Le Strip - Une boîte de nuit sans last call
Las Vegas — Petit précis à l'usage des gens qui voudraient savoir à quoi ressemble une promenade sur le Strip de Las Vegas. Et à tous ces autres qui auraient envie de heurter leur sensibilité en apprenant des choses pas vraiment rationnelles avant de commencer leur sudoku.
Des mots qui résonnent
Aussi bien se mettre dans l'ambiance sonore tout de suite, car elle est omnipotente à Las Vegas. Il faut oublier Dean Martin, Frank Sinatra et le reste du Rat Pack. Vegas ne sonne pas comme ça. Sa trame sonore, c'est plutôt le top 40 des hits de J.Lo, de Pitbull, de LMFAO et de Ke$ha, et les chansons avec des paroles comme «Every move is magic», «party, Karamu, fiesta, forever» et «jellyshots». C'est ce qui joue. En boucle. Tout le temps. La musique est propulsée à un volume de 12 partout, dans les restaurants chics comme dans les toilettes. Le Strip est d'abord une boîte de nuit.
Le... Strip, vous dites?
Il faut le mettre en contexte tout de suite, celui-là, parce que son nom revient souvent. C'est un segment d'un peu moins de sept kilomètres du boulevard Las Vegas, le coeur de la cité aux battements assurés par les néons. C'est là que les touristes passent le plus clair de leur temps, tout comme dans Downtown, le vieux Vegas, un peu plus au nord.
Le Strip, c'est là que sévissent les hôtels-casinos (blingdingblingding), que champignonnent les boutiques de luxe ($$$) et que se déploient les gros spectacles (Céliiiiiiine!!!). Là que les chefs cuisiniers vus au Food Network signent vos plats et que, sur vos photos de mariage, vous avez des chances d'être croqué avec un camion Hot Babes call 24 hours en toile de fond.
C'est là aussi que vous pouvez:
- passer à ça de recevoir une bouteille de bière derrière la tête pendant que vous prenez des gens éméchés en photo (un genre de mise en abyme, très artistique);
- souper dans un «all you can eat» barbecue et sushis;
- voir trois «madames» hurler à un jeune Noir fichtrement bien musclé: «Enlève ton short, mon chou, on veut la voir!» et sortir en vitesse leur téléphone pour filmer le gars qui décide plutôt de se trémousser — avec son bermuda — sous le regard de la mascotte Bumblebee des Transformers et d'un bénévole d'un organisme venant en aide aux itinérants (l'un des fléaux sociaux de la cité). Les passants en profitent aussi, heureux d'assister à un spectacle gratuit en attendant l'heure des jeux d'eau du Bellagio et l'éruption volcanique du Mirage;
- recevoir une carte sur laquelle une playmate éjarrée caresse les parties les plus intimes de son anatomie, sous une constellation de pastilles de censure.
C'est un endroit où jamais on ne vous interdit de fumer, où vous pouvez traverser la rue avec votre verre de vin, vous promener en bikini et demander à un étranger de vous aider à ajuster la sangle de votre bretelle («Oh, et vous pouvez m'asperger d'eau aussi, il fait si chaud»), jouer votre paye de vacances ET votre 4 % sur une table de black jack en pleine rue, entrer dans un restaurant renommé et vous faire servir par une fille vêtue de bobettes de satin et de bas résille.
Le Strip, c'est une boîte de nuit sans last call.
Ce qu'il y a à boire à Vegas
Ils ont des noms généralement sensuels (Bananarama, Hurricane, Sex on the Bridge — le Nevada est peu reconnu pour ses plages), des couleurs de gommes ballounes et contiennent un baril de sucre. On en trouve à tous les coins de rue, servis par des sirènes, des sosies de Rihanna, de rares fois par des gars, mais généralement par des serveuses en soutien-gorge (il fait très chaud l'été dans le coin). Puisque Las Vegas ne veut surtout pas priver les gens de quelque source de plaisir, il est possible d'y boire une Bud (légère) en déjeunant d'un steak de 8 onces à 9h10.
Les boissons sont offertes dans une pléiade de formats pratiques. Il y a des daiquiris aux fraises sans fraises servis dans des tours Eiffel longues comme mon bras. La bière se présente dans des ballons de football de plastique (50 onces), dans des bottes de cow-boy ou dans des guitares de guitar hero qui s'accrochent au cou (100 onces).
Bien s'hydrater est très important sur le Strip.
Les plaisirs fins
Tel que susmentionné, il y a de grands chefs d'hôtel qui mijotent les meilleurs repas à partir de produits provenant de petits agriculteurs de la région de San Francisco, mais aussi les pires à base de homard en conserve. Cela dit, à Vegas, il y a de tout, le meilleur comme le pire.
