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    Ainsi va la vie petit parapluie

    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
    • «C'est de l'intérieur de soi que vient la défaite. Dans le monde extérieur il n'y a pas de défaite. La nature, le ciel, la nuit, la pluie, les vents, ne sont qu'un long triomphe aveugle.» - Pascal Quignard
    • «La pluie tombe comme nous tombons amoureux: en déjouant les prévisions.» «La pluie porte en elle les gènes de l'enfance.» - Martin Page
    • «J'aime la pluie avant qu'elle tombe. Bien sûr que ça n'existe pas. C'est bien pour ça que c'est ma préférée. Une chose n'a pas besoin d'exister pour rendre les gens heureux.» - Jonathan Coe
    J'ai passé (couru?) l'Halloween dans toutes les conditions atmosphériques possibles. C'était l'époque encore naïve — berceau des patenteux — où l'on confectionnait ses déguisements en fouillant dans les placards. En fantôme déployé dans la neige blanche sous un drap usé, en romanichelle à jupons superposés livrée aux grands vents coquins, en princesse de satin rose (robe usée par ma grand-mère dans les bals des chevaliers de l'Alhambra) dans la danse des feuilles mortes, en magicienne sous la cape noire de chevalier de mon grand-père me protégeant de la pluie.

    Ma première fois était aussi un soir d'Halloween, dans cette même cape que j'ai conservée. Je ne me souviens plus s'il pleuvait mais je n'ai pas oublié à qui j'ai plu.

    La pluie un soir d'Halloween est une eau bénite sur une tire Sainte-Catherine qui colle aux dents, un goupillon sur un cercueil, une trace humide et méritante, un frisson avant la récompense ultime. Que serait une bataille gagnée sans l'adversité? Un comptoir de bonbons à ciel ouvert. La veille de la fête des Morts est un tombeau dans lequel nous enferment les nuages. Ils lui donnent tout son sens qui n'a rien à voir avec une campagne de financement pour le diabète ou l'UNICEF.

    Il y a toutes sortes de pluies et la plupart ne conviennent pas pour souligner un cortège de monstres et de morts-vivants, de vierges sacrifiées et de putes ensorcelées ou défoncées. Non, hormis peut-être la grêle, le petit crachin automnal sied le mieux à ces zombies qui consomment davantage qu'ils ne s'indignent.

    Ces dernières semaines, je me suis lovée dans l'automne et ses humeurs sous influence comme on s'emmitoufle dans un châle devant le foyer. Dès qu'il fait beau, je me sens tenue de tirer profit — dans un esprit tout à fait capitaliste — de ma journée. Dès qu'il pleut, je me tire une bûche et je vaque, je m'étends, je ronronne; le temps me donne enfin raison.

    De la pluie

    J'ai profité de la dernière fin de semaine de «mauvais temps» pour lire De la pluie de l'auteur Martin Page, le même qui nous a offert le délicieux Comment je suis devenu stupide dont le comédien Marc Labrèche a tiré un scénario de long métrage qu'on espère voir un jour sur grand écran.

    «La pluie est le mot de passe de ceux qui ont le goût pour une certaine suspension du monde. Dire que l'on aime la pluie, c'est affirmer une différence», écrit Page en amorce de ce petit essai, seul livre d'une collection de traités à saveur philosophique imaginés par des écrivains. Page s'est lancé dans le sujet entre deux romans, prétextant le désir de tirer son propre portrait sans s'intéresser à lui-même, désirant faire partager son amour de la pluie, tout simplement: «La pluie est mon esprit totémique, mon dieu intermittent.»

    Il pousse même l'audace jusqu'à affirmer que notre instinct de mort dicte notre détestation de la pluie, car au fond nous exploitons la nature en la détruisant... «La pluie est le dernier moyen que la Nature a trouvé pour se manifester dans nos villes», insiste l'auteur, qui y voit, avec raison, une ambassadrice du végétal, du minéral et de l'animal auprès de notre civilisation affairée, coupée des manifestations du divin.

    «Comme tout véritable amour, il exige invention, réflexion et une certaine expérience de la vie», écrit encore Martin Page. La pluie est un écrin et un écran, tantôt diaphane, tantôt plombé. «La diversité des caractères de la pluie égale celle de l'homme. Elle est sentimentale, passionnée, timide, exubérante. Après une longue délibération intérieure, elle a pris la décision de quitter les nuages et de se lancer à notre assaut. Pour l'accueillir comme elle le mérite, il nous faut comprendre sa personnalité», poursuit Page au sujet des célestes épanchements.

    Et parlant d'épanchements, la pluie les justifie tous. Les déprimes, les pleurs, les tristesses passagères, les épaules compréhensives, les siestes crapuleuses, les rapprochements fortuits prennent tout leur sens sous un toit de taule qui tambourine doucement. Mais n'oublions pas l'essentiel: «La pluie perd de son pouvoir érotique si elle devient la norme.» Apprécions donc sa présence parcimonieuse.

    Ciel, mon mari !

    La pluie rapproche les inconnus. J'ai partagé un parapluie de fortune totalement broche-à-foin, cette semaine, en sortant d'un colloque sur la nouvelle social-démocratie. Belle occasion pour flirter avec son propriétaire: «Ciel, mon mari!»

    Le parapluie m'a griffée, fait saigner du pouce. Ainsi va la vie, petit parapluie. Il faut se méfier des abris de fortune. «La pluie nous offre la possibilité d'une catastrophe», avais-je lu dans De la pluie. Un instinct antédiluvien nous rattrape, comme un marin au large qui voit venir les nuages lourds et se prépare au pire. On rabat les voiles, on se fait petit, on cherche le paratonnerre des yeux, quitte à n'essuyer que quelques gouttes. «Nous sommes proches de la panique des anciens face aux tumultes du ciel. Nous comprenons pourquoi ils créèrent les dieux; nous essayons de nous en confectionner quelques-uns, en catastrophe», ajoute l'auteur.

