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    Un lieu, un nom - Le sinueux chemin de Guibord à Gilford

    En tant que libre penseur qui possédait une vaste bibliothèque ouverte au public et comptant des centaines de livres à l’Index, Joseph Guibord avait le don de s’attirer les foudres de l’Église. Le nom de la rue Gilford est dû à un «glissement orthographique».<br />
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir En tant que libre penseur qui possédait une vaste bibliothèque ouverte au public et comptant des centaines de livres à l’Index, Joseph Guibord avait le don de s’attirer les foudres de l’Église. Le nom de la rue Gilford est dû à un «glissement orthographique».
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    Pendant la presque totalité de son parcours, la rue Gilford à Montréal fait comme la plupart des autres: elle coupe les rues à angle droit, sagement, dans la ville au design quadrillé. Lorsqu'on l'arpente d'est en ouest, elle montre un premier signe de délinquance au croisement de la rue de Mentana: elle reprend son trajet en étant décalée de plusieurs mètres vers le nord. Elle s'interrompt brièvement pour faire place à un passage piétonnier à proximité de la station de métro Laurier. Puis, entre Berri et Rivard, son insolite destin éclate au grand jour. Elle bifurque à 45 degrés en direction sud, passe Saint-Denis et va terminer sa course à l'angle d'Henri-Julien.

    Si la rue Gilford a un tracé particulier au coeur du Plateau Mont-Royal, une sinuosité qui détonne de manière pittoresque dans le paysage urbain, elle rappelle aussi une histoire pas banale du tout.

    D'abord parce que son nom est erroné, relevant de ce qu'on appellera un «glissement orthographique». Monsieur Gilford n'a jamais existé, ou, s'il a bel et bien foulé cette Terre, ce n'est pas en son honneur que la rue a été baptisée.

    On a plutôt affaire ici à Joseph Guibord. Né en 1809, Guibord pratiquait le métier d'imprimeur, et on raconte qu'il y excellait. Mais il était surtout rattaché à l'Institut canadien de Montréal, un cercle de libres penseurs fondé en 1844 qui prônait, entre autres choses, la séparation de l'Église et de l'État et l'instruction laïque et qui possédait une vaste bibliothèque ouverte au public et comptant des centaines de livres à l'Index.

    Inutile de dire que cette société avait le don de s'attirer les foudres de l'évêque de l'époque, Ignace Bourget, ultramontain de stricte obédience. Mgr Bourget réprouvait à ce point les positions et les actes de l'Institut qu'en 1859 il en excommunia tous les membres.

    Une polémique intense

    Probablement parce qu'il fut le premier du groupe à décéder après l'excommunication, Guibord suscita une intense polémique après sa mort en 1869. C'est que l'Église lui refusa l'inhumation au cimetière catholique de la Côte-des-Neiges, et il dut être enterré provisoirement dans un lieu protestant.

    Sa veuve, Henriette Brown, intenta un procès contre l'Église et, d'instance en instance, l'affaire dura cinq ans. Ce fut finalement le Conseil privé de Londres qui dut trancher, et il le fit en faveur de Guibord, ordonnant que sa dépouille soit transférée à Côte-des-Neiges. Une première tentative en ce sens fut faite au début de 1874, mais elle se heurta à des opposants catholiques qui bloquaient l'entrée du cimetière. Quelques mois plus tard, les restes de Guibord pouvaient enfin accéder à leur dernière demeure, mais on dut procéder sous escorte militaire. Et Mgr Bourget prit soin, au préalable, de désacraliser l'espace où il fut enterré afin de bien montrer à tous que gisait là un damné et qu'il ne s'agissait pas d'une terre bénite.

    Et l'Église remporta la bataille finale, puisque l'Institut canadien de Montréal fut dissous en 1880, un an après qu'un certain Henry W. Hopkins, chargé de dresser les plans du quartier, eut mal transcrit le nom de Guibord. L'erreur s'est répétée dans tous les documents subséquents.

    D'abord une tannerie

    Quant à la rue Gilford elle-même, Gabriel Deschambault, de la Société d'histoire et de généalogie du Plateau Mont-Royal, souligne que le secteur fut occupé dès 1710, quand Jean-Louis Plessy, dit Béllaire, commença d'exploiter une tannerie, située là où l'avenue du Mont-Royal croise aujourd'hui Henri-Julien. On est alors, évidemment, en rase campagne. «Les tanneries étaient placées loin de la ville en raison des odeurs qui en émanaient, explique M. Deschambault. Et elles avaient besoin de beaucoup d'eau. Celle-ci s'approvisionnait dans les ruisseaux qui descendaient du mont Royal.»

    C'est au XIXe siècle qu'un chemin est aménagé là où la rue Gilford «fait un croche». Celui-ci se prolongeait alors jusqu'à l'emplacement actuel du parc Laurier, où l'on avait ouvert une carrière de pierre calcaire. Les carriers empruntaient cette voie pour traverser le coteau Saint-Louis ou se rendre jusqu'au quartier Saint-Jean-Baptiste. Longtemps, il a d'ailleurs été appelé «chemin des Carrières». Des maisons ont graduellement été bâties le long de celui-ci. D'autres carrières ont également été en activité un peu plus au nord, d'où le nom de «rue des Carrières» encore existant.

    Et la pierre récoltée dans ce qui allait devenir le parc Laurier, souligne M. Deschambault, a notamment servi à la construction de l'église Saint-Enfant-Jésus, située rue Saint-Dominique, entre Saint-Joseph et Laurier. De même qu'à celle de l'église Notre-Dame-du-Très-Saint-Sacrement, avenue du Mont-Royal.

    Et même si l'histoire ne lui a pas fait justice, Joseph Guibord peut tout de même reposer en paix. À moins que...
     
     
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