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L'essaim sur le toit

Et si la ville était la clé de la survie de l'abeille?

Le déclin des colonies s'est fait sentir avant le début du millénaire, mais aujourd'hui, les apiculteurs de partout sur le globe perdent plus du tiers de leurs ouvrières, des pertes qui grimpent jusqu'à 60 %.
Photo : Source Les urbainculteurs Le déclin des colonies s'est fait sentir avant le début du millénaire, mais aujourd'hui, les apiculteurs de partout sur le globe perdent plus du tiers de leurs ouvrières, des pertes qui grimpent jusqu'à 60 %.
La porte d'entrée de la ruche couleur poussin était bondée d'abeilles lundi dernier. Elles fourmillaient sur la piste d'atterrissage, prêtes à décoller pour aller butiner ou à rentrer avec leur butin, c'est comme vous voulez. Elles se foutaient bien de Marie et de moi; aucune d'elles n'a daigné s'ébattre autour de nos têtes, en guise de coucou ou pour nous intimider. Rien. Les abeilles ont beaucoup trop de boulot; après tout, il y a toute la ville de Québec à polliniser.

Marie Eisenmann et sa bande d'Urbainculteurs, un organisme promouvant l'agriculture urbaine, viennent de se mettre à l'apiculture sur quelques toits de la capitale nationale. Elles ont installé à la fin du mois de mai une dizaine de ruches sur les terrasses des hôtels Marriott, Best Western, sur le Centre des congrès ainsi qu'à Cap-Rouge. Il y en avait deux sur celle de l'hôtel du Vieux-Québec, où j'ai retrouvé la cofondatrice du projet lundi dernier. Le groupe et quelques employés du Mariott ont goûté au miel quelques jours plus tôt et la rumeur court qu'il serait meilleur que celui des champs.

Donc, après le miel de trèfle et le miel de bleuets, le miel de fumée de tuyau d'échappement et le miel de gazon jauni du parc du coin de la rue? «La ville est un endroit beaucoup plus sain que la campagne pour les abeilles, explique la toute menue Marie Eisenmann pendant que les abeilles se contrefichaient toujours de nous. C'est étonnant, mais c'est la réalité.»

La ville possède en fait quelque chose que le bucolique terroir a perdu: la biodiversité. En ville, les abeilles trouvent des fleurs de toutes sortes, engraissées à l'eau de pluie. Une rareté à la campagne.

Les champs sont affaiblis par la monoculture et les abeilles tombent comme des mouches, liquidées par les pesticides et les insecticides épandus dans les plantations. Les parasites se sont ajoutés au funeste cocktail chimique. Le déclin des colonies s'est fait sentir avant le début du millénaire, mais aujourd'hui, les apiculteurs de partout sur le globe perdent plus du tiers de leurs ouvrières, des pertes qui grimpent jusqu'à 60 %.

Le problème est d'autant plus alarmant que les abeilles sont responsables de la pollinisation de 90 % des aliments que nous mangeons — «Mmm, j'ai entendu que ce serait autour de 70 %», me corrige Marie, hésitante. Plus tard, sur Internet, j'ai lu que ça correspondait plutôt au tiers; alors, vous prendrez bien la statistique qui vous convient. La mienne, c'est 73 %, car il me semble que ça garde sur le qui-vive de savoir que, sans abeilles, les courgettes, les bleuets du Lac, les «saisons exceptionnelles de framboises» et les pommes Cortland pourraient disparaître et que nous serions alors contraints de manger du gruau pour le restant de nos jours. Et encore, ça, c'est s'il nous reste de l'eau.

Mais qu'importe. On évoque littéralement un «beepocalypse».

Est-ce que c'est un peu pour... disons... faire en sorte qu'on soit capables de subvenir à nos besoins en cas de fin du monde que vous faites tout ça? «Disons que ce n'est pas affiché comme tel dans nos communications, mais dans ma démarche personnelle, il y a un peu de ça, oui», confie l'urbaincultrice. Le but de cette nouvelle expérience que tente l'organisme qu'elle a cofondé est d'abord de faire comprendre l'importance des butineuses dans la pollinisation. De promouvoir l'agriculture à petite échelle. Et dans l'absolu, donner la piqûre aux autres locavores et/ou altruistes qui souhaiteraient assurer la survie de l'espèce, tiens.

À chacun sa ruche

L'apiculture urbaine n'est pas nouvelle. De grandes villes comme Paris, Berlin et Hong Kong voient depuis un moment pousser les ruches sur leurs terrasses ou leurs toits. New York en compte plus de 400, pour le plus grand bonheur des citadins apiculteurs qui peuvent récolter en toute légalité le labeur doré des abeilles depuis mars 2010. À Québec, les Urbainculteurs ont suivi les traces du chef Jean Soulard, qui produit déjà son miel sur le toit du Château Frontenac. Aujourd'hui, il est même autosuffisant: ses abeilles lui fabriquent près de 600 livres de bonheur sucré.

