Des jeunes s'attaquent aux travers du Québec actuel
Dans la mouvance de la contestation en Europe, les «dégriseurs» réclament plus de créativité sociale
Photo : Source Les Dégriseurs
À retenir
Le geste improvisé a été remarqué. Le 4 mai dernier, deux jours après l'élection d'un gouvernement conservateur majoritaire à Ottawa et la flambée néodémocrate au Québec, une banderole fait son apparition sur un viaduc chevauchant la route 116, dans le 450 sud de Montréal. Le fond est blanc, le message sans équivoque: «Un État qui n'a pas les moyens d'effectuer des changements n'a pas les moyens de se maintenir.» Il n'y a pas de signature, mais une volonté ferme de mettre un grain de sable dans le ronron pendulaire des banlieusards.
«On aurait aussi pu écrire, "qui n'a pas l'audace de faire des changements", parce que c'est bien ça le problème aujourd'hui. Pour assurer la pérennité de notre société, un changement de paradigme s'impose. Il y a urgence, mais personne ne semble en prendre vraiment conscience. Le Québec est inerte, mais nous avons décidé de ne pas rester les bras croisés. On veut se faire entendre. Cette banderole, c'était un premier pas. Il va y en avoir d'autres», dit David Vachon, la mi-vingtaine, qui a participé à cette installation vindicative baptisée Opération dégrisage.
En effet, le cri des urnes du 2 mai dernier a fait sursauter le jeune homme et surtout fait sortir de leurs sous-sols respectifs les membres du groupe auquel il appartient: les dégriseurs (qui signent aujourd'hui «Le manifeste pour un Québec dégrisé»dans notre page Idées, sorte d'appel du 21 juin), une «nébuleuse en formation, plus pragmatique qu'idéologique», qui dénoncent le manque de créativité sociale actuelle. Ces dégriseurs cherchent à fédérer la jeunesse des villes, des banlieues et des campagnes pour ne plus subir l'héritage essoufflé du passé et façonner le nouveau paradigme que le Québec va devoir s'inventer pour survivre. En gros.
«C'est la pérennisation de notre société qui est en jeu», dit Patrice Bertolacci, membre de cette «nébuleuse» éclairée qui se voudrait éclairante et dont Le Devoir a rencontré un trio représentatif dans un café de Montréal, il y a quelques jours. «Tout le monde a l'air d'attendre celui qui va nous aider à sortir de l'impasse actuelle. Mais pendant qu'on attend, rien ne se passe».
Le refrain est connu. Mais les dégriseurs disent ne plus vouloir de ce statu quo, se montrant même prêts à mettre les pieds dans la mare pour que le Québec social retrouve un semblant de mouvement. «Nous ne voulons pas tout mettre à terre et rien proposer, assure Dave Bakken, un autre dégriseur. Notre intention, c'est de forcer un changement de cadre, contribuer à le définir pour qu'il soit à notre image et surtout à celle du monde dans lequel on voudrait que nos enfants vivent».
Ceci explique cela: les dégriseurs, qui trouvent leur origine sémantique dans l'idée que l'idéal porté aujourd'hui par les têtes grises n'est plus forcément adapté à l'époque et surtout aux aspirations des générations montantes, jugent aussi comme un échec les résultats actuels livrés par le Québec de la Révolution tranquille. «C'est un mouvement qui a été utile à une autre époque, c'est vrai, dit David Vachon. Mais, maintenant, il faut passer à autre chose. Il est temps de dégriser collectivement, comme au lendemain d'une brosse, il faut se réveiller, prendre conscience des conneries qu'on a faites et reprendre pied dans le réel.»
En ouvrant les yeux, les dégriseurs — version locale de ces mouvements de jeunes qui cherchent de plus en plus à se faire entendre sur la planète, en Espagne, en France et au Portugal, par exemple — espèrent se débarrasser de quelques travers contemporains qui font qu'aujourd'hui, déplorent-ils, la construction d'un hôpital ou d'un échangeur autoroutier soit érigée en projet de société. Ils s'interrogent aussi sur le mode d'organisation gouvernementale actuel qui encourage les partis politiques à faire de l'électoralisme aux dépens d'une véritable politique mise au service du collectif et de l'avenir d'une nation.
Atténuer le poids du vieillissement
Dans la foulée, ces jeunes en réflexion aiment aussi pourfendre la surconsommation, le culte de l'automobile, le gaspillage, le mythe de la croissance infinie, tout comme la vision montréalo-centriste du Québec et envisagent sous un autre angle le vieillissement de la population et surtout le lien entre les générations. «On le sait, dit Patrice Bertolacci, étudiant en science politique, en raison du vieillissement et de la faible croissance démographique, les jeunes vont devoir travailler plus pour financer les retraites et surtout permettre à une génération de maintenir un niveau de vie qui est déjà trop élevé. Est-ce qu'on veut s'éreinter pour maintenir un modèle où le centre commercial est devenu un temple, où les désirs ont remplacé les besoins et où le bon citoyen est celui dans sa voiture qui consomme pour soutenir la croissance?»
