Libre opinion - Il vaut toujours mieux en rire
Le 31 décembre dernier paraissait en une du Devoir un article qui posait la question, à même son titre: «Vaut-il mieux en rire?» Se penchant sur les différentes revues annuelles — celle des Zapartistes, du Rideau vert, du Bye Bye, etc. —, le texte en venait à la conclusion que, dans un climat de morosité comme celui où nous évoluons présentement, il faudrait sans doute faire autre chose que s'adonner à la rigolade; il faudrait certainement s'activer un peu, sans quoi le rire finirait par jaunir, à force d'agir à vide.
«Plutôt que d'en rire, peut-être vaudrait-il mieux s'en indigner.» C'est sur cette proposition de Robert Aird que se clôt l'article de la journaliste Catherine Lalonde. La phrase est symptomatique d'une idée fort répandue selon laquelle rire est une non-action; que c'est une distraction de choses plus sérieuses; que quand on rit, au fond, on stagne, on ne fait pas avancer la situation. François Parenteau, qui a décidé de ne pas participer cette année à la revue annuelle des Zapartistes, semble également partager cette opinion: ainsi, il explique s'être retiré pour «chercher des solutions», pour «proposer plutôt que rigoler». Comme si le rire s'opposait à l'action véritable.
Or, François Rabelais, qui au XVIe siècle a entre autres écrit les Pantagruel et Gargantua, n'aurait sans doute pas été de cet avis. Du rire, omniprésent dans toute son oeuvre, il allait même jusqu'à dire qu'il était le propre de l'homme. Pour cet écrivain dont Bakhtine analyserait les symboles et les images dans L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, rire, c'était encore agir.
Au Moyen Âge et pendant la Renaissance, en période de carnaval ou avec le fou du roi, tout pouvait être dit sous les couverts du rire carnavalesque: on envoyait paître le souverain et les saints dans la crotte, on se moquait d'eux, on les couvrait de vulgarités. Le rire servait, en quelque sorte, à remettre la monarchie et la religion à leur place; à chasser la peur qu'elles évoquaient, les transformant en d'inoffensifs épouvantails. On montrait du doigt la relativité d'une vérité officielle et on lui substituait plutôt une sagesse populaire non officielle.
Et au fond, même aujourd'hui, qu'arrive-t-il lorsque nous rions de nos politiques? Le temps d'une rigolade, nous les détrônons; nous les rabaissons; nous les ramenons à ce que Bakhtine appelait le «bas matériel». Ainsi, nous annulons temporairement leur autorité, leur hégémonie, et nous chassons toute l'angoisse, l'infériorité et l'impuissance que peuvent nous inspirer leurs rôles traditionnels.
En ce sens, il n'est pas vrai, tel que le proposait l'article, que l'humour est un outil de défense. Au contraire: il est un moyen concret d'attaque — d'action du moins. D'ailleurs, on dit de lui qu'il est contagieux, ce qui souligne sa dangerosité, la capacité qu'il a d'envahir l'espace public. L'article mentionnait également un peu plus loin que l'humour commandait un «recul», un «détachement». Or, rien n'est moins vrai: pour rire de quelque chose, on doit absolument pouvoir le ramener à soi, le corporaliser.
C'est ce que l'on fait, notamment, quand on imite ou qu'on parodie; mais c'est également ce que l'on fait quand on rabaisse quelque chose: littéralement, on le ramène, en le détrônant, à hauteur d'homme. Le rire abolit les distances habituelles (celles de la hiérarchie ou celles qui placent l'homme sous la domination totale de Dieu) et ne laisse trace d'aucun «détachement»: c'est en s'appropriant ce qui habituellement nous ordonne et nous domine qu'on parvient à chasser la peur.
«Pour que l'humour politique soit efficace, un espoir doit percer le paysage», nous dit le texte. Ainsi, l'on ne pourrait pas rire dans un climat de morosité. Un peu comme la souveraineté pour François Legault, le rire commanderait en quelque sorte des conditions optimales sans lesquelles il n'arriverait pas à se déployer de façon authentique.
Pour François Rabelais, l'idée d'espoir était certainement au coeur même du rire. L'intention n'était pas de rire parce que le climat s'y prêtait, mais plutôt de rire pour instaurer une transformation du climat; pour le rénover; pour effectuer, par lui et à travers lui, une régénérescence. En rabaissant la monarchie et la religion à notre «bas matériel», en les ramenant à notre corporalité, le monde entier se rapportait au corps de l'homme, et le corps de l'homme, lui, se transformait en monde entier. Cette situation faisait en sorte que tout devenait possible: et de cette totale ouverture des possibilités perçait un espoir qui ne pouvait être engendré que par le rire.
