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La réplique › Économie - L'absence d'un mot

Vivian Labrie - Chercheuse autonome et porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté de 1998 à 2006  2 février 2012  Actualités en société

À retenir

    Le déclencheur › Rigueur et détermination
    Dans son document de consultations prébudgétaires — Budget 2012-2013, intitulé «Miser sur nos forces», le ministre des Finances du Québec, Raymond Bachand, déclare: «Tout en poursuivant une gestion rigoureuse de nos finances publiques, nous pouvons désormais unir nos forces dans le développement de grands projets porteurs à la mesure de nos ambitions, comme le Plan Nord, et relever d'autres défis, comme celui du vieillissement de la population, qui exige une participation encore plus grande au marché du travail.»
Monsieur le Ministre Bachand,
Dans le cadre de vos consultations prébudgétaires qui viennent tout juste de se terminer pour l'exercice 2012-2013, je vous écris pour vous demander d'introduire le mot «inégalités» dans la documentation du prochain budget. Je le fais dans une lettre ouverte en considérant qu'il s'agit d'une demande d'intérêt public.

J'ai eu la curiosité de compter combien de fois les mots «produit intérieur brut» (PIB) et «inégalités» apparaissaient dans l'épaisse documentation produite par votre ministère lors des trois derniers budgets. Pour votre gouverne, voici les résultats: PIB, 819 fois; inégalités, 0 fois. Il faut donc carrément parler de l'absence d'un mot. Pourquoi l'introduire? L'explication passe par une histoire de paquebot.

Tous les ans depuis 1998, j'ai eu l'occasion d'analyser attentivement le budget du Québec dans sa globalité ainsi que sous l'angle de la pauvreté et des inégalités. Ces analyses, publiées par le Collectif pour un Québec sans pauvreté, ont ceci de particulier qu'elles sont réalisées à partir de boussoles conçues avec des personnes en situation de pauvreté et d'une méthode d'analyse validée avec des fonctionnaires du ministère des Finances à l'occasion d'un dialogue «entre cennes noires et milliards». À l'époque, ces fonctionnaires nous disaient qu'il faut au moins dix ans pour infléchir la route d'un paquebot comme les finances publiques du Québec. Encore faut-il le vouloir et disposer des instruments qui le permettent.

L'insensibilité du PIB aux inégalités

En 1998 comme aujourd'hui, l'indicateur principal du ministère était le PIB, compris comme un indicateur de création de richesse. Or, il y a une vie économique en dehors du PIB. Elle appelle à en corriger les lectures par d'autres instruments.

La mise en tension que je vous propose avec le mot «inégalités» découle quant à elle du second principe de la proposition de loi citoyenne mise de l'avant en 2000 pour jeter les bases d'un Québec sans pauvreté. Ce principe veut que l'amélioration des revenus et des conditions de vie du cinquième le plus pauvre de la population passe avant celle du cinquième le plus riche. S'il était appliqué, même modérément, à la politique budgétaire du Québec pendant une dizaine d'années, il pourrait suffire à infléchir la route du paquebot vers une société sans pauvreté, plus riche de tout son monde, tout en étant plus attentive à la qualité de vie de sa classe moyenne. Celle-ci deviendrait alors le lieu de rendez-vous d'une plus grande égalité.

Tendances inégalitaires

Depuis 1998 — à l'exception, partielle, du budget Séguin de 2004-2005 —, tous les budgets du Québec ont eu la tendance inverse: baisses d'impôts et autres mesures favorables aux plus riches, restrictions et coupes ajoutant des embûches aux plus pauvres et, depuis quelques années, nouvelles pressions précarisant la classe moyenne à plus faible revenu.

Chaque fois, on a justifié ces budgets aux tendances inégalitaires en se référant au tableau de bord du tout-au-PIB: croissance économique (PIB d'une année sur l'autre), productivité (PIB/heure rémunérée) et autres ratios (dépenses publiques/PIB, dette publique/PIB). Loin de conduire à raisonner autrement, la récente crise économique a servi d'alibi, sous le couvert d'une action publique compensatoire générant des déficits, à des mesures encore plus inégalitaires. La nouvelle contribution santé est un pur non-sens dans un pacte social et fiscal qui se tient.

Les constats ainsi faits d'année en année sont maintenant confirmés par les études et opinions d'experts reconnus: qu'il s'agisse du cinquième, du dixième, du centième ou du millième le plus riche, la richesse pécuniaire s'est concentrée à leur avantage et les politiques budgétaires y ont contribué, à la faveur d'une tendance planétaire.

Utilisé seul, le PIB sert cette concentration. Il n'est pas véritablement un indicateur de création ou de production de richesse, mais bien un indicateur comptable de transactions financières telles qu'elles se traduisent dans les comptes économiques d'une société. Il peut servir à suivre l'évolution de la production marchande, mais il n'indique rien de la dimension constructive ou destructive de l'activité économique. Et il est totalement insensible aux inégalités.

