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Itinérance - De la détresse à l'accueil

Amélie Descheneau-Guay - Secrétaire de rédaction à la revue Relations  28 novembre 2011  Actualités en société
La présence des itinérants nous ébranle, car ils nous rappellent, dans ce monde aseptisé et géré au quart de tour, notre propre humanité — sa part obscure, faillible.<br />
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
La présence des itinérants nous ébranle, car ils nous rappellent, dans ce monde aseptisé et géré au quart de tour, notre propre humanité — sa part obscure, faillible.
Nous les croisons dans la rue, ces êtres aux traits durcis, anxieux, aux mains sales et à l'haleine fétide. Nous pressons le pas, mal à l'aise devant tant de détresse humaine, ne sachant comment réagir devant cette misère si concrète, chez nous. Les itinérants nous déstabilisent, remettent en question nos attitudes et nos convictions, mettent à l'épreuve nos solidarités. Figures emblématiques de désaffiliation, de rupture avec le monde et la société, ils nous renvoient à l'effritement du lien social, à ce fossé si grand entre nous et «eux», à notre sentiment d'impuissance devant leur réalité, fruit de carences, de dépendances, de silences.

Alors qu'on croyait que le phénomène avait disparu avec l'avènement de la société de consommation, en 1960, l'itinérance croît, et son spectre s'élargit depuis les années 1980: aux hommes vieillissants s'ajoutent maintenant des Autochtones, des femmes, des jeunes, des immigrants, et ce, autant dans les grands centres urbains qu'ailleurs dans les différentes régions du Québec. Ils sont de plus en plus nombreux à être refoulés vers des zones de rupture sociale et à effectuer de nombreux allers-retours entre les hôtels miteux, les maisons de chambres, l'urgence des hôpitaux, les établissements psychiatriques, les prisons, les centres de désintoxication, les parcs et la rue elle-même. Certains dorment dans des refuges, d'autres papillonnent dans des piqueries et autres lieux insalubres. C'est ce phénomène de «transit» qui semble caractériser l'itinérance en 2011, rendant une partie du phénomène invisible.

Société productrice d'exclus


Certes, le clochard, le vagabond ont toujours existé. Des membres du clergé séculier, de congrégations religieuses et des laïcs sont longtemps venus en aide aux «désoeuvrés». Le mouvement communautaire a pris le relais, notamment à la suite du désengagement de l'État, qui s'en remet aujourd'hui de plus en plus au système judiciaire pour «gérer» les populations paupérisées. Cette précarisation est l'une des conséquences du néolibéralisme, dont l'écart croissant entre riches et pauvres est l'un des symptômes les plus perceptibles.

La croissance de l'itinérance est aussi révélatrice du fait que nos sociétés libérales capitalistes produisent de plus en plus d'exclus d'un système basé sur le culte de la performance. Étrange paradoxe: autant la fragilité et la vulnérabilité caractérisent de plus en plus la vie de nombreux êtres humains, autant celles-ci sont de moins en moins acceptées, dans nos sociétés axées sur la réussite, comme étant inhérentes à la condition humaine. Ce culte de la performance engendre l'effacement de l'humanité, son «oubli» pour reprendre les termes de Michel Simard dans ce dossier; il recouvre toute fragilité, toute faiblesse. «L'être social tout occupé à réussir, à se développer, à prendre soin de lui et à se prémunir contre les incertitudes et les dangers, a son humanité en oubli. Il n'a plus le temps pour l'accueil, c'est-à-dire le désintéressement. Il lui faut réussir, se développer, s'accomplir, etc.».

Or, ce souci, cette reconnaissance et cet accueil de la fragilité humaine sont les conditions pour que jaillissent la solidarité et la justice. L'accueil de l'autre permet de nous «déprendre» de nous-mêmes, de nous libérer du culte de la réussite personnelle et du succès individualisé. Il permet de sortir de soi pour se tourner vers l'autre et, en même temps, appelle au meilleur de soi. Cet accueil de la fragilité et de l'humanité est indispensable au relèvement et à la sortie de la rue d'un grand nombre d'itinérants. Leurs vies ont été jonchées d'abandons, de reniements, d'oublis, d'exclusions de toutes sortes, et c'est pourquoi ils ont tant besoin d'être accueillis, considérés.

