Anorexie - Lettre à une combattante
Photo : Agence France-Presse Nicolas Asfouri
Les mannequins sont souvent, à raison, montrées du doigt pour l’image du corps «parfait», du mythe de la perfection, qu’elles véhiculent.
Ma fille, ma Frédou. Au hasard du travail, un matin de cette semaine, sur le site de l'ONF, je suis tombée sur la Lettre à Vincent, qu'un père a écrite à son fils suicidé. J'ai écouté (réécouté) ce père lire cette lettre et j'ai pleuré, bien sûr. Comment ne pas se sentir interpellé par la mort, toujours prématurée, surtout lorsqu'elle frappe à 16 ans? J'ai pensé à ton frère, qui aura 16 ans bientôt... et puis à toi, aussi. Je me suis dit que j'avais une chance inouïe de pouvoir te rendre hommage en sachant que tu es encore là pour lire et en espérant que tu sois pleinement heureuse un jour.
J'ai pensé encore une fois que ce temps des Fêtes sera le premier depuis trois ans que tu passeras entièrement hors de l'hôpital, loin de ce dixième étage où durant tant de mois, tu as été internée. Pour ton bien, assurément. Pour te protéger de toi-même, maintenir en vie ce petit fil qui te rattachait au monde. Ce fil ténu que tu étais devenue et qui semblait s'acharner à accéder à l'invisible. Il s'en est fallu de peu que l'anorexie t'emporte.
Mythe de la perfection
Et pendant ce temps, impuissante, j'en voulais à l'univers entier. À la société évidemment, qui a le dos bien large, mais qui entraîne les filles, jeunes et même moins jeunes, vers le mythe de la perfection. Cette foutue image, à laquelle nous sommes toutes confrontées. La perfection aux études, aussi. La course à la réussite, quel qu'en soit le prix. Garçon ou fille, beaucoup tomberont sur cet exigeant parcours qui n'est pourtant pas garant de bonheur.
J'en voulais à la société, donc, mais surtout, je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait pour t'éviter cette souffrance. Comment avais-je pu tenir ton existence pour acquise? Au moment même où je t'avais crue si forte et déterminée, qu'étais-tu devenue? Moi qui pensais si bien te connaître, je ne comprenais pas comment cette part de toi qui avait pris le dessus avait pu m'échapper entièrement. Je n'entrevoyais pour toi que la réussite, juste contrepartie de tes efforts plus que soutenus. Depuis toujours, tu étais en tout la bonne élève, la fille vive, épanouie, sportive, pleine d'humour, sociable! Souvent stressée et inquiète, il est vrai, mais quelle importance puisque ces traits de caractère semblaient si bien te servir. Et puis, tu réalisais enfin ton rêve le plus cher: entrer en médecine! Je ne me suis méfiée de rien.
Chercher de l'aide
Mais je veux te dire surtout, à toi qui es toujours parmi nous, combien je t'admire d'avoir trouvé la clairvoyance, presque au bord du gouffre, d'aller chercher du secours. Fallait-il que tu sois brave — et désespérée — pour te présenter seule à l'urgence santé mentale de cette ville loin de Montréal! Et nous n'en avons rien su, ni ton père, ni moi. Jamais je n'oublierai cette salle d'urgence où il t'a fallu retourner à quelques reprises.
L'été suivant, je m'y suis rendue pour t'apporter quelques effets personnels. J'ai parcouru les lieux du regard croyant que tu n'y étais plus, pour finalement t'apercevoir. À peine visible, tu sanglotais, recroquevillée sur une chaise dont tu n'occupais sans doute que le tiers. Manger était devenu pour toi une telle torture! Quelques semaines auparavant, tu avais signé un refus de traitement à l'hôpital. Leurs méthodes, disais-tu, ne fonctionnaient pas et à bout de patience, comme tant d'autres, tu avais cru t'en sortir plus facilement toute seule. Cette fois encore, vaincue, tu regagnais ton refuge, cette chambre du dixième étage qui te protégeait du monde. On y voyait de si beaux couchers de soleil...
