Entrevue avec Jean-François Lisée et Gérald Larose - Une économie émergente se profile en lien étroit avec le développement durable
« Les crises se succèdent à une vitesse plus accélérée »
Le monde ne s'est jamais complètement extirpé de la sévère crise économique de 2008, dont les soubresauts se font toujours sentir et laissent planer la menace d'une replongée dans la récession. Pendant que l'économie traditionnelle bat de l'aile, plusieurs se tournent vers une économie sociale et solidaire (ESS) qui prend son envol. Jean-François Lisée et Gérald Larose en témoignent.
Directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), Jean-François Lisée aborde les enjeux liés à l'«autre» forme d'économie dans son livre intitulé Imaginer l'après-crise; il participera au rendez-vous du
17 octobre et dégage d'abord les deux lignes directrices en présence actuellement: «Cette économie sociale, face à la crise du capitalisme, est à la fois un rempart et un programme. Je parle d'un rempart parce que, que ce soit ailleurs ou au Québec, les entreprises qui ont le mieux résisté à la crise de 2008, ce sont les coopératives et les entreprises d'économie sociale; elles y sont arrivées notamment parce qu'elles ne sont pas cotées en Bourse et qu'elles sont protégées des fluctuations du marché.»
Il fournit plus de détails sur celles-ci: «Elles peuvent absorber une partie de la perte, par exemple celle du pouvoir de consommation, parce qu'elles répartissent entre les salariés-propriétaires le fardeau qui en découle; en matière de croissance ou de décroissance des entreprises, ce sont elles qui offrent aux salariés une meilleure protection par rapport aux autres qui s'affairent dans le reste de l'économie. En plus, elles sont généralement concentrées sur des services qui ne sont pas "délocalisables", comme l'entretien ménager, le ressourcement, le forestier ou d'autres: on ne peut pas aller faire cela en Chine, et il faut le faire chez soi, ce qui représente un facteur de stabilité supplémentaire.»
Survivre aux « crises »
Ces prémisses débouchent sur un constat à plus longue portée: «Tout cela signifie plus largement, pour moi, qu'on se dirige vers d'autres crises du capitalisme et il en découle que les sociétés qui auront en leur sein une plus grande part de leur économie axée sur le coopératif et le social sont celles qui vont le mieux traverser ces crises.» La résultante est la suivante: «Dans ce sens-là, quand on regarde vers l'avenir, on se dit que développer cette économie-là consiste à mieux se préparer et à se donner davantage de résilience face aux chocs à venir.»
Il en arrive à dégager le point central du programme inscrit en complémentarité du rempart: «L'entreprise capitaliste en soi, surtout quand elle est publique et inscrite en Bourse, fait face à l'obligation constante d'une augmentation de sa production, qui entraîne forcément une croissance de l'utilisation des ressources et de la consommation; il y a là un non-sens dans un univers où les ressources sont limitées. D'un autre côté, l'économie sociale et solidaire (ESS) peut décider de s'engager là-dedans, mais elle n'a pas à le faire; il ne figure pas dans son code génétique de devoir constamment augmenter sa production, son utilisation des ressources et la consommation des services ou des biens qu'elle produit.»
À partir de quoi, il tire cette conclusion: «Si on essaie d'imaginer demain une économie dont l'empreinte écologique sera plus faible, il est certain que plus il y aura une économie de nature sociale et solidaire, plus il sera facile de réduire cette empreinte. Le fait de la pousser dans cette direction-là, c'est un programme, et c'est répondre à plusieurs défis qui sont devant nous.»
Une force d'hier à aujourd'hui
Gérald Larose, porte-étendard syndical de longue date qui est aujourd'hui professeur à l'UQAM et président de la Caisse d'économie solidaire Desjardins, s'applique de son côté à dépeindre cette forme d'économie au Québec: «On a un beau patrimoine dans ce domaine et il y a des secteurs qu'on occupe depuis des dizaines d'années: il y a l'épargne et le crédit accompagnés de l'innovation récente que constituent les fonds de travailleurs, de même que les divers fonds régionaux, il y a l'agricole avec pour nouveauté tout l'aspect biologique, et le forestier avec d'importantes coopératives; et il y a aussi le volet de la culture, dont on ne parle pas assez mais qui se présente beaucoup sous la forme de coopératives ou d'organismes à but non lucratif [OBNL].» Il mentionne en ou-tre le logement social: «On a ici un parc immobilier important, et cela, depuis 80 ans.»
