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Le Grand Prix du Canada parti en fumée - L'exemple canadien

Le patron de la F1 veut dissuader d'autres pays d'emboîter le pas au Canada

Le Canada tentera-t-il de sauver son Grand Prix en assouplissant sa loi sur le tabac.
Photo : Agence Reuters
Le Canada tentera-t-il de sauver son Grand Prix en assouplissant sa loi sur le tabac.
Coup d'éclat? Chantage économique jumelé à une campagne de relations publiques particulièrement bien orchestrée? La disparition du Grand Prix du Canada, annoncée jeudi dernier par le promoteur de l'événement, Normand Legault, semble dépasser le cadre de la justification présentée par le grand patron de la Formule 1, Bernie Ecclestone. Car l'entrée en vigueur complète des lois fédérales et provinciales sur le tabac — à l'origine de la décision — qui, à partir du 1er octobre 2003, interdisent aux rouleurs de cigarettes tout parrainage d'événements sportifs et culturels ne serait qu'une grossière excuse, estiment les adeptes d'un monde sans fumée ni doigts jaunes. Excuse pour mettre au pas, au cours de la prochaine année, des États qui aimeraient marcher dans les traces du Canada.

Le geste a été remarqué. L'onde de choc, elle, n'a pas fini de passer. «Et c'est sans doute ce qu'espère M. Ecclestone», a commenté hier Louis Gauvin, de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, joint au téléphone en Finlande où il participe à la 12e Conférence mondiale sur le tabac et la santé. «En s'attaquant au Grand Prix de Montréal, le patron de la Formule 1 veut punir le Canada pour ses lois antitabac, mais aussi en faire un exemple à l'échelle planétaire pour dissuader d'autres pays d'emboîter le pas avec des politiques de santé publique aussi sévères.» Pour le bien des rois de la boucane qui chaque année investissent près d'un tiers de milliard de dollars dans la Formule 1 pour faire du bien à leur image.

Le sacrifice d'une des plus vieilles courses du championnat — 25 ans d'existence —, mais aussi une des plus courues par la foule comme par les téléspectateurs ici et en Europe, en raison d'un décalage horaire favorable, est donc justifié. Car le Canada, lorsqu'il est question de lutte contre la lutte au tabac, est une cible de choix. Pour cause...

Avec ses lois, le «plus meilleur pays au monde» s'est affiché au cours des dernières années sur la scène internationale comme l'un des modèles à suivre pour vaincre le tabagisme, prétendent les pourfendeurs de volutes fumées. Les lois sur le tabac adoptées par Ottawa en 1997 et son équivalent québécois de juin 1998 ont en effet, en avance sur le reste du globe, mis fin à la commandite d'événements sportifs ou culturels par l'industrie du tabac, en plus de faire apparaître des messages pour le moins explicites sur les paquets de blondes, que plusieurs États envient aujourd'hui et que la Grande-Bretagne se prépare même à copier.

Car ces politiques ont porté fruits. «Entre 1994 et aujourd'hui, le taux de tabagisme a considérablement chuté au pays, dit M. Gauvin, passant de 38 % à 26 %. Quant à la consommation de tabac chez les jeunes, une clientèle particulièrement ciblée par cette industrie en mal de renouvellement de consommateurs, ce taux est passé de 40 % à 27 % pour la même période de temps.»

Mais il y a plus. Fort de cette expertise en matière de lutte au tabagisme, le Canada a été au cours des dernières années à l'origine de la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT) orchestrée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Cette convention vise à généraliser la fin de la publicité sur le tabac, la promotion et les commandites partout dans le monde. Elle donne également le ton en faisant des avertissements imposés par Ottawa sur 50 % des paquets de cigarettes une norme, partagée désormais par tous les signataires.

Et ils sont nombreux: 41 États, dont le Canada et l'Union européenne, qui en ratifiant la convention l'ont fait entrer en vigueur en juin dernier. Les absents de la liste ont encore jusqu'au 29 juin 2004 pour suivre l'exemple en apposant leur griffe sur la dernière page de la CCLAT. Ce que le grand manitou des courses de bolides voit sans doute d'un très mauvais oeil pour le bien de son entreprise de course et les intérêts de ses amis spécialistes dans le roulage de clopes.

«L'annulation du Grand Prix est donc une belle menace que Formula One Managment [FOM] fait peser sur des pays qui accueillent des événements similaires et qui n'ont pas encore signé cette convention, estime Luk Joossens, de l'Union internationale du cancer. C'est un avertissement qui a d'ailleurs été efficace en Belgique, au Brésil ou en Allemagne, où les gouvernements ont amendé leurs lois antitabac pour accommoder le gestionnaire des Grands Prix.»

Le Canada risque-t-il d'entrer dans la danse pour sauver les 80 millions de retombées économiques inhérents à la première grande manifestation sportive de l'été montréalais? «Je ne pense pas, lance Louis Gauvin. Ce ne serait pas un choix judicieux. Québec et Ottawa ont déjà accordé cinq ans de grâce à la Formule 1 en repoussant l'entrée en vigueur complète de leur loi au 1er octobre 2003. M. Ecclestone savait donc à quoi s'attendre. L'industrie du tabac aussi d'ailleurs.»

Et d'ajouter: «On est ici face à une tactique évidente visant à gagner du temps. L'industrie du tabac est passée maître dans ce genre de stratégie pour maintenir les commandites, qui leur donnent beaucoup de visibilité, le plus longtemps possible. Il ne faut pas céder car cette industrie est de toute façon condamnée à disparaître un jour. Lorsqu'on est responsable de la mort de cinq millions de personnes chaque année dans le monde, on n'a pas le droit d'exister sur cette planète.»
Le Canada tentera-t-il de sauver son Grand Prix en assouplissant sa loi sur le tabac. Michael Schumacher est commandité par Marlboro.
 
 
 
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