Contrairement aux fameuses poules en ville, toutefois, dont l'élevage est réglementé, tout le monde peut posséder sa colonie d'abeilles. Pour autant qu'elle soit située à une distance de 15 mètres des voisins. Il est donc impensable de placer une «ruchette» à côté de son plant de tomates sur le balcon. Ô, allez, résidants sardinés de Rosemont-Petite-Patrie, consolez-vous: il vous reste les toits. «L'important est d'avoir un sol plat, que l'endroit ne soit pas trop exposé aux vents et qu'il soit ensoleillé», conseille Marie.

Elles sont un peu comme nous, les abeilles. Elles préfèrent quand Colette Provencher annonce du beau temps.

Des filles d'expérience

Les ruches des Urbainculteurs appartiennent à l'apiculteur Jean Forest, de la Miellerie de Champlain, et elles devraient produire chacune de 50 à 100 livres de miel. Déjà, le camionneur et ébéniste retraité, qui embrasse cette nouvelle carrière depuis six ans, doit ajouter une quatrième boîte à miel sur les ruches de l'Hôtel du Vieux-Québec tant ses travailleuses ailées bossent fort. Elles ont après tout plus de 100 millions d'années d'expérience dans le domaine.

Le nectar de ses petites employées, qui parcourent jusqu'à quatre kilomètres pour butiner, est très attendu, et le projet reçoit un accueil enthousiaste des citadins. Au téléphone, l'apiculteur me raconte qu'en début de semaine, alors qu'il s'occupait des ruches de Cap-Rouge, installées sur le toit de la pizzeria Chic Alors!, des curieux sont passés le voir. «Autour, y a une garderie, un mini-centre commercial, mais les gens sont pas craintifs. Y a un homme qui s'est arrêté et qui parlait du miel comme de son miel, parce que les filles ont butiné dans ses plates-bandes. C'est un avantage d'avoir des abeilles dans son coin. Ça rend les jardins des madames plus beaux.»

En effet, les abeilles augmentent la production de fleurs et des récoltes de 30 %, en plus de donner des fruits plus beaux et plus près de la perfection. Dans un article du New York Times, on dit que l'apiculture en ville semble avoir rapproché le voisinage. Une nouvelle apicultrice du Minnesota raconte avoir réussi à gagner le coeur des plus grincheux de ses voisins en leur offrant un pot de miel fraîchement pressé. Elle serait même devenue la nouvelle pusher de miel, troquant son miel contre de l'argent liquide ou des confitures. D'autres la remercient parce que leurs arbres à kiwis de leurs jardins, qui n'avaient jamais fait de fruits auparavant, en sont désormais gorgés.

Il y a assurément de l'or dans ces petits pots.

Marie ne sait pas encore de quelle façon ils vont promouvoir les leurs. Elle sait que l'épicerie J. A. Moisan en aura sur ses étagères, après la récolte de la fin d'août, une production qui pourra fièrement être étiquetée «100 % québécois de Québec». Le miel sera de confection artisanale et, même si son origine botanique est issue d'un butinage aléatoire, venant autant des hémérocalles que des plants de concombres, une chose est certaine: le miel du duo Urbainculteurs-Forest sera exempt de pollution atmosphérique. «Les abeilles filtrent la pollution, en fait. Mais personnellement, je préfère manger des aliments qui ont poussé en ville avec un peu de pollution que des choux engraissés à l'engrais chimique et aux pesticides.»

Capsule miel

Le miel consommé au Québec est importé à 75 %. De l'Argentine, du Brésil, de la Chine. Souvent, à l'épicerie, le miel étiqueté «Canada» est coupé avec du miel venu d'ailleurs, où le nectar est beaucoup moins cher la livre. Pour s'assurer d'avoir du miel de chez nous, il faut bien lire les étiquettes — et pas seulement regarder le nombre de calories par cuillère à café — ou s'approvisionner auprès de l'un des petits producteurs de son patelin. En plus, au dire de Jean Forest, de la Miellerie Champlain, une cuillérée de miel par jour permet de rester en santé. Et ça marche? «Ben... en tout cas, chu pas malade!»

Une guêpe n'est pas une abeille

Les Urbainculteurs sont aussi investis d'une autre mission, celle d'aider le public à distinguer une guêpe d'une abeille, parce que, soyons francs, on les mélange tout le temps, ces insectes, même s'ils sont complètement différents. L'abeille, c'est la petite joufflue poilue aux teintes de miel; elle est végétarienne, fabrique le miel et n'a rien à cirer de votre bière ou de votre sandwich au jambon, contrairement à la guêpe, cette chipie lisse lisse lisse, bien roulée et carnivore. «C'est la faute des livres pour enfants si on confond les abeilles avec les guêpes, théorise Marie Eisenmann. Les abeilles sont toujours dessinées avec des lignes jaunes et noires alors qu'en fait, c'est la couleur de la guêpe.» Ça nous apprendra à faire lire n'importe quoi aux enfants.
Le déclin des colonies s'est fait sentir avant le début du millénaire, mais aujourd'hui, les apiculteurs de partout sur le globe perdent plus du tiers de leurs ouvrières, des pertes qui grimpent jusqu'à 60 %. Les Urbainculteurs, un organisme de Québec promouvant l’agriculture urbaine, viennent de se mettre à l’apiculture sur les toits de la capitale nationale. Ils ont installé à la fin du mois de mai une dizaine de ruches sur les terrasses de quelques hôtels de la ville.<br />
 
 
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