce qui malheureusement, encore ici, encore en 2012, n'est pas toujours le cas! Tu vois Diane, malgré la peine, je ne lâche pas et je garde un oeil sur tes trois belles grandes filles.

    ***

    Marquise Lepage, cinéaste












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