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    Les chemins de travers d'un mammouth nostalgique

    Serge Bouchard est un pro-nostalgique heureux: «La nostalgie, c’est quand le temps avait du temps», dit-il.<br />
    Photo : Source: Marie-Christine Lévesque Serge Bouchard est un pro-nostalgique heureux: «La nostalgie, c’est quand le temps avait du temps», dit-il.
    «Notre mot de passe à tous: fun.com.»

    «L'histoire est un perpétuel étonnement, quand on y pense assez longtemps. Et justement, je pense puisque je roule.»

    — Serge Bouchard
    Je connaissais Serge Bouchard le conteur, le gars de truck, le gars de radio, de chemins de travers, l'anthropologue, l'humaniste, le féru d'histoire, le gars de bois et l'amérindianiste. L'essayiste à la plume bien trempée, je connaissais aussi. J'étais déjà abonnée à ses «lieux communs» à deux voix, avec son défunt ami l'anthropologue Bernard Arcand.

    Mais me manquait l'homme. Avec son beau timbre grave, sa barbe rassurante, son regard écorché et ourlé d'affection, sa poigne solide et ses accents de vérité virile; il me manquait ce bout-là, fait de silences et d'intelligence, de bagout et de culture immense. Je ne connaissais pas le mammouth laineux indigné, prêt à tout pardonner si vous le prenez dans le sens du poil.

    Nous roulons sur la 364, un chemin de travers en direction d'Huberdeau, son antre, son domaine de 200 acres près de Saint-Jovite, de la rivière Rouge, un coin perdu dans les épinettes noires qu'il a acheté dans les années 1970. Ça ne disait encore rien à personne à l'époque, une terre en bois debout. D'ici et d'ailleurs, depuis 40 ans, il nous regarde aller.

    Rouler avec Serge Bouchard, c'est comme cuisiner avec Ricardo ou jouer au golf avec Tiger Woods: un privilège. «Une auto, tout seul, c'est une chapelle. À deux, c'est un confessionnal», dit-il en fixant la route glacée. Bouchard a dû faire le tour de la terre tout au long de son parcours de loner — parfois 70 000 kilomètres par an — qui l'a mené aux quatre coins du territoire, de Sept-Îles à Kaspuskasing, de Val-d'Or à Gaspé, de Maniwaki à Espanola. Bouchard est un conférencier estimé.

    Et il lui arrive parfois de regarder dans le rétroviseur et de se payer une tournée de nostalgie. Il publie d'ailleurs un recueil de textes la semaine prochaine, des récits de vie qu'il a ressuscités sous le titre C'était au temps des mammouths laineux. Il y cause de tout sur fond de réminiscences balsamiques: «Ah! La nostalgie, maladie humaine qui est le propre de la conscience, maladie qui nous ramène à nos origines. [...] Mais il faut se faire une raison. Nul ne revient jamais sur ses pas. Pas vraiment.»

    La nostalgie peut donner le torticolis

    Tout, chez Bouchard — bientôt 65 balais, papa d'une jeune Lou de 11 ans et grand-père de quatre autres bambins d'âge scolaire —, tient du chef de tribu assagi. L'ancêtre en connaît un rayon sur l'oralité, la transmission, il s'est laissé imprégner par Montaigne, Bergson, Jankélévitch, le seul philosophe qui ne l'exaspère pas. «Je suis pro-nostalgie. C'est beau, la nostalgie. Notre société trouve que c'est une insulte. J'y vois une qualité. On traite ça comme si c'était un détail mais personne n'échappe au temps qui passe. La nostalgie, c'est l'exil de ton enfance, c'est quand le temps avait du temps.»

    Et c'est un récit nostalgique sans l'amertume, sans les regrets, que nous livre Serge Bouchard, qui a su bien vieillir, avec le courage de la lucidité et la douleur de la sensibilité. Avec l'indignation collée aux flancs aussi. «Je suis indigné depuis que je suis petit, me confie le mammouth. C'est un mouvement dont j'ai épuisé l'énergie.»

    Bouchard livre son récit de vie par petites tranches fines, comme un emmenthal troué, du moins ceux de mon enfance. Et parfois, je me demande si les trous ne rendaient pas le fromage meilleur, comme les silences dans le conte.

    Il faut lire Bouchard sur ses souvenirs de ruelles, sur sa première femme morte du cancer du sein, sa mère féministe et anticléricale, Chibougamau, le vieillissement du corps, l'ami arraché par la mort ou le Facebook de Montaigne, un bijou de dérision.

    Voilà où les traces de mammouth nous mènent, sur des chemins de travers pleins de trous et de paysages sacrés. Quand l'ami des Indiens écrit à propos de l'Innu qui l'a hébergé, «Il avait la gentillesse de la préhistoire, une délicatesse profonde et une patience tibétaine. Il était plus proche des Mongols que des Celtes, disons», on voit l'Innu, on ressent la patience. Et quand Bouchard fait bruire la forêt ou parler les animaux, on n'entend plus que ça, notre sang tourne en sève et nos oreilles s'emplissent d'un gémissement qui nous écorche le fondement, comme une coupe à blanc.

    «Car serait-il possible que nous ayons jeté, pillé, brûlé cette bibliothèque plus grande que mille fois celle d'Alexandrie, que nous ayons renié tous les poèmes de cette poésie, que nous ne soyons plus capables d'avoir la force d'un arbre, d'avoir sa dureté, en même temps que sa sagesse et son humilité? Serait-il possible que nous soyons venus à bout de notre propre magie?», se demande le coureur des bois qui ne peut plus marcher en forêt à cause de sa jambe blessée.