Un combat à mener
Et le cycle infernal de la restriction alimentaire s'est poursuivi dans la douleur, les larmes, les évanouissements fréquents. À chaque repas, tu reprenais le combat, coupant systématiquement en menues bouchées les aliments que tu avais tant de mal à ingérer. Plus forte que la raison, la maladie te terrassait. Dans ton visage, tes yeux voilés occupaient toute la place. Tes joues archicreuses, ton sourire éteint semblaient s'effacer de jour en jour. Tes épaules, tes bras surtout, n'avaient presque plus rien d'humain.
Au dixième étage, dans ce lieu clos et dûment verrouillé, tu errais les yeux vagues comme tant d'autres malades, petit squelette glacé enveloppé dans sa veste immense et engourdi par les médicaments. Quelques mois auparavant, dans ta chambre d'hôpital, tu avais célébré ton vingtième anniversaire...
Souvent, d'autres filles de ton âge, anorexiques ou boulimiques, partageaient ce quotidien morbide ponctué de repas et de collations qu'elles prenaient, comme toi, devant le poste de garde. Sous haute surveillance parce qu'elles avaient tenté de jeter une part de nourriture sans se faire prendre. Source de tension profonde, l'approche du repas provoquait chez elles aussi les larmes et le découragement. Un moment de souffrance aiguë qui revenait quotidiennement trois fois plutôt qu'une... Et chacune de ces jeunes femmes portait sur ses frêles épaules un passé, un présent écrasants. Tu me racontais leur histoire...
Une survivante
Au seuil de 2012, alors que se préparent les agapes des Fêtes, je pense avec émotion à toutes ces jeunes femmes qui passent et passeront au dixième étage. Tant bien que mal, au prix d'un combat titanesque, certaines reviendront à la vie. D'autres n'y arriveront pas.
Ma Frédou, ta santé s'améliore et je suis sûre à présent que tu survivras. Mais je sais aussi que tu mènes toujours une lutte constante pour tenir en respect une maladie contre laquelle la volonté semble pour l'instant être l'unique remède. J'admire profondément ton courage. Accroche-toi de toutes tes forces et sache que je suis là. Je t'aime.
(Une petite note en terminant: merci au personnel soignant du dixième étage de l'Hôtel-Dieu du CHUS.)
***
France Gladu, Laval
J'ai pensé encore une fois que ce temps des Fêtes sera le premier depuis trois ans que tu passeras entièrement hors de l'hôpital, loin de ce dixième étage où durant tant de mois, tu as été internée. Pour ton bien, assurément. Pour te protéger de toi-même, maintenir en vie ce petit fil qui te rattachait au monde. Ce fil ténu que tu étais devenue et qui semblait s'acharner à accéder à l'invisible. Il s'en est fallu de peu que l'anorexie t'emporte.
Mythe de la perfection
Et pendant ce temps, impuissante, j'en voulais à l'univers entier. À la société évidemment, qui a le dos bien large, mais qui entraîne les filles, jeunes et même moins jeunes, vers le mythe de la perfection. Cette foutue image, à laquelle nous sommes toutes confrontées. La perfection aux études, aussi. La course à la réussite, quel qu'en soit le prix. Garçon ou fille, beaucoup tomberont sur cet exigeant parcours qui n'est pourtant pas garant de bonheur.
J'en voulais à la société, donc, mais surtout, je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait pour t'éviter cette souffrance. Comment avais-je pu tenir ton existence pour acquise? Au moment même où je t'avais crue si forte et déterminée, qu'étais-tu devenue? Moi qui pensais si bien te connaître, je ne comprenais pas comment cette part de toi qui avait pris le dessus avait pu m'échapper entièrement. Je n'entrevoyais pour toi que la réussite, juste contrepartie de tes efforts plus que soutenus. Depuis toujours, tu étais en tout la bonne élève, la fille vive, épanouie, sportive, pleine d'humour, sociable! Souvent stressée et inquiète, il est vrai, mais quelle importance puisque ces traits de caractère semblaient si bien te servir. Et puis, tu réalisais enfin ton rêve le plus cher: entrer en médecine! Je ne me suis méfiée de rien.