Qu'il vaille mieux en rire ou pas, la question ne se pose donc pas véritablement. Il vaut, effectivement, toujours mieux en rire, puisque le rire, agent de changement et d'espoir par excellence, chasse la peur. La véritable question, à la lecture de cette une du Devoir, c'est plutôt: savons-nous encore le faire?
***
Émile Bordeleau-Pitre, Montréal
«Plutôt que d'en rire, peut-être vaudrait-il mieux s'en indigner.» C'est sur cette proposition de Robert Aird que se clôt l'article de la journaliste Catherine Lalonde. La phrase est symptomatique d'une idée fort répandue selon laquelle rire est une non-action; que c'est une distraction de choses plus sérieuses; que quand on rit, au fond, on stagne, on ne fait pas avancer la situation. François Parenteau, qui a décidé de ne pas participer cette année à la revue annuelle des Zapartistes, semble également partager cette opinion: ainsi, il explique s'être retiré pour «chercher des solutions», pour «proposer plutôt que rigoler». Comme si le rire s'opposait à l'action véritable.
Or, François Rabelais, qui au XVIe siècle a entre autres écrit les Pantagruel et Gargantua, n'aurait sans doute pas été de cet avis. Du rire, omniprésent dans toute son oeuvre, il allait même jusqu'à dire qu'il était le propre de l'homme. Pour cet écrivain dont Bakhtine analyserait les symboles et les images dans L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, rire, c'était encore agir.
Au Moyen Âge et pendant la Renaissance, en période de carnaval ou avec le fou du roi, tout pouvait être dit sous les couverts du rire carnavalesque: on envoyait paître le souverain et les saints dans la crotte, on se moquait d'eux, on les couvrait de vulgarités. Le rire servait, en quelque sorte, à remettre la monarchie et la religion à leur place; à chasser la peur qu'elles évoquaient, les transformant en d'inoffensifs épouvantails. On montrait du doigt la relativité d'une vérité officielle et on lui substituait plutôt une sagesse populaire non officielle.
Et au fond, même aujourd'hui, qu'arrive-t-il lorsque nous rions de nos politiques? Le temps d'une rigolade, nous les détrônons; nous les rabaissons; nous les ramenons à ce que Bakhtine appelait le «bas matériel». Ainsi, nous annulons temporairement leur autorité, leur hégémonie, et nous chassons toute l'angoisse, l'infériorité et l'impuissance que peuvent nous inspirer leurs rôles traditionnels.
En ce sens, il n'est pas vrai, tel que le proposait l'article, que l'humour est un outil de défense. Au contraire: il est un moyen concret d'attaque — d'action du moins. D'ailleurs, on dit de lui qu'il est contagieux, ce qui souligne sa dangerosité, la capacité qu'il a d'envahir l'espace public. L'article mentionnait également un peu plus loin que l'humour commandait un «recul», un «détachement». Or, rien n'est moins vrai: pour rire de quelque chose, on doit absolument pouvoir le ramener à soi, le corporaliser.
C'est ce que l'on fait, notamment, quand on imite ou qu'on parodie; mais c'est également ce que l'on fait quand on rabaisse quelque chose: littéralement, on le ramène, en le détrônant, à hauteur d'homme. Le rire abolit les distances habituelles (celles de la hiérarchie ou celles qui placent l'homme sous la domination totale de Dieu) et ne laisse trace d'aucun «détachement»: c'est en s'appropriant ce qui habituellement nous ordonne et nous domine qu'on parvient à chasser la peur.
«Pour que l'humour politique soit efficace, un espoir doit percer le paysage», nous dit le texte. Ainsi, l'on ne pourrait pas rire dans un climat de morosité. Un peu comme la souveraineté pour François Legault, le rire commanderait en quelque sorte des conditions optimales sans lesquelles il n'arriverait pas à se déployer de façon authentique.
Pour François Rabelais, l'idée d'espoir était certainement au coeur même du rire. L'intention n'était pas de rire parce que le climat s'y prêtait, mais plutôt de rire pour instaurer une transformation du climat; pour le rénover; pour effectuer, par lui et à travers lui, une régénérescence. En rabaissant la monarchie et la religion à notre «bas matériel», en les ramenant à notre corporalité, le monde entier se rapportait au corps de l'homme, et le corps de l'homme, lui, se transformait en monde entier. Cette situation faisait en sorte que tout devenait possible: et de cette totale ouverture des possibilités perçait un espoir qui ne pouvait être engendré que par le rire.
Qu'il vaille mieux en rire ou pas, la question ne se pose donc pas véritablement. Il vaut, effectivement, toujours mieux en rire, puisque le rire, agent de changement et d'espoir par excellence, chasse la peur. La véritable question, à la lecture de cette une du Devoir, c'est plutôt: savons-nous encore le faire?
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Émile Bordeleau-Pitre, Montréal
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