dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 18h19
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Anorexie - Lettre à une combattante

France Gladu, Laval  23 décembre 2011  Actualités en société
Les mannequins sont souvent, à raison, montrées du doigt pour l’image du corps «parfait», du mythe de la perfection, qu’elles véhiculent.<br />
Photo : Agence France-Presse Nicolas Asfouri
Les mannequins sont souvent, à raison, montrées du doigt pour l’image du corps «parfait», du mythe de la perfection, qu’elles véhiculent.
Ma fille, ma Frédou. Au hasard du travail, un matin de cette semaine, sur le site de l'ONF, je suis tombée sur la Lettre à Vincent, qu'un père a écrite à son fils suicidé. J'ai écouté (réécouté) ce père lire cette lettre et j'ai pleuré, bien sûr. Comment ne pas se sentir interpellé par la mort, toujours prématurée, surtout lorsqu'elle frappe à 16 ans? J'ai pensé à ton frère, qui aura 16 ans bientôt... et puis à toi, aussi. Je me suis dit que j'avais une chance inouïe de pouvoir te rendre hommage en sachant que tu es encore là pour lire et en espérant que tu sois pleinement heureuse un jour.

J'ai pensé encore une fois que ce temps des Fêtes sera le premier depuis trois ans que tu passeras entièrement hors de l'hôpital, loin de ce dixième étage où durant tant de mois, tu as été internée. Pour ton bien, assurément. Pour te protéger de toi-même, maintenir en vie ce petit fil qui te rattachait au monde. Ce fil ténu que tu étais devenue et qui semblait s'acharner à accéder à l'invisible. Il s'en est fallu de peu que l'anorexie t'emporte.

Mythe de la perfection

Et pendant ce temps, impuissante, j'en voulais à l'univers entier. À la société évidemment, qui a le dos bien large, mais qui entraîne les filles, jeunes et même moins jeunes, vers le mythe de la perfection. Cette foutue image, à laquelle nous sommes toutes confrontées. La perfection aux études, aussi. La course à la réussite, quel qu'en soit le prix. Garçon ou fille, beaucoup tomberont sur cet exigeant parcours qui n'est pourtant pas garant de bonheur.

J'en voulais à la société, donc, mais surtout, je ne me pardonnais pas de n'avoir rien fait pour t'éviter cette souffrance. Comment avais-je pu tenir ton existence pour acquise? Au moment même où je t'avais crue si forte et déterminée, qu'étais-tu devenue? Moi qui pensais si bien te connaître, je ne comprenais pas comment cette part de toi qui avait pris le dessus avait pu m'échapper entièrement. Je n'entrevoyais pour toi que la réussite, juste contrepartie de tes efforts plus que soutenus. Depuis toujours, tu étais en tout la bonne élève, la fille vive, épanouie, sportive, pleine d'humour, sociable! Souvent stressée et inquiète, il est vrai, mais quelle importance puisque ces traits de caractère semblaient si bien te servir. Et puis, tu réalisais enfin ton rêve le plus cher: entrer en médecine! Je ne me suis méfiée de rien.

Chercher de l'aide

Mais je veux te dire surtout, à toi qui es toujours parmi nous, combien je t'admire d'avoir trouvé la clairvoyance, presque au bord du gouffre, d'aller chercher du secours. Fallait-il que tu sois brave — et désespérée — pour te présenter seule à l'urgence santé mentale de cette ville loin de Montréal! Et nous n'en avons rien su, ni ton père, ni moi. Jamais je n'oublierai cette salle d'urgence où il t'a fallu retourner à quelques reprises.

L'été suivant, je m'y suis rendue pour t'apporter quelques effets personnels. J'ai parcouru les lieux du regard croyant que tu n'y étais plus, pour finalement t'apercevoir. À peine visible, tu sanglotais, recroquevillée sur une chaise dont tu n'occupais sans doute que le tiers. Manger était devenu pour toi une telle torture! Quelques semaines auparavant, tu avais signé un refus de traitement à l'hôpital. Leurs méthodes, disais-tu, ne fonctionnaient pas et à bout de patience, comme tant d'autres, tu avais cru t'en sortir plus facilement toute seule. Cette fois encore, vaincue, tu regagnais ton refuge, cette chambre du dixième étage qui te protégeait du monde. On y voyait de si beaux couchers de soleil...