Chercher de l'aide
Mais je veux te dire surtout, à toi qui es toujours parmi nous, combien je t'admire d'avoir trouvé la clairvoyance, presque au bord du gouffre, d'aller chercher du secours. Fallait-il que tu sois brave — et désespérée — pour te présenter seule à l'urgence santé mentale de cette ville loin de Montréal! Et nous n'en avons rien su, ni ton père, ni moi. Jamais je n'oublierai cette salle d'urgence où il t'a fallu retourner à quelques reprises.
L'été suivant, je m'y suis rendue pour t'apporter quelques effets personnels. J'ai parcouru les lieux du regard croyant que tu n'y étais plus, pour finalement t'apercevoir. À peine visible, tu sanglotais, recroquevillée sur une chaise dont tu n'occupais sans doute que le tiers. Manger était devenu pour toi une telle torture! Quelques semaines auparavant, tu avais signé un refus de traitement à l'hôpital. Leurs méthodes, disais-tu, ne fonctionnaient pas et à bout de patience, comme tant d'autres, tu avais cru t'en sortir plus facilement toute seule. Cette fois encore, vaincue, tu regagnais ton refuge, cette chambre du dixième étage qui te protégeait du monde. On y voyait de si beaux couchers de soleil...
Un combat à mener
Et le cycle infernal de la restriction alimentaire s'est poursuivi dans la douleur, les larmes, les évanouissements fréquents. À chaque repas, tu reprenais le combat, coupant systématiquement en menues bouchées les aliments que tu avais tant de mal à ingérer. Plus forte que la raison, la maladie te terrassait. Dans ton visage, tes yeux voilés occupaient toute la place. Tes joues archicreuses, ton sourire éteint semblaient s'effacer de jour en jour. Tes épaules, tes bras surtout, n'avaient presque plus rien d'humain.
Au dixième étage, dans ce lieu clos et dûment verrouillé, tu errais les yeux vagues comme tant d'autres malades, petit squelette glacé enveloppé dans sa veste immense et engourdi par les médicaments. Quelques mois auparavant, dans ta chambre d'hôpital, tu avais célébré ton vingtième anniversaire...
Souvent, d'autres filles de ton âge, anorexiques ou boulimiques, partageaient ce quotidien morbide ponctué de repas et de collations qu'elles prenaient, comme toi, devant le poste de garde. Sous haute surveillance parce qu'elles avaient tenté de jeter une part de nourriture sans se faire prendre. Source de tension profonde, l'approche du repas provoquait chez elles aussi les larmes et le découragement. Un moment de souffrance aiguë qui revenait quotidiennement trois fois plutôt qu'une... Et chacune de ces jeunes femmes portait sur ses frêles épaules un passé, un présent écrasants. Tu me racontais leur histoire...
Une survivante
Au seuil de 2012, alors que se préparent les agapes des Fêtes, je pense avec émotion à toutes ces jeunes femmes qui passent et passeront au dixième étage. Tant bien que mal, au prix d'un combat titanesque, certaines reviendront à la vie. D'autres n'y arriveront pas.
Ma Frédou, ta santé s'améliore et je suis sûre à présent que tu survivras. Mais je sais aussi que tu mènes toujours une lutte constante pour tenir en respect une maladie contre laquelle la volonté semble pour l'instant être l'unique remède. J'admire profondément ton courage. Accroche-toi de toutes tes forces et sache que je suis là. Je t'aime.
(Une petite note en terminant: merci au personnel soignant du dixième étage de l'Hôtel-Dieu du CHUS.)
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France Gladu, Laval
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