L'héritage est riche mais il s'est diversifié: «Depuis les années 1980, on a énormément développé de nouveaux créneaux, dont le plus spectaculaire demeure les centres de la petite enfance [CPE], qui sont insérés dans une politique publique mais dont la gestion relève de l'ESS. Existe aussi l'aide à domicile, qui mobilise une centaine d'entreprises, et on pourrait de plus parler des cuisines collectives. On possède donc à la fois un patrimoine en même temps qu'on se situe beaucoup en émergence sur plusieurs volets.»
Le virage politique nécessaire
En tenant compte de la présence de l'aspect financier, M. Larose considère que cette économie représente ici une force majeure qui, sur le plan politique, occupe une place mineure: «À ce point de vue, c'est un nain, et, à mon avis, il faut corriger cette situation le plus rapidement possible. À titre de secteur important, on s'est trop désintéressé de l'encadrement législatif et réglementaire; il en va de même de la gouvernance politique et du développement de l'économie.»
Comment corriger cette façon d'agir? «Il y a des axes sur lesquels il faut qu'on se déploie, dont le premier consiste à imposer que l'économie, ce n'est pas univoque mais pluriel; il y a celle qui est capitaliste, mais elle n'est pas la seule, car il existe aussi celle qui est publique, sociale et solidaire. Il faut faire reconnaître cela au quotidien.»
Un deuxième élément entre en jeu: «On doit être un acteur majeur pour proposer un développement économique qui soit d'une autre facture que celle qu'on connaît.» Le modèle traditionnel capitaliste est arrivé à terme: «Les crises se succèdent à une vitesse plus accélérée. Il importe de le changer et l'ESS est en mesure de peser d'un certain poids pour y arriver, non seulement sur le plan économique mais aussi sur les plans idéologique et politique: l'économie, ce n'est pas une fin en soi, c'est un moyen pour poursuivre des objectifs sociaux et cheminer dans le sens de l'intérêt général de la société. On doit être partie prenante de ce débat-là et on l'est trop peu.»
Par conséquent, il assure qu'il importe à l'ESS de développer quelques axes d'intervention précis pour prendre part à la partie qui se joue. Il identifie trois revendications de base se situant en lien étroit avec le concept fondamental de développement durable: la première relève de toute la problématique du territoire et de la propriété des ressources, la deuxième appartient à la responsabilisation et à la reddition de comptes des entreprises, et la troisième, à la démocratisation du développement économique. Ces mesures doivent s'inscrire dès à présent à l'ordre du jour politique, comme le prône Gérald Larose: «Ça doit faire partie du débat électoral; il faut que ceux qui se présentent pour assumer des responsabilités politiques soient questionnés et mis en demeure de se positionner.»
***
Collaborateur du Devoir
Directeur exécutif du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), Jean-François Lisée aborde les enjeux liés à l'«autre» forme d'économie dans son livre intitulé Imaginer l'après-crise; il participera au rendez-vous du
17 octobre et dégage d'abord les deux lignes directrices en présence actuellement: «Cette économie sociale, face à la crise du capitalisme, est à la fois un rempart et un programme. Je parle d'un rempart parce que, que ce soit ailleurs ou au Québec, les entreprises qui ont le mieux résisté à la crise de 2008, ce sont les coopératives et les entreprises d'économie sociale; elles y sont arrivées notamment parce qu'elles ne sont pas cotées en Bourse et qu'elles sont protégées des fluctuations du marché.»
Il fournit plus de détails sur celles-ci: «Elles peuvent absorber une partie de la perte, par exemple celle du pouvoir de consommation, parce qu'elles répartissent entre les salariés-propriétaires le fardeau qui en découle; en matière de croissance ou de décroissance des entreprises, ce sont elles qui offrent aux salariés une meilleure protection par rapport aux autres qui s'affairent dans le reste de l'économie. En plus, elles sont généralement concentrées sur des services qui ne sont pas "délocalisables", comme l'entretien ménager, le ressourcement, le forestier ou d'autres: on ne peut pas aller faire cela en Chine, et il faut le faire chez soi, ce qui représente un facteur de stabilité supplémentaire.»
Survivre aux « crises »
Ces prémisses débouchent sur un constat à plus longue portée: «Tout cela signifie plus largement, pour moi, qu'on se dirige vers d'autres crises du capitalisme et il en découle que les sociétés qui auront en leur sein une plus grande part de leur économie axée sur le coopératif et le social sont celles qui vont le mieux traverser ces crises.» La résultante est la suivante: «Dans ce sens-là, quand on regarde vers l'avenir, on se dit que développer cette économie-là consiste à mieux se préparer et à se donner davantage de résilience face aux chocs à venir.»