Un combat à mener

Et le cycle infernal de la restriction alimentaire s'est poursuivi dans la douleur, les larmes, les évanouissements fréquents. À chaque repas, tu reprenais le combat, coupant systématiquement en menues bouchées les aliments que tu avais tant de mal à ingérer. Plus forte que la raison, la maladie te terrassait. Dans ton visage, tes yeux voilés occupaient toute la place. Tes joues archicreuses, ton sourire éteint semblaient s'effacer de jour en jour. Tes épaules, tes bras surtout, n'avaient presque plus rien d'humain.

Au dixième étage, dans ce lieu clos et dûment verrouillé, tu errais les yeux vagues comme tant d'autres malades, petit squelette glacé enveloppé dans sa veste immense et engourdi par les médicaments. Quelques mois auparavant, dans ta chambre d'hôpital, tu avais célébré ton vingtième anniversaire...

Souvent, d'autres filles de ton âge, anorexiques ou boulimiques, partageaient ce quotidien morbide ponctué de repas et de collations qu'elles prenaient, comme toi, devant le poste de garde. Sous haute surveillance parce qu'elles avaient tenté de jeter une part de nourriture sans se faire prendre. Source de tension profonde, l'approche du repas provoquait chez elles aussi les larmes et le découragement. Un moment de souffrance aiguë qui revenait quotidiennement trois fois plutôt qu'une... Et chacune de ces jeunes femmes portait sur ses frêles épaules un passé, un présent écrasants. Tu me racontais leur histoire...

Une survivante


Au seuil de 2012, alors que se préparent les agapes des Fêtes, je pense avec émotion à toutes ces jeunes femmes qui passent et passeront au dixième étage. Tant bien que mal, au prix d'un combat titanesque, certaines reviendront à la vie. D'autres n'y arriveront pas.

Ma Frédou, ta santé s'améliore et je suis sûre à présent que tu survivras. Mais je sais aussi que tu mènes toujours une lutte constante pour tenir en respect une maladie contre laquelle la volonté semble pour l'instant être l'unique remède. J'admire profondément ton courage. Accroche-toi de toutes tes forces et sache que je suis là. Je t'aime.

(Une petite note en terminant: merci au personnel soignant du dixième étage de l'Hôtel-Dieu du CHUS.)

***

France Gladu, Laval
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • mamaira@hotmail.com - Abonné
    23 décembre 2011 05 h 45
    Lettre à Vincent
    J'ai essayé de retrouver cette lettre, sans succès, étant peu habitué à fréquenter le site de l'ONF. Y aurait-t-il un moyen simple de mettre "l'oreille" dessus?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Christiane Dupont - Abonnée
    23 décembre 2011 10 h 17
    Pour nos filles...
    Vous écrivez bien madame; rien qu'à vous lire, on sent que votre fille a une maman en or. Pour avoir trois filles, je compatis. Je vous souhaite le meilleur à 2012, pour vous et pour elle, bien sûr.
    Christiane Dupont
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Michele - Inscrite
    23 décembre 2011 11 h 54
    S'oublier pour être
    Cette épée de Damoclès qu'est le perfectionnisme, souvent vu d'un bon oeil au départ, est plutôt le signe d'une anxiété profonde. Cette anxiété reposant dans le subconscient remonte à la surface sous diverses formes. L' anorexie étant le symbole par excellence d'un état de détresse profonde, le combat d'une vie. Certaines situations ou circonstances, comme le stress, attisent le mal. Avec le temps, grâce à certaines stratégies qui permettent d'éviter les déclencheurs, il est possible de vivre une bonne vie.

