Restez calmes
Pfff. Sont un peu moumounes, les Ontario-Américains, trouvez pas? Une petite panne de jus de rien et paf, 15 minutes plus tard, ils sont là à nous raconter ça en direct à la télé avec une gueule de fin du monde. Il faudrait leur dire que nous, on en a eu une vraie, panne. Une panne d'homme, à faire s'agenouiller les pylônes. Trois ans, qu'elle a duré (j'ai même un ami dans le Triangle de givre chez qui le courant n'est pas encore revenu, mais c'est peut-être parce qu'il ne paie pas ses comptes).
En plus, nous, les pannes, on se les tape en hiver, quand c'est dangereux. Pas par une belle journée d'été quand le soleil se couche à neuf heures, non monsieur. On se fait des barbecues dans le salon, on va bûcher de l'épinette avec de la neige jusqu'au cou, on mange des conserves de raviolis froides. Et on ne se plaint pas, non monsieur.
Cela étant, il existe une forme de divertissement passionnante à pratiquer lorsque survient un pareil «événement». Vous vous installez devant votre téléviseur, vous syntonisez l'un des quarante postes à diffuser la tragédie en continu et vous écoutez. Vous attendez qu'il se dise une connerie, puis vous changez de chaîne. En général, cela prend entre 15 et 30 secondes.
L'occasion est aussi excellente d'observer le journaliste à l'état de nature. Génétiquement, le journaliste est programmé pour affectionner les choses graves, ce qui lui permet de justifier son existence fiévreuse. Aussi, si la situation est sous contrôle et qu'il ne se passe rien de particulier, il vous en fera part avec un petit air déçu. Ou alors, il vous dira qu'il ne se passe rien de particulier, mais qu'il est «absolument extraordinaire», dans les circonstances, qu'il ne se passe rien de particulier.
Donc, oui, tout d'abord, à RDI, il y avait l'animatrice en studio qui discutaillait le bout de gras avec la correspondante à Washington. «Les gens doivent être inquiets dans le métro de New York...», a dit l'animatrice. «J'imagine, oui», a dit l'autre qui était, je le rappelle, à Washington, bondance. Changement de poste.
Oh, voici Dan Rather. 146 ans, mais toujours droit comme un chêne, Dan. D'entrée, il sert un avertissement à l'auditeur. «Vous allez entendre des informations contradictoires», prévient-il, soulignant que la situation n'est pas toujours claire dans les premières centaines de minutes qui suivent une catastrophe électrique. Mais pourquoi, Dan, avec toute la force de ta vaste expérience, tu ne livres pas en ondes que des informations vérifiées? Es-tu en train de nous dire que tu racontes n'importe quoi sous prétexte de remplissage? Allez, bye, Dan.
Contenu canadien: Newsworld. «Je sais qu'il est difficile pour vous de répondre à cela, Chose, mais y aura-t-il des actes de pillage?», s'enquiert l'homme-ancre auprès de son envoyé spécieux, lui aussi à... Washington. Mais que veux-tu qu'il en sache? Zap.
CNN. Ma préférée. Une image et cinq lignes qui défilent sans arrêt avec des nouvelles résumées en une phrase qui ne veut rien dire. À CNN, le gars demande à une quelqu'une: «Par rapport au 11 septembre, y a-t-il une différence dans la façon dont les autorités doivent réagir?» Ben non, mon coco, le 11 du 9, deux gratte-cieux ont joué les châteaux de cartes, 3000 personnes sont mortes, le feu était pogné partout, et là, il ne se passe rien d'autre que du monde qui marche dans la rue, mais il faut réagir de la même façon. Ciao.
Tiens, le réseau TVA. «Les gens semblent avoir été surpris par cette panne.» Arrête-moi donc ça, toi là. Moi, quand je déambule dans un lieu public, je songe toujours: et s'il y avait interruption de courant dans cinq secondes? Puis j'attends cinq secondes, et s'il y a toujours jus, je répète l'exercice. Ainsi, je m'évite d'être surpris. Par ici, ma télécommande chérie.
ABC. Du sérieux: on interroge un expert, il s'appelle Granger Morgan et il est rattaché à la Carnegie Mellon University. «Alors M. Morgan, dites-nous un peu, quelle doit être la priorité dans ces circonstances?» Et que voulez-vous-tu qu'il réponde à cela, le prof Morgan, hmmm? Il dit: «La priorité est bien sûr de rétablir le courant.» Tiens, toi. Vite, je veux revoir Dan.
