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    Réinventer la ville - Fleurir pour embellir et rassembler

    Les Montréalais de la rue Des Écores ont cassé le béton et planté des fleurs

    8 août 2011 |Philippa Duchastel de Montrouge | Actualités en société
    Laurent Richer, qui habite rue Des Écores, à Montréal, a lancé le projet de transformer sa rue en aménageant des espaces verts là où le béton était roi.<br />
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Laurent Richer, qui habite rue Des Écores, à Montréal, a lancé le projet de transformer sa rue en aménageant des espaces verts là où le béton était roi.
    Il faut plus que du béton et de l'asphalte pour développer une rue, un quartier, une ville à échelle humaine. Le Devoir poursuit sa série sur les exemples québécois à suivre et les erreurs à ne plus répéter. Aujourd'hui: aménagement et réappropriation de l'espace par les citoyens.

    En longeant le trottoir de la rue Des Écores, à Montréal, on remarque que chaque carré de terre où pousse un arbre a sa propre identité: fleuri et pétant de couleur chez Ginette, plus moderne avec brisures d'asphalte recyclé et mousse verte devant chez Louise. Hosta et astilbes pour l'ombre, hémérocalles et rudbeckies au soleil. Toutes ces plantes poussent là où, un an plus tôt, il n'y avait qu'asphalte et béton.

    Car, avant cet été, la rue était grise et sans vie. «Tout simplement dit, c'était laid», se souvient le jeune Laurent Richer, finissant au secondaire, qui a décidé de prendre les choses en main. Avant, sous l'asphalte, «c'était comme si les racines d'arbre cherchaient à s'échapper», ajoute-t-il. Les petits carrés de terre étaient si denses que seuls les mégots de cigarettes y poussaient.

    L'idée de transformer cette vieille bande de bitume fissurée et sale, qui recouvrait un espace jadis gazonné entre le trottoir et la chaussée, «a germé depuis septembre dernier» dans le cadre d'un projet d'école, raconte l'élève, lui-même résident de la rue. Son projet a transformé non seulement un espace, mais aussi tout le voisinage.

    Pour réaliser ce genre d'aménagement collectif, il fallait d'abord «prendre le pouls de la population et vendre l'idée de refaire la rue. Exactement comme une stratégie marketing.» Les voisins ne se sont pas fait prier. Certains organismes ont contribué, comme le Jardin botanique, qui a fait don de bulbes de tulipes, et la Ville, qui a fourni le compost et un conteneur, aidant ainsi à réduire les coûts. Et puis, il y a eu le grand coup de pouce de Marc-André Gadoury, conseiller de l'arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie et amateur d'urbanisme, qui a guidé le jeune dans les dédales de la bureaucratie et de la paperasse, parfois démoralisants. En outre, plusieurs cols bleus sont venus donner de bons coups de pelle pour enlever les 30 tonnes d'asphalte, aidant ainsi les résidents qui ont fait le gros du travail. «Et sous la pluie, en plus!», raconte M. Richer en riant.

    Deux semaines plus tard, c'était la journée du jardinage. «Il faisait froid, mais tous les voisins étaient là, à quatre pattes, les mains dans la terre en train de planter. On se passait les pelles, les brouettes, les fleurs.» Du café chaud aussi.

    Un quartier transformé

    Aujourd'hui, deux mois plus tard, il est difficile de s'imaginer le quartier autrement. Leïla Rached-d'Astoud, voisine et bonne amie de M. Richer, s'émerveille encore. Elle constate qu'il y a maintenant peu de déchets qui traînent. «On se sent toujours plus mal de salir là où c'est beau.» De détritus, on ne voit qu'une seule petite bouteille de bière près de la borne-fontaine, encore entourée d'asphalte.

    L'embellissement de la rue n'est pas strictement esthétique, mais a aussi tissé de beaux liens entre voisins. «Maintenant, c'est des rapports différents. On ne va plus simplement se croiser sur la rue le matin, pressés, et se lancer des "ah bonjour, ça va?" La rue Des Écores est devenue une communauté», explique Mme Rached-d'Astoud. Une autre voisine, Ilda Cerqueira trouve dommage que l'été soit si court. «Parce que l'été toute l'année, ça serait encore plus beau! On en profite pour jardiner, pour placoter. La rue est vivante!» En prévision de l'hiver, plusieurs voisins planifient déjà des réunions au chaud lors de soupers, une fois par mois.