Mais si nos finances ont la mine basse (la ville est comme un adolescent de 3e secondaire, elle adore notre portefeuille), il faut être prêt à envisager que notre déjeuner prendra la forme d'un hot-dog de 12 pouces ou d'un sandwich tomates et fines herbes, parce qu'il n'y a rien d'autre au menu. Du reste, la restauration rapide des Las Vegans (sans blague) représente très fidèlement les États-Unis d'Amérique. Biscuits Oreo frits, twinkies frits, cupcakes, burger, steak... Mieux vaut être plus flexi que tarien quand on se balade sur le Strip.
Pour rétablir l'équilibre, un endroit où le visiteur peut être assuré de trouver de la verdure abordable autre que de la laitue iceberg enduite de sauce ranch, est la chaîne McDonald's. C'est d'ailleurs l'un des merveilleux paradoxes de Las Vegas: il n'y a que là où on peut se surprendre pour la première fois de sa vie à en baver, non pas pour des McCroquettes, mais pour une salade asiatique. (À noter: contrairement au Québec où le menu allégé est bien en vue au-dessus de la caisse, ici, on cachait plutôt le menu à l'extrême de l'extrême droite du tableau lumineux. Autrement dit, à quelques mètres des poubelles du stationnement.)
Autres plaisirs fins en vrac: les prostituées se déplacent en moins de 20 minutes, soit plus rapidement que les livreurs du Mikes. Ce qui est assez spectaculaire quand on sait que les distances sur le Strip sont colossales (tout a pourtant l'air si proche). Par exemple, pour aller du Ceasar's Palace à l'hôtel Harrah's juste en face, il faut compter pas moins de 18 minutes et bousculer un vendeur d'eau japonais habillé en Elvis et quelques passants sur les escaliers roulants qui remplacent les bonnes vieilles marches. C'est à se demander dans quel état la pauvre escorte arrive à la chambre.
D'ailleurs, les chambres d'hôtel sur le Strip sont pour la plupart munies d'un pèse-personne (un élément de décor aussi essentiel que le bonnet douche et le papier hygiénique). Le visiteur peut ainsi quantifier l'intensité de la relation passionnelle que son corps a entretenue avec ses Buffalo wings. Et payer un extra pour s'entraîner au gym de son hôtel.
Le Strip est rusé.
Des gens bien, les Canadiens
Ils ne font pas la distinction entre les Québécois et les Canadiens anglais, mais, grosso modo, les Las Vegans apprécient les visiteurs du Canada, qui ont été près de deux millions l'année dernière. Voici ce que deux d'entre eux pensent de nous.
«Je les aime beaucoup, les Canadiens, ce sont les plus gentils. Ils sont généreux et s'arrêtent souvent pour me parler», dit ce joueur d'accordéon qui, comme bien des habitants paumés, parfait son art sur les ponts entre les hôtels, avec les quêteux et les vendeurs de bouteilles d'eau, dans l'espoir de gagner les 36 $ qu'il lui faut pour payer sa nuit au dortoir.
Un autre homme, vendeur d'ombrelles cette fois, m'a escortée gentiment sous une ombrelle pour protéger ma peau laiteuse du soleil. «Tu ne peux pas sortir comme ça sans crème, c'est indécent» (oui, il faut bien être à Vegas pour recevoir une leçon de morale) et d'ajouter ceci: «Les Canadiens sont toujours de bonne humeur. Même quand ils sont saouls.» En route, il a refusé de vendre un de ses articles à une mascotte Mario Bros., qui a répliqué quelque chose avec «fucking shit» dedans.
Il y a beaucoup d'enfants sur le Strip.
Capsule écolo
Pas la peine de chercher le recyclage sur le Strip.
Y en a pas.
Prédispositions préalables
La raison est quelque chose qu'il vaut mieux laisser à la maison, c'est un peu un embarras à Las Vegas. L'ivresse du Strip, c'est de sombrer dans le stupre, le vice, la volupté, de s'abandonner à un concentré de plaisirs artificiels, néfastes quand consommés à fortes doses.
Le philosophe Bruce Bégout a oublié cette règle lorsqu'il a étudié Las Vegas pour son essai Zeropolis puisque sur elle il ne déverse que de la bile: «Ville du vacant, du rien et de l'absence qui fait pourtant une ville. Ville du trop qui devient sans, de l'excès qui se mue en défaut, de la profusion qui tourne en privation [...] Las Vegas essaie tant bien que mal de se construire une image intègre, en opposition constante au désert qui la cerne de partout et qui lui rappelle sans cesse sa vacuité originelle.»