Le revoici. Toujours cet air d'enterrement, monsieur Rather. Je me demande d'ailleurs quelle face il a lorsqu'il assiste à un vrai enterrement de quelqu'un qu'il connaît; ça ne doit pas être publiable. Enfin, Dan en est rendu à l'énumération des consignes de sécurité: «1. Restez calmes.» Il la répète cinq ou six fois, probablement pour qu'on s'énerve et qu'il vaille dès lors la peine de nous dire de rester calmes. «2. Buvez beaucoup d'eau.» Quand il y a de l'électricité, vous pouvez boire du Coke, mais pas en ce moment. «3. ...»
Ah mais, un instant, Dan. T'es-tu rendu compte que les consignes que tu évoques là, si on peut les entendre, c'est qu'on a du courant, donc qu'on n'en a pas besoin?
***
C'est idiot, une chanson. C'est fait pour faire pleurer les petites filles. Mais parfois, on se fait prendre. J'en porte une au coeur depuis plusieurs mois, depuis la première fois que je l'ai entendue.
«Je n'ai pas peur de la route / Faudrait voir, faut qu'on y goûte / Des méandres au creux des reins / Et tout ira bien / Le vent l'emportera
«Ton message à la grande ourse / Et la trajectoire de la course / A l'instantané de velours / Même s'il ne sert à rien / Le vent l'emportera / Tout disparaîtra / Le vent nous portera
«La caresse et la mitraille / Cette plaie qui nous tiraille / Le palais des autres jours / D'hier et demain / Le vent les portera
«Génétique en bandoulière / Des chromosomes dans l'atmosphère / Des taxis pour les galaxies / Et mon tapis volant lui / Le vent l'emportera / Tout disparaîtra / Le vent nous portera
«Ce parfum de nos années mortes / Ceux qui peuvent frapper à ta porte / Infinité de destins / On en pose un, qu'est-ce qu'on en retient? / Le vent l'emportera
«Pendant que la marée monte / Et que chacun refait ses comptes / J'emmène au creux de mon ombre / Des poussières de toi / Le vent les portera / Tout disparaîtra / Le vent nous portera»
Ce rythme enlaçant, bien sûr, c'est Noir Désir. Cette voix étouffée, presque suppliante, c'est celle de Bertrand Cantat.
Merde.
jdion@ledevoir.com
En plus, nous, les pannes, on se les tape en hiver, quand c'est dangereux. Pas par une belle journée d'été quand le soleil se couche à neuf heures, non monsieur. On se fait des barbecues dans le salon, on va bûcher de l'épinette avec de la neige jusqu'au cou, on mange des conserves de raviolis froides. Et on ne se plaint pas, non monsieur.
Cela étant, il existe une forme de divertissement passionnante à pratiquer lorsque survient un pareil «événement». Vous vous installez devant votre téléviseur, vous syntonisez l'un des quarante postes à diffuser la tragédie en continu et vous écoutez. Vous attendez qu'il se dise une connerie, puis vous changez de chaîne. En général, cela prend entre 15 et 30 secondes.
L'occasion est aussi excellente d'observer le journaliste à l'état de nature. Génétiquement, le journaliste est programmé pour affectionner les choses graves, ce qui lui permet de justifier son existence fiévreuse. Aussi, si la situation est sous contrôle et qu'il ne se passe rien de particulier, il vous en fera part avec un petit air déçu. Ou alors, il vous dira qu'il ne se passe rien de particulier, mais qu'il est «absolument extraordinaire», dans les circonstances, qu'il ne se passe rien de particulier.
Donc, oui, tout d'abord, à RDI, il y avait l'animatrice en studio qui discutaillait le bout de gras avec la correspondante à Washington. «Les gens doivent être inquiets dans le métro de New York...», a dit l'animatrice. «J'imagine, oui», a dit l'autre qui était, je le rappelle, à Washington, bondance. Changement de poste.
Oh, voici Dan Rather. 146 ans, mais toujours droit comme un chêne, Dan. D'entrée, il sert un avertissement à l'auditeur. «Vous allez entendre des informations contradictoires», prévient-il, soulignant que la situation n'est pas toujours claire dans les premières centaines de minutes qui suivent une catastrophe électrique. Mais pourquoi, Dan, avec toute la force de ta vaste expérience, tu ne livres pas en ondes que des informations vérifiées? Es-tu en train de nous dire que tu racontes n'importe quoi sous prétexte de remplissage? Allez, bye, Dan.
