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    À rebrousse-poil

    Un monde de chiens

    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
    S'il fut une époque où ils me laissaient indifférente, ils m'ont transmis la rage depuis quelque temps. Ne m'écrivez pas pour me dire que le vôtre est d'une race à part; les chiens des autres, c'est à peu près comme les enfants des autres... Sauf exception, j'ai développé une aversion pour le genre canin depuis un an, même si je partage mon toit avec un cynophile qui se prend pour un bouvier bernois.

    Selon les statistiques, les chiens ne sont pas plus nombreux qu'avant, mais plus mal élevés, on peut le supposer. Si l'on se fie aux permis octroyés par la Ville, 14 % des ménages à Montréal, contre 22 % à Laval, en ont au moins un. Et c'est sans compter les chiens sans médaille.

    Tiens, notre voisine d'en face en possède deux, qu'elle laisse japper de l'aurore à la brunante dans sa cour. Le petit, surtout, toujours dans les hautes fréquences, a été mitonné je ne sais combien de fois à toutes les sauces coréennes par mon esprit sadique. Délicieux, le steak de chien, paraît-il, et légèrement sucré selon les Coréens qui ont souvenir d'en avoir mangé avec du kimchi, une marinade de chou pimentée. Je me remettrais à bouffer de la viande rien que pour lui faire la peau, l'animal.

    J'ai averti la propriétaire plusieurs fois, puis porté plainte auprès de l'arrondissement, la Ville a ouvert un dossier, lui a servi une remontrance, le chien jappe toujours, devinez pourquoi. Et les amendes, c'est pour les poulets? Notez que si le(s) chien(s) jappe(nt) après 16h30, c'est le Service de police qui s'en charge.

    À la campagne (30 % des foyers en Estrie et 35 % dans les Laurentides), ça se corse. Toutes les libertés sont permises en vertu d'une loi tacite qui fait du chien l'équivalent d'un système d'alarme et d'un fidèle berger de roman alpestre. C'est la loi du plus fort, pire que sur un chantier de construction.

    En plus de japper tardivement lorsque son maître n'y est pas, le chien du voisin, un berger belge qui doit faire dans les 30-40 kilos, s'élance vers les promeneurs sur la route et il a sauté sur une de mes amies au printemps dernier. Nos relations de bon voisinage n'ont pas dégelé depuis. Le maître du berger m'a expliqué que je pouvais l'appeler avant d'aller faire une promenade pour qu'il attache son chien... et m'a suggéré de lui donner un coup de pied s'il se jetait sur moi. Sans commentaire.

    À la plage? Cet automne, dans le Maine, nous sommes tombés sur le Pet Friendly Month à l'auberge. Toute la journée, deux clébards se sont égosillés dans leur chambre, laissés seuls par leur propriétaire. J'ai failli japper lorsque je l'ai croisée le lendemain d'une sieste avortée et d'une nuit agitée. Mais je sais me tenir, surtout lorsque mon maître me passe la muselière.

    «Sartre avait bien raison: l'enfer, c'est les autres. On vous demande d'assujettir votre propre liberté à celle du chien», me confirme le Dr François Lubrina, qui a publié maints ouvrages tant sur les chiens que sur les chats. «Ne vous faites pas d'illusions; le problème, ce n'est pas le chien, mais le propriétaire. Ces gens-là auraient des enfants et ils ne seraient pas mieux élevés. Les théories du Dr Spock ont été un désastre pour les enfants, et les chiens aussi. Beaucoup de gens sont dépassés. Un chien a besoin d'être élevé. C'est un animal de meute et de hiérarchie. S'il ne trouve pas son maître, il devient le maître. Et n'oubliez pas que tous les chiens ne sont pas équilibrés, il y en a beaucoup de névrosés.»

    J'en dirais autant des maîtres, qui leur ressemblent forcément, tout le monde (et son chien) sait cela. Combien de petits chiens, le genre d'avortons même pas bons pour nourrir quatre personnes, ai-je croisés depuis un an, mollement installés dans des poussettes de bébé? Assez pour me demander si on n'assiste pas à un phénomène inquiétant de dérive de l'instinct de reproduction.

    Jusqu'aux magasins pour animaux qui vendent des costumes d'Halloween afin de transformer Pépette ou Bibitte en fantôme, en squelette ou en princesse. Bientôt, on finira par donner des biscuits en forme de nonosse aux enfants et des susucres aux chiens. Sans parler des gyms, des hôtels, des restos et des salons de beauté qui sont apparus sur la planète canine.

    «Tu comprends, nos chiens, ce sont nos enfants», m'a dit une amie dernièrement. Je suis pour tous les transferts affectifs possibles, je comprends l'anthropomorphisme et je ne mange pas mon prochain. Mais il y a un os: ces enfants, mal élevés ou non, restent des citoyens passifs dont les droits se font de plus en plus agressifs et les comportements agressants.

    Vos gueules, les mouettes

    J'ai une autre amie vivant seule, possédant un Yorkshire très bien de sa personne (ses enfants soupçonnent même qu'ils vont se marier!), qui a décidé d'utiliser les grands moyens pour faire taire le chien du voisin qui aboyait du matin au soir dans son immeuble. Elle l'a enregistré durant une heure. Puis, pendant toute une journée, elle a fait jouer l'enregistrement en boucle, le son à la puissance maximale.