Visiblement, c'est un intello, et le Strip, il l'a pris personnel.
Des mots qui résonnent
Aussi bien se mettre dans l'ambiance sonore tout de suite, car elle est omnipotente à Las Vegas. Il faut oublier Dean Martin, Frank Sinatra et le reste du Rat Pack. Vegas ne sonne pas comme ça. Sa trame sonore, c'est plutôt le top 40 des hits de J.Lo, de Pitbull, de LMFAO et de Ke$ha, et les chansons avec des paroles comme «Every move is magic», «party, Karamu, fiesta, forever» et «jellyshots». C'est ce qui joue. En boucle. Tout le temps. La musique est propulsée à un volume de 12 partout, dans les restaurants chics comme dans les toilettes. Le Strip est d'abord une boîte de nuit.
Le... Strip, vous dites?
Il faut le mettre en contexte tout de suite, celui-là, parce que son nom revient souvent. C'est un segment d'un peu moins de sept kilomètres du boulevard Las Vegas, le coeur de la cité aux battements assurés par les néons. C'est là que les touristes passent le plus clair de leur temps, tout comme dans Downtown, le vieux Vegas, un peu plus au nord.
Le Strip, c'est là que sévissent les hôtels-casinos (blingdingblingding), que champignonnent les boutiques de luxe ($$$) et que se déploient les gros spectacles (Céliiiiiiine!!!). Là que les chefs cuisiniers vus au Food Network signent vos plats et que, sur vos photos de mariage, vous avez des chances d'être croqué avec un camion Hot Babes call 24 hours en toile de fond.
C'est là aussi que vous pouvez:
- passer à ça de recevoir une bouteille de bière derrière la tête pendant que vous prenez des gens éméchés en photo (un genre de mise en abyme, très artistique);
- souper dans un «all you can eat» barbecue et sushis;
- voir trois «madames» hurler à un jeune Noir fichtrement bien musclé: «Enlève ton short, mon chou, on veut la voir!» et sortir en vitesse leur téléphone pour filmer le gars qui décide plutôt de se trémousser — avec son bermuda — sous le regard de la mascotte Bumblebee des Transformers et d'un bénévole d'un organisme venant en aide aux itinérants (l'un des fléaux sociaux de la cité). Les passants en profitent aussi, heureux d'assister à un spectacle gratuit en attendant l'heure des jeux d'eau du Bellagio et l'éruption volcanique du Mirage;
- recevoir une carte sur laquelle une playmate éjarrée caresse les parties les plus intimes de son anatomie, sous une constellation de pastilles de censure.
C'est un endroit où jamais on ne vous interdit de fumer, où vous pouvez traverser la rue avec votre verre de vin, vous promener en bikini et demander à un étranger de vous aider à ajuster la sangle de votre bretelle («Oh, et vous pouvez m'asperger d'eau aussi, il fait si chaud»), jouer votre paye de vacances ET votre 4 % sur une table de black jack en pleine rue, entrer dans un restaurant renommé et vous faire servir par une fille vêtue de bobettes de satin et de bas résille.
Le Strip, c'est une boîte de nuit sans last call.
Ce qu'il y a à boire à Vegas
Ils ont des noms généralement sensuels (Bananarama, Hurricane, Sex on the Bridge — le Nevada est peu reconnu pour ses plages), des couleurs de gommes ballounes et contiennent un baril de sucre. On en trouve à tous les coins de rue, servis par des sirènes, des sosies de Rihanna, de rares fois par des gars, mais généralement par des serveuses en soutien-gorge (il fait très chaud l'été dans le coin). Puisque Las Vegas ne veut surtout pas priver les gens de quelque source de plaisir, il est possible d'y boire une Bud (légère) en déjeunant d'un steak de 8 onces à 9h10.
Les boissons sont offertes dans une pléiade de formats pratiques. Il y a des daiquiris aux fraises sans fraises servis dans des tours Eiffel longues comme mon bras. La bière se présente dans des ballons de football de plastique (50 onces), dans des bottes de cow-boy ou dans des guitares de guitar hero qui s'accrochent au cou (100 onces).
Bien s'hydrater est très important sur le Strip.
Les plaisirs fins
Tel que susmentionné, il y a de grands chefs d'hôtel qui mijotent les meilleurs repas à partir de produits provenant de petits agriculteurs de la région de San Francisco, mais aussi les pires à base de homard en conserve. Cela dit, à Vegas, il y a de tout, le meilleur comme le pire.
