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    L'indignation passe à l'art

    Des indignés d’Occupy Toronto en novembre dernier. Une invitation a été lancée mercredi dernier sur le site InterOccupy et la conférence téléphonique avait un objectif clair: rassembler ces forces créatrices dans l’espoir de créer une autre lame de fond qui, cette fois, pourrait faire passer l’indignation des derniers mois, et surtout ses fondamentaux, dans le champ de l’art et de la culture. <br />
    Photo : Agence Reuters Mark Blinch Des indignés d’Occupy Toronto en novembre dernier. Une invitation a été lancée mercredi dernier sur le site InterOccupy et la conférence téléphonique avait un objectif clair: rassembler ces forces créatrices dans l’espoir de créer une autre lame de fond qui, cette fois, pourrait faire passer l’indignation des derniers mois, et surtout ses fondamentaux, dans le champ de l’art et de la culture.
    Ce n'est pas parce que ça s'est passé en douce dans le «nombril» de la semaine que la chose n'est pas significative. Mercredi dernier, à 10h, près d'une soixantaine d'artistes des États-Unis et du Canada ont pris part à une importante conférence téléphonique pilotée par des membres du mouvement «Occupy», ces indignés qui, l'automne dernier, des abords de Wall Street à New York au square Victoria de Montréal, en passant par d'autres espaces publics devenus vindicatifs à Barcelone, à Paris, à Londres et à Berlin, ont exprimé par le camping urbain leur refus d'être représentés par les institutions économiques et politiques actuelles.

    L'invitation, lancée sur le site InterOccupy, un espace de communication et d'échange entre les cellules locales de ce mouvement de contestation, ciblait particulièrement les représentants des groupes Arts et Culture d'Occupy qui, au plus fort de l'indignation, ont éclos entre deux abris de fortune, un petit vent frais et une assiette de sauté de légumes et légumineuses au lait de coco. La conférence téléphonique avait un objectif clair: rassembler ces forces créatrices dans l'espoir de créer une autre lame de fond qui, cette fois, pourrait faire passer l'indignation des derniers mois, et surtout ses fondamentaux, dans le champ de l'art et de la culture. En voilà une idée qui est bonne.

    Le projet était porté entre autres par l'artiste new-yorkais Gan Golan, une drôle de bibitte situationniste qui, dans les pages numériques du blogue Hyperallergic, voit d'ailleurs la chose comme une façon d'assurer l'avenir du mouvement Occupy, que ni le froid, ni la neige, ni l'arrivée des fêtes de fin d'année n'ont effacé des radars médiatiques. «Occupy a fait naître un nouveau courant artistique qui trouve sa place dans des médias traditionnels, comme l'affichage, la musique et les arts de la scène, mais également qui a fait de belles choses par l'entremise de marionnettes géantes, de mobilisations éclair [les flashmobs, comme on dit à Toronto] et d'installations lumineuses, explique-t-il. C'est un espace très créatif qui a démontré sa capacité à inspirer et à mobiliser les gens, à les amener à agir pas seulement en s'assoyant sur un mur et en ayant l'air sympathique.»

    On l'écoute et on comprend: la résistance des courants altermondialistes, qui venait de plus loin en arrière, n'est pas morte et a bien l'intention de poursuivre sa lente prolifération dans les strates de la société, en investissant désormais d'autres sphères qui pourraient faire entrer dans ce mouvement, par l'entremise de ses composantes artistiques, cet ingrédient qui depuis les premières heures de la revendication lui manque cruellement: l'imagination. Oui, cette petite flamme novatrice, atypique, décalée, subtile, sortant des sentiers battus, des formules toutes faites, des sit-in avec tentes et réchauds portatifs appartenant à une autre génération... cette flamme qui, en brillant, distingue les mouvements sociaux qui évoquent plus le changement que la continuité ou, pire, les discours qui expriment ou pas une réelle capacité à incarner la différence.

    Un peu plus de substance

    La mutation salvatrice semble en marche si l'on se fie au site InterOccupy qui, depuis quelques semaines, expose par bribes les nouvelles formes que rêve de se donner l'indignation qui, en sortant de la rue et en explorant d'autres vecteurs de communication, commence un peu à se donner de la substance. On pointe au passage ce projet baptisé OccupyData qui invite les contestataires à se servir des données numériques libres des institutions publiques pour dénoncer, par le portrait statistique, la mise en interrelation de bases de données, les dérives alléguées du système, les copinages, les disparités sociales, les petites et grosses corruptions, les manquements à l'éthique, l'incurie, l'inertie... En somme, tous ces carburants de la colère, de la révolte et de l'indignation.

    Que la colère des artisans du mouvement Occupy cherche désormais à infiltrer les plai-nes de l'art et de la culture, autrement qu'avec une tente de couleur sur le manteau neigeux d'un parc urbain ou le dessin d'un banquier avec une face de cochon sur un carton, a finalement de quoi réjouir, même si, pour le moment, tout n'est encore qu'à l'état embryonnaire. «La première téléconférence visait à dresser les contours du paysage artistique du mouvement Occupy, expliquait cette semaine Janelle T., autre artiste du mouvement qui a pris part à la conférence. Nous voulions voir quels étaient les projets et les ressources» avant d'aller plus loin.

    À ce stade, on ne pourrait trop inciter ces indignés à suivre de près le travail du dramaturge et metteur en scène Olivier Choinière, qui a récemment dénoncé de manière assez créative une institution théâtrale montréalaise, le Théâtre du Nouveau Monde (TNM), une zone artistique que l'on dit plutôt poussiéreuse et assez convenue, pilotée par Lorraine Pintal. C'est le collègue Alexandre Cadieux qui a dernièrement relaté l'incroyable et savoureuse aventure dans nos pages.

    Avec son spectacle déambulatoire baptisé Projet blanc, l'artiste a proposé en novembre dernier à un groupe de 80 personnes une critique en règle de la dernière représentation de L'école des femmes de Molière, mise en scène par Yves Desgagnés, à la barbe même du théâtre. Comment? Par l'entremise de baladeurs numériques et d'une bande sonore pré-enregistrée qui permettaient en temps réel aux participants, réunis au paradis du TNM — le dernier balcon, quoi, plus près du plafond que de la scène —, d'écouter en superposition de la pièce la critique caustique et éclairée de Choinière sur la mise en scène et le théâtre qui lui a donné vie.

    Géniale? Subversive? L'intrusion artistique dans une institution, guidée par le goût de la remise en question, en temps réel, sans chercher à nuire, avait finalement bien plus de pouvoir de conviction sur un groupe restreint qu'une manifestation en règle devant les portes du théâtre pour dénoncer ses consensus mous et son ronron artistique, à une époque qui ne semble pas réclamer mieux.

    Mais surtout, elle confirme ce que la branche artistiquement armée d'Occupy semble désormais sur le point de saisir: dans la grande chimie sociale, quand l'indignation entre en contact avec la création, généralement, ça fait de la lumière.

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