Ce «monde-là»

Accueillir, c'est plus que «gérer» les lits d'un refuge, c'est soutenir, reconnaître, être solidaire. Soeur Nicole Fournier, de l'Accueil Bonneau, affirme ainsi qu'on ne peut baisser les bras en disant: «Il n'y a rien à faire avec ce monde-là.» Ce «monde-là», ce sont des humains qui ont soif de liens, de sens. Comme nous tous, ils cherchent, ils doutent, ils espèrent. Ils tentent des expériences pour reconquérir leur dignité et être reconnus comme membres à part entière du genre humain. Accueillir l'humanité de l'autre, c'est rétablir le lien de confiance avec la société et faire de la rencontre un lieu de la responsabilité et de la solidarité.

C'est au coeur des fractures — et des brisés — du monde que l'humanité se révèle. Là, dans cette zone de guerre contre la déshumanisation, il n'y a pas de résultats à atteindre, ni d'objectifs à poursuivre, ni de formulaires à remplir, ni de fonction sociale à occuper, ni de méfaits ou de risques à réduire. Il n'y a qu'une commune appartenance au monde, une humanité et une fragilité dans l'existence qui nous lient. La présence des itinérants nous ébranle, car ils nous rappellent, dans ce monde aseptisé et géré au quart de tour, notre propre humanité — sa part obscure, faillible. N'y a-t-il pas, chez ces êtres qui déambulent sous nos regards affairés, quelque chose qui nous ressemble? Et si la reconnaissance de leur humanité permettait d'accueillir davantage la nôtre?

***

Amélie Descheneau-Guay - Secrétaire de rédaction à la revue Relations

Cet article fait partie du dossier «L'itinérance: de la détresse à l'accueil» publié dans le numéro de décembre de la revue Relations.
 
 
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  • Marcel Bernier - Inscrit
    28 novembre 2011 01 h 35
    Des citoyens à part entière…
    Quel que soit la condition, tout un chacun doit pouvoir bénéficier des mesures de justice sociale et de préservation de leur dignité d’être humain.
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  • Denis Paquette - Abonné
    28 novembre 2011 06 h 11
    Faut-il tuer tous ceux qui sont différents
    Il faut se rappeler de ce que l'abbé Pierre, nommait ;l'arrogance des nantis
    Le mercantilisme a eu pour effet de nous couper de certaines sagesses ,
    Il ne faut pas se surprendre que certains individus refusent d'y adhérer
    Nous avons fermer les asiles, qu'est t-il arriver des gens qui souffraient de maladies mentales
    Pourquoi faisons nous des difficultés mentales, des maladies honteuses
    Faut-il tuer tous ceux qui sont différents
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  • Caroline Moreno - Inscrit
    28 novembre 2011 06 h 12
    Château de banlieue
    Le roman Château de banlieue met en scène cinq itinérants lesquels, au fil du récit, se dévoilent tout en profitant du luxe d'un hiver au chaud.

    http://www.tagtele.com/videos/voir/73967/
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  • novis - Inscrit
    28 novembre 2011 10 h 33
    solidarité et humanité
    J'ai beaucoup apprécié ce texte. Je crois que chaque fois qu'on consacre de soi à quelqu'un d'autre (son enfant, son parent, un malade, un pauvre), on touche à quelque chose de beaucoup plus précieux que ce que notre monde matériel tente tous les jours de nous faire miroiter.

    Quand je pense aux personnes itinérantes, je me rappelle l'Odyssée... où l'on voit la grande tradition d'accueil du déshérité (aidant Ulysse tout au long de son voyage) mise en contraste avec cette attitude mesquine et laide l'attendant chez lui - et toute l'ironie dans la manière choisie par Ulysse de régler ses comptes.
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  • Francois Laforest - Abonné
    28 novembre 2011 11 h 46
    Se réapproprier «ce monde-là»
    Un très beau texte d'abord à méditer en silence. Il n’y pas que «eux» et «nous» mais un «nous» commun qui nous interpelle ici.
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