La question est cruciale pour les dégriseurs qui ne manquent pas d'idées pour éviter cette fatalité. Leur Québec, ils le rêvent indépendant... du pétrole et s'attendent à ce que l'on pose aujourd'hui les bases pour amorcer cet important virage. «Il faut commencer maintenant à planifier le long terme, dit David Vachon, qui étudie la sociologie et la philosophie à l'UQAM. Nous devons construire notre piste de décollage maintenant pour exploiter le potentiel du Québec, de son territoire et de ses individus, un Québec qui peut devenir un fort et phare dans ces économies du XXIe siècle qui vont devoir intégrer des composantes écologiques».
Dans cette mouvance, les dégriseurs appellent d'ailleurs le Québec à cesser de se construire sur le modèle des deux villes, Montréal et Québec, en faisant fi des régions. «Il faut que les villes se multiplient, avec entre elles des systèmes de transport collectifs et efficaces indépendants du pétrole», dit Dave Bakken, qui profite d'une année sabbatique pour courir le globe. «Nous devons aussi revoir la construction des zones-dortoirs en banlieue sur les terres agricoles les plus productives et rapprocher la production de la consommation locale».
Renouer avec l'imagination
Dans la mi-vingtaine, les dégriseurs assurent d'ailleurs que, dans les prochains mois, d'autres coups d'éclat, à l'image de la banderole accrochée au-dessus de la 116, sont à prévoir. «Ce ne sera pas des gestes illégaux, assure David Vachon. Mais des gestes significatifs visant à faire prendre conscience aux gens que l'inertie et le manque d'imagination ont assez duré.» Et du coup, lutter aussi un peu contre les préjugés qui collent parfois à la peau de cette génération numérisée élevée et endormie au divertissement en format cathodique.
«C'est vrai, il y a un désabusement de la jeunesse qui se plaint de son environnement social, mais se réfugie dans l'alcool et les jeux vidéo au lieu d'agir, poursuit-il. Or, nous voulons faire la démonstration qu'il y a aussi des jeunes intéressés par les problèmes sociaux. Le hic, c'est qu'ils sont seuls, chez eux, à regarder des documentaires sur Internet. Or, le Québec ne peut plus se permettre de laisser cette jeunesse qui n'est pas cynique, pas nihiliste, dans cet état de silence. Quand ces jeunes vont se rendre compte qu'ils ne sont pas tout seuls, c'est là que le mouvement va s'amorcer et que la résistance va s'afficher»... pas seulement sur le tablier d'un viaduc, croit-il.
«On aurait aussi pu écrire, "qui n'a pas l'audace de faire des changements", parce que c'est bien ça le problème aujourd'hui. Pour assurer la pérennité de notre société, un changement de paradigme s'impose. Il y a urgence, mais personne ne semble en prendre vraiment conscience. Le Québec est inerte, mais nous avons décidé de ne pas rester les bras croisés. On veut se faire entendre. Cette banderole, c'était un premier pas. Il va y en avoir d'autres», dit David Vachon, la mi-vingtaine, qui a participé à cette installation vindicative baptisée Opération dégrisage.
En effet, le cri des urnes du 2 mai dernier a fait sursauter le jeune homme et surtout fait sortir de leurs sous-sols respectifs les membres du groupe auquel il appartient: les dégriseurs (qui signent aujourd'hui «Le manifeste pour un Québec dégrisé»dans notre page Idées, sorte d'appel du 21 juin), une «nébuleuse en formation, plus pragmatique qu'idéologique», qui dénoncent le manque de créativité sociale actuelle. Ces dégriseurs cherchent à fédérer la jeunesse des villes, des banlieues et des campagnes pour ne plus subir l'héritage essoufflé du passé et façonner le nouveau paradigme que le Québec va devoir s'inventer pour survivre. En gros.
«C'est la pérennisation de notre société qui est en jeu», dit Patrice Bertolacci, membre de cette «nébuleuse» éclairée qui se voudrait éclairante et dont Le Devoir a rencontré un trio représentatif dans un café de Montréal, il y a quelques jours. «Tout le monde a l'air d'attendre celui qui va nous aider à sortir de l'impasse actuelle. Mais pendant qu'on attend, rien ne se passe».
Le refrain est connu. Mais les dégriseurs disent ne plus vouloir de ce statu quo, se montrant même prêts à mettre les pieds dans la mare pour que le Québec social retrouve un semblant de mouvement. «Nous ne voulons pas tout mettre à terre et rien proposer, assure Dave Bakken, un autre dégriseur. Notre intention, c'est de forcer un changement de cadre, contribuer à le définir pour qu'il soit à notre image et surtout à celle du monde dans lequel on voudrait que nos enfants vivent».