Une richesse collective à instrumenter

Vous conviendrez qu'une société qui construit de la richesse collective avec une préoccupation de plus grande égalité sera plus solide à long terme pour traverser le XXIe siècle qu'une société axée sur le PIB qui laisse la richesse se concentrer vers ses plus riches. En augmentant les contraintes pour le reste de sa population, la seconde risquera de fortes turbulences.

Sinon, vous croirez sûrement le rapport 2011 de l'OCDE sur les inégalités, qui vous fournit même une rosette d'indicateurs (on voudrait bien les chiffres pour le Québec!), et le forum de Davos qui en souligne les risques cette année au nom de la stricte efficacité économique. C'est sans compter l'incontournable The Spirit Level, de Wilkinson et Pickett. Ou le récent rapport du Directeur de santé publique de Montréal qui montre les effets cumulés sur la santé collective des privations infligées aux plus pauvres, notamment les personnes seules. Il indique clairement une voie: améliorer leurs revenus et leur permettre de couvrir leurs besoins essentiels dans les standards obligés de leur société.

Des correctifs à imposer

La Loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale et la Loi sur le développement durable votées au cours des années 2000 vous donnent des horizons intéressants pour aligner le paquebot. Ces lois, et l'expertise citoyenne qui les a rendues possibles, vous invitent à considérer l'action publique en tenant compte des dimensions sociale et environnementale de la richesse. Alors, ajusterez-vous le tableau de bord du paquebot pour inclure les instruments dont nous avons besoin pour corriger les lectures rendues par les instruments actuels? Et prendrez-vous les décisions qui s'imposent pour opérer le virage avant l'impasse?

D'ici là, j'invite les journalistes et analystes du prochain budget à faire le même calcul que moi: combien de fois, cette année, le mot «PIB»? Combien de fois le mot «inégalités»?

***
Vivian Labrie - Chercheuse autonome et porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté de 1998 à 2006

 
 
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  • Yvan Dutil - Inscrit
    2 février 2012 06 h 52
    Les outils existent
    Madame Labrie, pour sauver du temps vous auriez dû demander que l'indice de Gini et l'indice de progrès véritable soient publiés. Le premier mesure les inégalités sociale le second a été développé pour tenir compte des aspects négatifs de l'économie. Dans les deux cas, l'institut de la statistique du Québec dispose de l'information. Vous auriez aussi dû demander que les calculs soient fait aussi en fonction du revenu médian, afin qu'il ne soit pas contaminer par les fluctuation de revenus de la minorité la plus riche et ainsi représentent mieux la réalité du citoyen typique.
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  • Suzanne Bettez - Abonné
    2 février 2012 08 h 28
    Merci de ce que vous avez déjà fait!
    Vous avez bien raison madame Labrie d'y voir là l'intérêt public. Votre texte est éclairant et propose des moyens concrets pour modifier la trajectoire du paquebot.

    Surtout continuez votre vigilence et continuez de nous appeler sur le pont!

    Suzanne Bettez
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  • Lamonta - Abonné
    2 février 2012 11 h 24
    Une orientation à long terme à implanter immédiatement
    Je me demande pourquoi l'analyse de Mme Labrie ne fait pas encore partie des principes de base de notre société. Cette analyse et ces principes sont incontestables.

    Je ne sais pas quel parti politique en fera une de ses orientations de base (à part Québec Solidaire qui aurait besoin de bien d'autres choses pour avoir un avenir), mais cela devrait faire partie des programmes de tous les partis s'ils veulent assurer la solidité et la cohérence de la société et sa prospérité à long terme.

    Bravo pour cette mise au point!
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  • Roland Berger - Abonné
    2 février 2012 12 h 10
    Comme Mitt
    Mitt Rowney, le milliardaire américain qui vise la présidence a déclaré qu'il ne se préoccupait pas du sort des pauvres. Pourquoi en serait-il autrement de Monsieur Bachand ?
    Roland Berger
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  • France Marcotte - Abonnée
    2 février 2012 18 h 15
    Une vigie comme toi
    Chercheuse autonome...est-ce le seul statut qui permet de donner l'heure juste?

    Merci au Devoir de l'avoir publiée.
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  • Richard Joubert - Abonné
    2 février 2012 23 h 33
    M. le Ministre,
    Vos nombreux fonctionnaires se donneront-ils la peine de répondre, dans une lettre ouverte comme il se doit, à madame Labrie, elle qui a consacré sa vie, son intelligence et son talent à la défense des plus démunis.

    Dans une société d'opulence et de «grands projets» qui soit-disant enrichiront le Québec, Vivian Labrie réclame justice et respect pour tous, en exigeant un revenu qui assure à chacun une qualité de vie dans la dignité.

    Puisse sa voix être entendue, après plus de dix ans de lutte sans merci.

    Marie Béïque
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