    Michel Gariépy, spécialiste en urbanisme à l'Université de Montréal, se réjouit de voir ce phénomène prendre de l'ampleur. «Que les aménagements paysagers jouent un grand rôle au plan esthétique, c'est de toujours. Mais, maintenant, on s'aperçoit qu'ils jouent un grand rôle dans le contrôle de la chaleur en milieu urbain.» Il croit que les villes doivent tout mettre en oeuvre pour favoriser la prise en charge de l'aménagement par les citoyens, qu'il s'agisse de s'occuper de jardins ou d'autres espaces de verdure. L'agriculture urbaine a justement la cote, mais le manque d'espace limite souvent les citadins.

    La guérilla gardening

    De plus grands projets verts, comme le verdissement des ruelles, demandent l'implication de tous les voisins et aussi de l'administration municipale, ce qui est parfois complexe.

    Certains décident donc de sauter la clôture: c'est la guérilla du jardinage, ou «guérilla gardening», un mouvement qui se répand dans plusieurs grandes villes du monde. Agissant seuls ou en groupe, des passionnés du jardinage s'approprient les espaces urbains abandonnés et négligés pour en faire des îlots verts et fleuris. Ils n'ont pas de permis de la ville, ni l'accord des propriétaires. Comme des graffitis, mais «verts».

    Un peu moins radical, Alexis Nivet, membre du CRAPAUD — le Collectif de recherche sur l'aménagement paysager et l'agriculture urbaine durable — de l'Université du Québec à Montréal, explique son idée avec un slogan: «Libérer les plantes potagères».

    Il propose un mariage entre la guérilla du jardinage et le mouvement d'agriculture urbain pour valoriser la culture de fruits et légumes dans les villes. «Le principe est simple: repérez un endroit public montréalais, bac à fleurs abandonné, surface de terre non exploitée, et plantez-y discrètement une plante potagère», explique M. Nivet. Ce n'est pas un plaisir pour lui «d'aller dans une épicerie trop climatisée où on va [lui] vendre des aliments transformés Dieu sait comment ou par qui». Il est encore trop tôt pour évaluer la participation populaire à son projet, mais les bacs à fleurs de la rue Ontario, pourtant tout près de l'UQAM, sont toujours vides. Avis aux intéressés.

    Des idées vertes

    Car l'idée de guérilla du jardinage ne semble pas prendre racine à Montréal ou Québec, même si les terrains vagues et autres occasions ne manquent pas. Quelques événements Facebook, un peu de bouche-à-oreille, mais c'est tout. Étrangement, Toronto, Victoria et V ancouver semblent beaucoup plus enclins à entrer dans le mouvement.

    Pour ceux que cela intéresse, le vendredi 16 septembre sera le Park(ing) Day, célébré dans près de 200 villes du monde, dont Paris, Philadelphie et San Francisco. Il s'agit de couvrir de bandes de gazon les espaces normalement utilisés pour le stationnement automobile. On se paie un parcomètre au centre-ville, disons rue Sainte-Catherine ou boulevard Charest, on recouvre l'espace de verdure, on ajoute un banc et on en profite.

    Autre possibilité: jardiner dans les nids-de-poule! Oui, oui! Un artiste australien du nom de Steven Wheen les remplit de terre et y plante des fleurs, plutôt que de s'en plaindre. On peut voir ses créations sur thepotholegardener.com.
    Laurent Richer, qui habite rue Des Écores, à Montréal, a lancé le projet de transformer sa rue en aménageant des espaces verts là où le béton était roi.<br />
Des citoyens de l’arrondissement Rosemont–Petite-Patrie, aidés par des cols bleus de Montréal, ont retiré 30 tonnes de béton entre le trottoir de la rue Des Écores et la chaussée.<br />












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