Contenu canadien: Newsworld. «Je sais qu'il est difficile pour vous de répondre à cela, Chose, mais y aura-t-il des actes de pillage?», s'enquiert l'homme-ancre auprès de son envoyé spécieux, lui aussi à... Washington. Mais que veux-tu qu'il en sache? Zap.
CNN. Ma préférée. Une image et cinq lignes qui défilent sans arrêt avec des nouvelles résumées en une phrase qui ne veut rien dire. À CNN, le gars demande à une quelqu'une: «Par rapport au 11 septembre, y a-t-il une différence dans la façon dont les autorités doivent réagir?» Ben non, mon coco, le 11 du 9, deux gratte-cieux ont joué les châteaux de cartes, 3000 personnes sont mortes, le feu était pogné partout, et là, il ne se passe rien d'autre que du monde qui marche dans la rue, mais il faut réagir de la même façon. Ciao.
Tiens, le réseau TVA. «Les gens semblent avoir été surpris par cette panne.» Arrête-moi donc ça, toi là. Moi, quand je déambule dans un lieu public, je songe toujours: et s'il y avait interruption de courant dans cinq secondes? Puis j'attends cinq secondes, et s'il y a toujours jus, je répète l'exercice. Ainsi, je m'évite d'être surpris. Par ici, ma télécommande chérie.
ABC. Du sérieux: on interroge un expert, il s'appelle Granger Morgan et il est rattaché à la Carnegie Mellon University. «Alors M. Morgan, dites-nous un peu, quelle doit être la priorité dans ces circonstances?» Et que voulez-vous-tu qu'il réponde à cela, le prof Morgan, hmmm? Il dit: «La priorité est bien sûr de rétablir le courant.» Tiens, toi. Vite, je veux revoir Dan.
Le revoici. Toujours cet air d'enterrement, monsieur Rather. Je me demande d'ailleurs quelle face il a lorsqu'il assiste à un vrai enterrement de quelqu'un qu'il connaît; ça ne doit pas être publiable. Enfin, Dan en est rendu à l'énumération des consignes de sécurité: «1. Restez calmes.» Il la répète cinq ou six fois, probablement pour qu'on s'énerve et qu'il vaille dès lors la peine de nous dire de rester calmes. «2. Buvez beaucoup d'eau.» Quand il y a de l'électricité, vous pouvez boire du Coke, mais pas en ce moment. «3. ...»
Ah mais, un instant, Dan. T'es-tu rendu compte que les consignes que tu évoques là, si on peut les entendre, c'est qu'on a du courant, donc qu'on n'en a pas besoin?
***
C'est idiot, une chanson. C'est fait pour faire pleurer les petites filles. Mais parfois, on se fait prendre. J'en porte une au coeur depuis plusieurs mois, depuis la première fois que je l'ai entendue.
«Je n'ai pas peur de la route / Faudrait voir, faut qu'on y goûte / Des méandres au creux des reins / Et tout ira bien / Le vent l'emportera
«Ton message à la grande ourse / Et la trajectoire de la course / A l'instantané de velours / Même s'il ne sert à rien / Le vent l'emportera / Tout disparaîtra / Le vent nous portera
«La caresse et la mitraille / Cette plaie qui nous tiraille / Le palais des autres jours / D'hier et demain / Le vent les portera
«Génétique en bandoulière / Des chromosomes dans l'atmosphère / Des taxis pour les galaxies / Et mon tapis volant lui / Le vent l'emportera / Tout disparaîtra / Le vent nous portera
«Ce parfum de nos années mortes / Ceux qui peuvent frapper à ta porte / Infinité de destins / On en pose un, qu'est-ce qu'on en retient? / Le vent l'emportera
«Pendant que la marée monte / Et que chacun refait ses comptes / J'emmène au creux de mon ombre / Des poussières de toi / Le vent les portera / Tout disparaîtra / Le vent nous portera»
Ce rythme enlaçant, bien sûr, c'est Noir Désir. Cette voix étouffée, presque suppliante, c'est celle de Bertrand Cantat.
Merde.
jdion@ledevoir.com
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