Mais si nos finances ont la mine basse (la ville est comme un adolescent de 3e secondaire, elle adore notre portefeuille), il faut être prêt à envisager que notre déjeuner prendra la forme d'un hot-dog de 12 pouces ou d'un sandwich tomates et fines herbes, parce qu'il n'y a rien d'autre au menu. Du reste, la restauration rapide des Las Vegans (sans blague) représente très fidèlement les États-Unis d'Amérique. Biscuits Oreo frits, twinkies frits, cupcakes, burger, steak... Mieux vaut être plus flexi que tarien quand on se balade sur le Strip.
Pour rétablir l'équilibre, un endroit où le visiteur peut être assuré de trouver de la verdure abordable autre que de la laitue iceberg enduite de sauce ranch, est la chaîne McDonald's. C'est d'ailleurs l'un des merveilleux paradoxes de Las Vegas: il n'y a que là où on peut se surprendre pour la première fois de sa vie à en baver, non pas pour des McCroquettes, mais pour une salade asiatique. (À noter: contrairement au Québec où le menu allégé est bien en vue au-dessus de la caisse, ici, on cachait plutôt le menu à l'extrême de l'extrême droite du tableau lumineux. Autrement dit, à quelques mètres des poubelles du stationnement.)
Autres plaisirs fins en vrac: les prostituées se déplacent en moins de 20 minutes, soit plus rapidement que les livreurs du Mikes. Ce qui est assez spectaculaire quand on sait que les distances sur le Strip sont colossales (tout a pourtant l'air si proche). Par exemple, pour aller du Ceasar's Palace à l'hôtel Harrah's juste en face, il faut compter pas moins de 18 minutes et bousculer un vendeur d'eau japonais habillé en Elvis et quelques passants sur les escaliers roulants qui remplacent les bonnes vieilles marches. C'est à se demander dans quel état la pauvre escorte arrive à la chambre.
D'ailleurs, les chambres d'hôtel sur le Strip sont pour la plupart munies d'un pèse-personne (un élément de décor aussi essentiel que le bonnet douche et le papier hygiénique). Le visiteur peut ainsi quantifier l'intensité de la relation passionnelle que son corps a entretenue avec ses Buffalo wings. Et payer un extra pour s'entraîner au gym de son hôtel.
Le Strip est rusé.
Des gens bien, les Canadiens
Ils ne font pas la distinction entre les Québécois et les Canadiens anglais, mais, grosso modo, les Las Vegans apprécient les visiteurs du Canada, qui ont été près de deux millions l'année dernière. Voici ce que deux d'entre eux pensent de nous.
«Je les aime beaucoup, les Canadiens, ce sont les plus gentils. Ils sont généreux et s'arrêtent souvent pour me parler», dit ce joueur d'accordéon qui, comme bien des habitants paumés, parfait son art sur les ponts entre les hôtels, avec les quêteux et les vendeurs de bouteilles d'eau, dans l'espoir de gagner les 36 $ qu'il lui faut pour payer sa nuit au dortoir.
Un autre homme, vendeur d'ombrelles cette fois, m'a escortée gentiment sous une ombrelle pour protéger ma peau laiteuse du soleil. «Tu ne peux pas sortir comme ça sans crème, c'est indécent» (oui, il faut bien être à Vegas pour recevoir une leçon de morale) et d'ajouter ceci: «Les Canadiens sont toujours de bonne humeur. Même quand ils sont saouls.» En route, il a refusé de vendre un de ses articles à une mascotte Mario Bros., qui a répliqué quelque chose avec «fucking shit» dedans.
Il y a beaucoup d'enfants sur le Strip.
Capsule écolo
Pas la peine de chercher le recyclage sur le Strip.
Y en a pas.
Prédispositions préalables
La raison est quelque chose qu'il vaut mieux laisser à la maison, c'est un peu un embarras à Las Vegas. L'ivresse du Strip, c'est de sombrer dans le stupre, le vice, la volupté, de s'abandonner à un concentré de plaisirs artificiels, néfastes quand consommés à fortes doses.
Le philosophe Bruce Bégout a oublié cette règle lorsqu'il a étudié Las Vegas pour son essai Zeropolis puisque sur elle il ne déverse que de la bile: «Ville du vacant, du rien et de l'absence qui fait pourtant une ville. Ville du trop qui devient sans, de l'excès qui se mue en défaut, de la profusion qui tourne en privation [...] Las Vegas essaie tant bien que mal de se construire une image intègre, en opposition constante au désert qui la cerne de partout et qui lui rappelle sans cesse sa vacuité originelle.»
Visiblement, c'est un intello, et le Strip, il l'a pris personnel.



