Ceci explique cela: les dégriseurs, qui trouvent leur origine sémantique dans l'idée que l'idéal porté aujourd'hui par les têtes grises n'est plus forcément adapté à l'époque et surtout aux aspirations des générations montantes, jugent aussi comme un échec les résultats actuels livrés par le Québec de la Révolution tranquille. «C'est un mouvement qui a été utile à une autre époque, c'est vrai, dit David Vachon. Mais, maintenant, il faut passer à autre chose. Il est temps de dégriser collectivement, comme au lendemain d'une brosse, il faut se réveiller, prendre conscience des conneries qu'on a faites et reprendre pied dans le réel.»
En ouvrant les yeux, les dégriseurs — version locale de ces mouvements de jeunes qui cherchent de plus en plus à se faire entendre sur la planète, en Espagne, en France et au Portugal, par exemple — espèrent se débarrasser de quelques travers contemporains qui font qu'aujourd'hui, déplorent-ils, la construction d'un hôpital ou d'un échangeur autoroutier soit érigée en projet de société. Ils s'interrogent aussi sur le mode d'organisation gouvernementale actuel qui encourage les partis politiques à faire de l'électoralisme aux dépens d'une véritable politique mise au service du collectif et de l'avenir d'une nation.
Atténuer le poids du vieillissement
Dans la foulée, ces jeunes en réflexion aiment aussi pourfendre la surconsommation, le culte de l'automobile, le gaspillage, le mythe de la croissance infinie, tout comme la vision montréalo-centriste du Québec et envisagent sous un autre angle le vieillissement de la population et surtout le lien entre les générations. «On le sait, dit Patrice Bertolacci, étudiant en science politique, en raison du vieillissement et de la faible croissance démographique, les jeunes vont devoir travailler plus pour financer les retraites et surtout permettre à une génération de maintenir un niveau de vie qui est déjà trop élevé. Est-ce qu'on veut s'éreinter pour maintenir un modèle où le centre commercial est devenu un temple, où les désirs ont remplacé les besoins et où le bon citoyen est celui dans sa voiture qui consomme pour soutenir la croissance?»
La question est cruciale pour les dégriseurs qui ne manquent pas d'idées pour éviter cette fatalité. Leur Québec, ils le rêvent indépendant... du pétrole et s'attendent à ce que l'on pose aujourd'hui les bases pour amorcer cet important virage. «Il faut commencer maintenant à planifier le long terme, dit David Vachon, qui étudie la sociologie et la philosophie à l'UQAM. Nous devons construire notre piste de décollage maintenant pour exploiter le potentiel du Québec, de son territoire et de ses individus, un Québec qui peut devenir un fort et phare dans ces économies du XXIe siècle qui vont devoir intégrer des composantes écologiques».
Dans cette mouvance, les dégriseurs appellent d'ailleurs le Québec à cesser de se construire sur le modèle des deux villes, Montréal et Québec, en faisant fi des régions. «Il faut que les villes se multiplient, avec entre elles des systèmes de transport collectifs et efficaces indépendants du pétrole», dit Dave Bakken, qui profite d'une année sabbatique pour courir le globe. «Nous devons aussi revoir la construction des zones-dortoirs en banlieue sur les terres agricoles les plus productives et rapprocher la production de la consommation locale».
Renouer avec l'imagination
Dans la mi-vingtaine, les dégriseurs assurent d'ailleurs que, dans les prochains mois, d'autres coups d'éclat, à l'image de la banderole accrochée au-dessus de la 116, sont à prévoir. «Ce ne sera pas des gestes illégaux, assure David Vachon. Mais des gestes significatifs visant à faire prendre conscience aux gens que l'inertie et le manque d'imagination ont assez duré.» Et du coup, lutter aussi un peu contre les préjugés qui collent parfois à la peau de cette génération numérisée élevée et endormie au divertissement en format cathodique.
«C'est vrai, il y a un désabusement de la jeunesse qui se plaint de son environnement social, mais se réfugie dans l'alcool et les jeux vidéo au lieu d'agir, poursuit-il. Or, nous voulons faire la démonstration qu'il y a aussi des jeunes intéressés par les problèmes sociaux. Le hic, c'est qu'ils sont seuls, chez eux, à regarder des documentaires sur Internet. Or, le Québec ne peut plus se permettre de laisser cette jeunesse qui n'est pas cynique, pas nihiliste, dans cet état de silence. Quand ces jeunes vont se rendre compte qu'ils ne sont pas tout seuls, c'est là que le mouvement va s'amorcer et que la résistance va s'afficher»... pas seulement sur le tablier d'un viaduc, croit-il.
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