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    Histoire - La relation complexe des Québécois avec leur histoire

    29 septembre 2011 |Jocelyn Létourneau - Professeur d'histoire à l'Université Laval | Actualités en société
    D'un côté, on dit que les Québécois ont un problème avec leur passé, qu'ils ne l'aiment pas au point d'en avoir honte. De l'autre, on soutient que la jeunesse montante, ignorante de l'histoire de sa société parce que butant sur des questions de faits et de dates, se détache graduellement du passé collectif pour se recroqueviller dans ses ego identitaires. De manière générale, on prétend que le monde n'en a que pour le présent et que le passé fout le camp. On se demande à partir de quelle plateforme ces briques sont lancées dans la mare de la discussion publique.

    Les Québécois et leur passé

    Trop peu d'études empiriques ont été faites sur la relation que les Québécois entretiennent avec le passé. Celles que j'ai réalisées avec des collègues (voir par exemple lescanadiensetleurspasses.ca) ne permettent pas de soutenir que les Québécois ont une attitude de rejet envers leur histoire. S'il est vrai d'affirmer que ces derniers, de manière générale, sont moins nombreux que les autres Canadiens à manifester de l'enthousiasme envers le passé, ils demeurent très majoritaires à se dire intéressés par le passé en général, par le passé de la famille et par le passé du Canada.

    Si on interroge les Québécois sur l'importance qu'ils accordent à différents passés, ils déclarent également, en forte majorité, que le passé de la famille, de la province, du groupe ethnique, de la religion et du Canada est important ou très important. Certes, au Québec même, les francophones, par rapport aux non-francophones, semblent faire état d'une insensibilité relative à l'égard de ces différents passés. À l'exception du passé de la province, il se trouve toujours plus de francophones à mentionner, à propos de chacun des autres passés (famille, province, groupe ethnique, religion, Canada), qu'il est peu ou qu'il n'est pas important pour eux.

    Pareille inclination peut désoler. Il faut toutefois éviter de crier au loup et de laisser entendre que les Québécois ont horreur de leur passé ou qu'ils préfèrent l'oublier. Si on peut penser qu'une bonne partie de la population québécoise veut passer à l'avenir, rares sont ceux qui entendent effectuer le passage en privilégiant la ligne de la rupture radicale. La simple observation de l'histoire québécoise suffit à montrer comment cette société s'est transformée dans le cadre de révolutions tranquilles où le désir de refondation a toujours été, y compris aujourd'hui, fortement imbriqué au souci de continuation.

    Et les jeunes?

    En se fondant sur des sondages contestables où l'on pose aux jeunes des questions ponctuelles et circonstancielles sur l'histoire du Québec, on en conclut que ces derniers sont devenus amnésiques et qu'ils n'ont cure des enracinements qui font d'eux ce qu'ils sont maintenant. Certaines enquêtes que j'ai menées montrent pourtant que les jeunes, à défaut d'avoir un grand bagage de connaissances sur le passé, ont des visions fortes de l'expérience historique québécoise.

    Par ailleurs, s'il est vrai d'affirmer que des jeunes entendent peu à l'histoire du Québec et que d'autres n'ont rien à cirer de son passé, la proportion des apathiques, des indifférents ou des résignés reste très, très faible. Dans leur immense majorité, les jeunes s'intéressent à l'histoire de leur société. Ils n'ont pas honte de son passé, même si près de la moitié d'entre eux ont une vision plutôt pessimiste ou douloureuse de ce qu'a été l'expérience historique québécoise. Enfin, bien que l'on retrouve les traces d'un mépris de soi chez certains jeunes («Le Québec c'est bad», «On est des nowhere», «Une histoire de colons»), ce sentiment demeure minoritaire au profit d'une conscience historique bien plus sagace de ce que fut l'aventure québécoise dans le temps.

    L'histoire... partout

    À l'encontre de ce qu'avancent les commentateurs pressés, le passé demeure éminemment présent dans la société. Cela est vrai au Québec comme au Canada anglais, aux États-Unis et en Australie, pour s'en tenir aux cas sur lesquels on possède une abondance de données. Non seulement consomme-t-on beaucoup de produits à caractère historique — films, expositions, site historiques, romans, jeux vidéo, fêtes, etc. —, mais dans l'intimité de leur foyer, les ménages se livrent à une foule d'activités d'ordre historique — confection d'albums-souvenirs, édition de films de famille, production d'arbres généalogiques, etc.

    Le succès de l'émission J'ai la mémoire qui tourne, où l'on présente des passages de vie filmés qui sont autant de moments signifiants ou anecdotiques d'histoire populaire, témoigne du fait que l'immense majorité des gens ne veut ni oublier son passé intime ni omettre la connexion qu'il est possible d'établir, à travers le passé familial, avec le mouvement général de la société.

    Évidemment, reconnaître le passé comme il fut ne signifie pas que l'on ne veut pas prendre de distance par rapport à ce qu'on a vécu à l'échelle individuelle ou collective. Dans ce recul (critique?) par rapport à l'histoire, certains perçoivent le symptôme d'une répudiation du passé. Il faut plutôt y découvrir l'expression d'une conscience historique évoluant.

    La relation des Québécois à leur passé est une question complexe que l'on commence à peine à défricher à partir de la prise en compte des opinions populaires. Il est dommage que certains ténors, évitant de recourir à quelque source, imposent leurs impressions à titre de données. Central dans la construction de la société, le passé est un chantier que l'on a intérêt à protéger des abus en tous genres.

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    Dès aujourd'hui et jusqu'au 1er octobre, l'auteur organise à Québec un grand colloque international sur le sujet de l'article.

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    Jocelyn Létourneau - Professeur d'histoire à l'Université Laval












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