    Cette volonté de vivre, doit aussi être supportée par une prise de conscience par rapport aux mécanismes de cette condition. Cela permet de gérer la maladie.

    C'est ce que je vous souhaite.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Michel Bédard - Inscrit
    23 décembre 2011 12 h 36
    Leur proclamer que la vie est magnifique, malgré tout.
    Il y a de multiples façons de se suicider, dont celle plus ou moins consciente de se laisser mourir à petits feux... Incapacité ou refus d’affronter et de surmonter les contraintes de la vie, rejet du milieu, manque de confiance, inacceptation de sa personne ou du passé, expérience traumatisante qui marque une vie, etc, etc, etc. À vingt ans, ma première femme a été atteinte d’une maladie mentale qui affecte spécifiquement les jeunes adultes, et plus particulièrement les femmes. Malgré mes bons soins et un encadrement aussi serré qu’épuisant, elle préféra vivre dans la rue... Elle revint plusieurs fois chez moi, mais l’appel de la rue fut toujours plus fort... À 35 ans, le fait d’essayer de survivre dans la rue fut trop pénible... Ayant voulu se jeter devant une voiture, elle se resaisit heureusement au dernier moment. Elle entra à l’Hôpital St-Luc et y fit un boucan... pour qu’on accepte de la soigner dans l’aile psychiatrique de l’institution. Trois mois sous curatelle. Après l’essai de multiples médicaments et de différents dosages, on lui trouva enfin la « pilule miracle ». Elle était redevenue la jeune femme parfaite que j’avais connue 16 ans plus tôt. Une fois sortie de l’hôpital, elle vint rester chez moi en toute sécurité, dans un confort douillet. Mais après deux mois, elle rejeta soudainement sa médication... pour retourner dans l’enfer de la rue, tout en implorant Dieu de la soutenir. Atterré, j’appelai alors sa (formidable) psychiatre pour qu’elle me fournisse une explication... Terriblement déçue mais non surprise, elle me confia que beaucoup de gens sont amoureux de leurs chaînes et de leurs boulets. Ne l'ayant pas revue depuis 6 ans, je craignais le pire. Mais elle frappa à ma porte mercredi dernier. Incroyablement aussi forte que fragile et sensible, 53 ans encore beau brin de fille, toujours dans la rue. Je lui ai trouvé un lieu d'hébergement, mais pour combien de nuits.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • real@realo.ca - Abonné
    23 décembre 2011 13 h 42
    Ouf!
    Rien à ajouter, Ouf!
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Melanie Guenette-Robert - Inscrite
    23 décembre 2011 15 h 46
    Aide aux proches
    Bonjour,
    En tant qu'intervenante dans le domaine, je comprends comment votre souffrance peut être grande. Guérir d'un trouble alimentaire met du temps, chaque pas compte pour parvenir au rétablissement. À mon travail, chez Anorexie et Boulimie Québec, nous offrons des services aux proches, aux parents des personnes aux prises avec un trouble alimentaire. Si vous sentez le besoin de parler ou si vous souhaitez obtenir des informations concernant nos groupes de soutien, n'hésitez pas à appeler (514)630-0907 ou 1-800-630-0907 (ailleurs au Québec). Nous avons également un forum d'entraide sur notre site Internet qui peut s'avérer être un lieu de soutien et d'échange important www.anebquebec.com. Je vous envoie du courage pour la suite.
    Mélanie
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • France Marcotte - Abonnée
    23 décembre 2011 19 h 34
    Assistance à personnes en danger
    "La société...qui entraîne les filles, jeunes et même moins jeunes, vers le mythe de la perfection. Cette foutue image, à laquelle nous sommes toutes confrontées. La perfection aux études, aussi. La course à la réussite, quel qu'en soit le prix."

    Et on en parle si peu.
    Comprendre le sens profond et le mécanisme de la violence de ces mythes, de cette image. Qui sait si cela ne sauverait pas des vies?
    Le silence à ce propos est complice.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
7 réactions
12 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012