Il en arrive à dégager le point central du programme inscrit en complémentarité du rempart: «L'entreprise capitaliste en soi, surtout quand elle est publique et inscrite en Bourse, fait face à l'obligation constante d'une augmentation de sa production, qui entraîne forcément une croissance de l'utilisation des ressources et de la consommation; il y a là un non-sens dans un univers où les ressources sont limitées. D'un autre côté, l'économie sociale et solidaire (ESS) peut décider de s'engager là-dedans, mais elle n'a pas à le faire; il ne figure pas dans son code génétique de devoir constamment augmenter sa production, son utilisation des ressources et la consommation des services ou des biens qu'elle produit.»
À partir de quoi, il tire cette conclusion: «Si on essaie d'imaginer demain une économie dont l'empreinte écologique sera plus faible, il est certain que plus il y aura une économie de nature sociale et solidaire, plus il sera facile de réduire cette empreinte. Le fait de la pousser dans cette direction-là, c'est un programme, et c'est répondre à plusieurs défis qui sont devant nous.»
Une force d'hier à aujourd'hui
Gérald Larose, porte-étendard syndical de longue date qui est aujourd'hui professeur à l'UQAM et président de la Caisse d'économie solidaire Desjardins, s'applique de son côté à dépeindre cette forme d'économie au Québec: «On a un beau patrimoine dans ce domaine et il y a des secteurs qu'on occupe depuis des dizaines d'années: il y a l'épargne et le crédit accompagnés de l'innovation récente que constituent les fonds de travailleurs, de même que les divers fonds régionaux, il y a l'agricole avec pour nouveauté tout l'aspect biologique, et le forestier avec d'importantes coopératives; et il y a aussi le volet de la culture, dont on ne parle pas assez mais qui se présente beaucoup sous la forme de coopératives ou d'organismes à but non lucratif [OBNL].» Il mentionne en ou-tre le logement social: «On a ici un parc immobilier important, et cela, depuis 80 ans.»
L'héritage est riche mais il s'est diversifié: «Depuis les années 1980, on a énormément développé de nouveaux créneaux, dont le plus spectaculaire demeure les centres de la petite enfance [CPE], qui sont insérés dans une politique publique mais dont la gestion relève de l'ESS. Existe aussi l'aide à domicile, qui mobilise une centaine d'entreprises, et on pourrait de plus parler des cuisines collectives. On possède donc à la fois un patrimoine en même temps qu'on se situe beaucoup en émergence sur plusieurs volets.»
Le virage politique nécessaire
En tenant compte de la présence de l'aspect financier, M. Larose considère que cette économie représente ici une force majeure qui, sur le plan politique, occupe une place mineure: «À ce point de vue, c'est un nain, et, à mon avis, il faut corriger cette situation le plus rapidement possible. À titre de secteur important, on s'est trop désintéressé de l'encadrement législatif et réglementaire; il en va de même de la gouvernance politique et du développement de l'économie.»
Comment corriger cette façon d'agir? «Il y a des axes sur lesquels il faut qu'on se déploie, dont le premier consiste à imposer que l'économie, ce n'est pas univoque mais pluriel; il y a celle qui est capitaliste, mais elle n'est pas la seule, car il existe aussi celle qui est publique, sociale et solidaire. Il faut faire reconnaître cela au quotidien.»
Un deuxième élément entre en jeu: «On doit être un acteur majeur pour proposer un développement économique qui soit d'une autre facture que celle qu'on connaît.» Le modèle traditionnel capitaliste est arrivé à terme: «Les crises se succèdent à une vitesse plus accélérée. Il importe de le changer et l'ESS est en mesure de peser d'un certain poids pour y arriver, non seulement sur le plan économique mais aussi sur les plans idéologique et politique: l'économie, ce n'est pas une fin en soi, c'est un moyen pour poursuivre des objectifs sociaux et cheminer dans le sens de l'intérêt général de la société. On doit être partie prenante de ce débat-là et on l'est trop peu.»
Par conséquent, il assure qu'il importe à l'ESS de développer quelques axes d'intervention précis pour prendre part à la partie qui se joue. Il identifie trois revendications de base se situant en lien étroit avec le concept fondamental de développement durable: la première relève de toute la problématique du territoire et de la propriété des ressources, la deuxième appartient à la responsabilisation et à la reddition de comptes des entreprises, et la troisième, à la démocratisation du développement économique. Ces mesures doivent s'inscrire dès à présent à l'ordre du jour politique, comme le prône Gérald Larose: «Ça doit faire partie du débat électoral; il faut que ceux qui se présentent pour assumer des responsabilités politiques soient questionnés et mis en demeure de se positionner.»
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Collaborateur du Devoir