    On est huit millions

    Quant à notre société québécoise, Serge Bouchard estime que nous n'en sommes plus une, voués à perdre notre langue, notre culture. Comme les autochtones. Venant de lui, le constat est cinglant: «Nous sommes huit millions de consommateurs qui protègent un lifestyle! Tout le monde veut son beigne de Tim Hortons et son spa maison. Ça prend un million de dollars pour prendre sa retraite pendant 30 ans, pour aller dépenser cet argent en voyage à Paris. Avant, les vieux s'assoyaient sur une chaise berçante. Ça ne coûtait pas cher. Quand t'es vieux, tu devrais t'asseoir avant de parler.»

    Dans notre désir constant de carburer au plaisir, Bouchard perçoit une paresse intellectuelle et un penchant pour la facilité qui collent mal à la réalité, au désastre écologique, à l'épuisement des ressources, au vieillissement massif de la population, aux «politiques» à la remorque d'une économie financière internationale sans visage: «On a dévalorisé le travail, l'engagement, l'amour, la loyauté. La vie, c'est l'fun! Si t'as pas de fun, t'es un raté, un looser. Pas étonnant que les jeux soient la fonction la plus utilisée de la technologie. Internet est une si belle invention... Dommage d'avoir mis ça entre les mains des humains.»

    C'est de tout cela qu'il débattrait s'il était en politique au lieu de s'intéresser à la zoologie. Avant d'être un mammouth dégarni, Bouchard était un homme, et désormais, rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Mais on comprend pourquoi il se sent de plus en plus étranger à l'humain.

    Question de mémoire, j'imagine. Et le mammouth en a une d'éléphant.

    cherejoblo@ledevoir.com

    Twitter.com/cherejoblo

    ***

    Et les zestes


    Appris dans la dernière livraison de Québec Science (février 2012) que le mammouth laineux renaîtrait de ses cendres lorsqu'un généticien japonais aura cloné des cellules de moelle osseuse du pachyderme qui donnera un embryon porté par une éléphante pendant 22 mois. Je ne suis pas certaine que j'aimerais renaître 10 000 ans après l'extinction de ma race... Dans sa chronique mensuelle du même numéro, Serge Bouchard nous parle de l'île d'Anticosti — anciennement l'île des ours. Et son livre sort en librairie (Boréal) le 7 février prochain. On pourra l'entendre à Tout le monde en parle ce dimanche.

    Fredonné Can't buy me looooove en lisant que Sir Paul McCartney, bientôt 70 ans, se mettait à la musique pour jeux vidéo parce que ça se vend mieux que les CD.

    Visionné L'âge de glace. Un Noël de mammouths sur Daily Motion. 25 minutes de plaisir gratuit avec les mammouths les plus célèbres de l'histoire du cinéma d'animation. Et le père Noël était content à la fin. Ce qui est vraiment la moindre des choses.

    Lu
    le texte très personnel de Jacques Godbout, La saisine, dans le dernier numéro de la revue littéraire l'Inconvénient (novembre 2011). L'essai porte sur le vieillissement et ses inconvénients, et le numéro entier est consacré à «la découverte de la mort». Tous les textes du livre de Serge Bouchard proviennent de cette revue à la renommée confidentielle et à laquelle il collabore aussi. www.inconvenient.ca.

    Reçu
    Avoir des bornes au compteur, un petit dictionnaire grivois des transports de Kevin Bloch (Balland). Trop amusant. «Se faire déboucher le gicleur» (je vous laisse deviner), «Avoir le pot d'échappement au ras du gazon» (court sur pattes), «Avoir l'intérieur cuir» (être accueillante!), «Avoir un châssis sport» (être bien roulée). À offrir à celui qui a des bornes au compteur ou qui modère ses transports.

    ***

    JoBLOG

    Vieillir les yeux fermés

    — «OK! Tu vas dans "Préférences Système", puis tu cliques sur "Système", puis "Parole". Après, tu cliques sur "Synthèse vocale", et là sur "Voix système". Tu y es?»

    — «Oui!»

    — «Bon, c'est tout simple, tu n'as qu'à choisir la voix que tu veux et l'accent. Félix en québécois ou Sébastien en français de France. Après, il pourra te lire tes textes. Je fais ça tous les jours!», me dit mon amie écrivaine.

    — «Tu veux dire que je peux vieillir en paix et oublier mes futures cataractes?»

    — «Oui, Sébastien sera toujours là pour te faire la lecture.»

    J'ai songé à toutes ces fois où elle m'a lu du Christian Bobin au téléphone quand ça ne tournait pas rond. Elle aurait pu me lire Le lundi, c'est sa voix qui me rassurait. Je me suis dit que Sébastien ne remplacerait jamais mon amie Anne (accent québécois).

    http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

    ***

    Une race lourde et lente

    «Nous avions peur de devenir des numéros, nous sommes devenus numériques. Je suis un grand-père du temps des mammouths laineux, je suis d'une race lourde et lente, éteinte depuis longtemps. Et c'est miracle que je puisse encore parler la même langue que vous, apercevoir vos beaux yeux écarquillés et vos minois surpris, votre étonnement devant pareilles révélations.

    Cela a existé, un temps passé où rien ne se passait. Nous avons cheminé quand même à travers nos propres miroirs. Dans notre monde où l'imagerie était faible, l'imaginaire était puissant.»

    — Extrait de C'était au temps des mammouths laineux, Boréal
     
     
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