    Comme elle s'y attendait, le voisin est venu cogner à sa porte:

    — Vous avez un nouveau chien?

    — Non, c'est le vôtre, je l'ai enregistré pour vous faire entendre ce que ça donne.

    Elle n'a plus jamais entendu le chien japper. Je trouve le procédé intelligent, même s'il s'adresse au cerveau reptilien du voisin. Il faut parfois apprendre à parler le langage des bêtes.

    Comme le dit mon vétérinaire, il est regrettable de devoir en arriver là et le manque de civisme est à mettre dans les pertes et profits du bon voisinage.

    Pour ma part, je songe désormais à apprendre à mordre, le seul moyen de se défendre efficacement contre les chiens, prétendait le biologiste et zoologiste autrichien Konrad Lorenz.

    Comme disait l'autre: un chien mord un homme, c'est un fait divers, un homme mord un chien, c'est un scoop. Allons-y pour le sensationnalisme.

    cherejoblo@ledevoir.com

    Twitter.com/cherejoblo

    ***

    Et les zestes

    Feuilleté: le livre Pourquoi les gens ont-ils la même tête que leur chien?, de Serge Ciccotti et Nicolas Guéguen (Dunod). De la psychologie humaine à la psychologie animale, le chemin est parfois bien escarpé. On nous explique que les chiens ressemblent à leur maître (comme les vieux couples finissent par se ressembler), pourquoi on trouve horrible de manger du chien (mais moins que de voir un frère et une soeur s'embrasser sur la bouche), on nous explique pourquoi les relations sociales sont facilitées par la présence des chiens (sauf avec les voisins), pourquoi il y a de la cruauté envers les animaux, de quelle façon ils influencent notre rythme cardiaque... Un tas d'études à lire et qui vont dans le sens du poil.

    Reçu: Anthologie d'éthique animale. Apologies des bêtes, de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, professeur invité à l'Université McGill. Le philosophe et juriste réunit 180 auteurs autour de la question de l'éthique animale et du comportement des hommes à leur égard, de l'Antiquité à nos jours. Pythagore, Voltaire, Sade, Hugo, Colette, Claudel, Yourcenar, André Comte-Sponville y vont tous de leurs réflexions, tant sur le végétarisme que sur la cruauté, les corridas et l'élevage industriel, nos droits et devoirs envers les animaux, qu'ils soient domestiqués, encagés, emprisonnés ou en liberté. À lire: l'anthropologue Claude Lévi-Strauss sur l'épidémie de la vache folle, l'arroseur arrosé qui tente de transformer des herbivores en cannibales. Le philosophe Jacques Derrida écrit: «Si tous les jours passait sous vos yeux, lentement, sans vous laisser le temps de la distraction, un camion rempli de veaux sortant de l'étable pour aller à l'abattage, pourriez-vous encore, pendant longtemps, manger du veau? [...] Il faudra donc, peu à peu, réduire les conditions de la violence et de la cruauté envers les animaux, et, pour cela, sur une longue échelle historique, aménager les conditions de l'élevage, de l'abattage, du traitement massif, et de ce que j'hésite à appeler un génocide, là où pourtant le mot ne serait pas si inapproprié.»

    Trouvé: sous «cinophagie» que Paris avait un marché au chien durant la guerre franco-prussienne de 1870. «Les boucheries de viande de chien furent nombreuses à Paris: le marché au chien se tenait alors rue Saint-Honoré», peut-on lire dans Wikipedia. Incidemment, on ne trouve presque plus de chiens à Paris depuis que le maire Bertrand Delanoë a appliqué des règlements plus stricts (180 euros pour les crottes sur le trottoir). «Le Parisien préfère ne pas avoir de chien plutôt que de se promener avec son petit sac et de ramasser les crottes. C'est contraire à l'esthétique», m'a fait remarquer le Dr François Lubrina. Si Paris peut se débarrasser de ses crottes (et de ses chiens), Montréal est certainement capable d'appliquer les règlements pour assurer la tranquillité du voisinage.

    Aimé: ce vieux classique du comportement canin et félin, Tous les chiens tous les chats, du biologiste autrichien Konrad Lorenz, publié en français en 1970. Les bêtes changent moins que les humains, du reste. Et les anecdotes de cet amoureux des animaux domestiques sont à la fois instructives et savoureuses. «Les chiens peuvent se rendre assez impopulaires en venant interrompre la conversation des adultes, et un chien qui a appris à laisser les gens tranquilles ne manquera pas d'acquérir l'estime générale» [on pourrait lire «enfant» à la place de «chien» et la phrase resterait valable], écrit le zoologiste qui a reçu le Prix Nobel de médecine en 1973.

    ***

    «La fameuse phrase, si fausse, "les animaux sont tellement meilleurs que les hommes", me rend toujours triste et songeur. Car il n'en est rien.» - Konrad Lorez, Tous les chiens tous les chats

    «Je déteste les gens qui ont un chien. Ils sont lâches et n'ont pas les tripes de mordre les gens eux-mêmes.» - August Strinberg

    «Le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme.» - Pierre Desproges
    Combien de petits chiens, le genre d’avortons même pas bons pour nourrir quatre personnes, ai-je croisés depuis un an, mollement installés dans des poussettes de bébé?<br />












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