    Pour les mêmes raisons que lui, j'aime cette pluie qui me donne la permission de glander, soutire un lustre à ce qui ternit, fait miroiter les surfaces, embellit la lumière que diffuse l'oratoire Saint-Joseph de façon miraculeuse, offre l'occasion aux coquettes de sortir leurs bottes roses à pois blancs, aux enrhumés de se terrer chez eux, aux baignoires de se montrer accueillantes, à ma recette de chaï de prévenir les enrouements et aux madeleines d'embaumer.

    Pas un cimetière n'est aussi joli que sous une pluie fine. Et je souhaite de tout coeur qu'à ma dernière heure il pleuve, pour que les prismes se multiplient. Des larmes sans sel, des larmes de sel, peu me chaut.

    «Sur leur lit de mort, les vieillards devraient murmurer "Il a plu". Voilà la seule certitude. Est-on certain d'avoir aimé et d'avoir été aimé? Peut-on être sûr d'avoir accompli de grandes choses? L'honnêteté nous en garde. Mais l'agonisant sait que la pluie tomba du ciel, des bulletin météorologiques le prouvent», soutient Page.

    «Il a plu»... Entre vous et moi et quelques trépassés, c'est une épitaphe qui a tout pour plaire.



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    cherejoblo@ledevoir.com

    Twitter.com/cherejoblo

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    Éco-écoeurantite

    Tout d'abord, comment se débarrasser de l'objet. Cela paraît plus simple que ce ne l'est. Le lecteur DVD est mort: le faire réparer ou l'envoyer au recyclage? Future Shop ne les reprend pas et si ça se répare, il vous en coûte plus cher que les 40 $ exigés pour en racheter un nouveau. Le bac à recyclage ne se charge pas de l'électronique non plus.

    Et une visite à l'écoquartier pour se faire dire: «C'est pas ici, madame, faut aller à l'écocentre!» Et pour aller à l'écocentre (vous en comptez sept à Montréal), il vous faut une voiture. Après une heure de déambulations, mon appareil DVD sous le bras, j'arrive à l'écocentre, vaguement écoeurée.

    — Stationnez-vous, on va vous inscrire, me dit le préposé.
    — M'inscrire pourquoi? Je vous laisse mon lecteur de DVD.
    — Il faut savoir ce que vous apportez, ce que ça contient.
    — Vous voulez une prise de sang avec ça?

    Je fais demi-tour, mon DVD sous le bras. Éco-écoeurantite aiguë. Ça me changera de l'éco-anxiété.

    Comme la plupart des Québécois, je remise l'objet en attendant l'heure où la Ville de Montréal cessera de nous prendre pour des sites d'enfouissement.

    Si tous les Québécois vidaient le contenu de leur sous-sol, garage, shed, remise et mini-entrepôts, je vous garantis qu'on aurait ce qu'il faut pour se reconstruire un beau pays en neuf.

    http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

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    Et les zestes

    Aimé le documentaire On me prend pour une Chinoise! de Nicole Giguère, qui reprendra l'affiche à l'ONF la semaine prochaine, du 2 au 6 novembre, et le 7 au Musée de la civilisation de Québec. Cinq adolescentes adoptées qui retournent dans leur pays d'origine et partagent avec la caméra intime de Nicole Giguère leurs états d'âme et les difficultés d'adaptation. Du parapluie à l'ombrelle chinoise, la transition n'est pas si facile. www.onf.ca/film/on_me_prend_pour_une_chinoise_ba.

    Visité www.ecomuseedelaudela.net, qui propose une foule d'activités cette fin de semaine, dont la création d'un autel des morts, la première édition de la Fête des morts, une visite commentée du cimetière Notre-Dame-des-Neiges le jour de l'Halloween et des conférences sur les rites funéraires et l'histoire des monuments funéraires à Montréal. On annonce du beau temps!

    Adoré ABC des tracas d'Anne-Margot Ramstein et Matthias Arégui (Albin Michel jeunesse). «O» pour orageux et «P» pour pessimiste, cet abécédaire est un amalgame tout à fait splendide entre l'idée et le dessin. Vraiment, vraiment joli. Et une plate-forme visuelle intéressante pour parler d'autre chose que de la pluie et du beau temps après une dure journée à l'école.

    Feuilleté Tintin au pays des philosophes, un album publié par Philosophie magazine. Pour peu qu'on soit tintinophile, cette incursion dans la morale et l'éthique d'Hergé fera aussi de vous un tintinosophe. Michel Serres, Pascal Bruckner, Élisabeth de Fontenay, Raphaël Enthoven ont notamment participé à l'élaboration de cet ouvrage à la fois visuel et intellectuel. Philosopher sous la pluie va de soi. En compagnie de Tintin? Pourquoi pas!

    Frissonné en entamant Le bal des hypocrites de Tristane Banon. C'est un joli nom, Tristane. Mais l'histoire de cette jeune écrivaine abusée par les puissants (DSK en tête, les médias ensuite) est d'une tristesse... Après avoir lu un seul chapitre, on comprend pourquoi elle n'a pas osé porter plainte avant que huit années se soient écoulées. Elle accuse le Tout-Paris des people d'avoir été encore plus couillon qu'elle dans leur silence complice et entendu. La blessure est immense. L'agnelle contre le loup. Ciel nuageux et orages inclus.












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