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Montréal se souvient

Une exposition fait revivre les quartiers détruits au nom de la modernité dans les années 50 et 60

Intérieur du barbier A. Plouffe sur la rue Craig, Faubourg à m'lasse, 1963. <br />
Photo : Archives de la ville de Montréal
Intérieur du barbier A. Plouffe sur la rue Craig, Faubourg à m'lasse, 1963.

À retenir

Dans les années 50 et 60, les quartiers Faubourg à m'lasse et Goose Village ainsi qu'une partie du Red Light montréalais ont été rasés au nom de la modernité et de la «vision monumentale» du maire de Montréal de l'époque, Jean Drapeau. Des milliers de logements ouvriers ont disparu, mais les souvenirs sont restés dans l'esprit de ceux qui ont vécu dans ces quartiers tricotés serrés. Le Centre d'histoire de Montréal a entrepris de faire revivre ces quartiers disparus en puisant dans l'impressionnante collection des Archives de la Ville de Montréal et en donnant la parole aux anciens résidants expropriés dans le cadre d'une exposition qui s'ouvrira la semaine prochaine.

Frances Ortuso n'a pas oublié le quartier de son enfance, le Goose Village, situé à proximité du pont Victoria et où de nombreux immigrants italiens avaient choisi de s'établir. On dit que l'ex-maire Drapeau n'appréciait guère la présence gênante de ce quartier défavorisé que les visiteurs de l'Expo 67 ne pourraient manquer d'apercevoir en entrant dans la ville. Mieux valait le faire disparaître. Quoi qu'il en soit, les bulldozers ont rasé le site en 1964 pour permettre la construction de l'Autostade, un stade de football qui a été démantelé dans les années 70. Le site accueille maintenant un stationnement.

«C'est comme une mort, explique Frances Ortuso dans le témoignage vidéo recueilli par Catherine Charlebois et Stéphanie Lacroix, du Centre d'histoire. Une partie de notre histoire est morte le jour où ils ont décidé de faire l'Expo 67. Il a fallu traverser une période de deuil, comme lors d'un décès, parce qu'il y avait quelque chose de perdu. Les souvenirs sont encore là, mais les maisons sont disparues et les gens sont partis.»

Ex-résidante du Faubourg à m'lasse où s'est érigée la Maison de Radio-Canada dans les années 70, Jeanelle Bouffard raconte ses souvenirs pénibles. «Ce que j'ai trouvé le plus difficile, c'est quand on a vu la démolition se faire. Et là, tu te dis: "Il n'y a plus de traces de ton enfance"», relate-t-elle. Quelque 5000 résidants de ce quartier défavorisé ont dû trouver un autre logis avant que les démolisseurs investissent les lieux en 1963.

La même inquiétude, mêlée parfois de résignation, émane des propos des autres anciens résidants. Certains ne regrettent pas leur demeure aux murs décrépits, aux escaliers branlants et aux conditions insalubres. Plusieurs ont applaudi la modernité et les grands projets de l'époque.

Pour sa part, l'ancien urbaniste de la Ville de Montréal Guy R. Legault se porte à défense de la construction de l'autoroute Ville-Marie. «De dire qu'on a déchiré la ville, c'est une fausseté», soutient-il aujourd'hui en rappelant la mauvaise qualité des sous-sols dans ce secteur, l'occupation industrielle du site et la rareté des habitations. L'aménagement de l'autoroute a soustrait de la vue la circulation automobile et réduit les nuisances liées au bruit tout en permettant la construction d'édifices en surface, rappelle-t-il.

Travail d'enquête


Le projet d'exposition des quartiers disparus mûrit depuis dix ans dans l'esprit des dirigeants du Centre d'histoire de Montréal. Il y a deux ans, le Centre s'est lancé dans ses recherches plus intensives pour documenter son projet. L'équipe a retrouvé d'anciens résidants qui ont livré leur témoignage sur vidéo et ont obtenu les commentaires éclairés d'experts en urbanisme, en architecture et en patrimoine. Elle a aussi épluché la vaste collection de photos du Centre des archives de la Ville de Montréal puisque, consciencieusement, des fonctionnaires avaient pris soin de prendre en photo toutes les maisons destinées à être démolies en plus de croquer des scènes à l'intérieur des immeubles.

«On ne veut pas démoniser la modernité, même si la nostalgie et le choc émotif ont marqué beaucoup de résidants. On a essayé de garder un certain équilibre, explique en entrevue Jean-François Leclerc, directeur du Centre d'histoire de Montréal. Ça passe beaucoup par les propos des témoins. Les photos sont importantes, mais les images que les gens vont créer par leurs descriptions sont très fortes aussi, notamment quand un ancien résidant du Red Light parle de la cohabitation des prostituées et des bonnes familles canadiennes-françaises ou italiennes. Ce sont des quartiers contrastés.»

Rappelons que ce secteur du Red Light a été remplacé par les Habitations Jeanne-Mance.

La voix des citoyens

Il y a toujours eu de grands projets dans la métropole, mais l'autoroute Ville-Marie va faire émerger une contestation citoyenne. «C'est un sujet d'actualité, mais on n'avait pas planifié notre projet en même temps que l'échangeur Turcot», signale Jean-François Leclerc.

Les grands projets qui ont amené ces destructions massives n'ont peut-être pas permis les développements anticipés et plusieurs projets ont fini avec des dimensions plus modestes: «Mais il y a peut-être de bons côtés à ça, c'est qu'on n'est pas allés au bout d'erreurs commises ailleurs dans le monde», fait remarquer M. Leclerc.

«Que seraient devenus ces quartiers-là? Peut-être que comme dans le Plateau-Mont-Royal, il y aurait eu une période de déclin et, avec l'augmentation de la valeur immobilière, on aurait fait autre chose avec ça. C'est probable, mais ce n'est pas absolument certain», avance M. Leclerc. «Mais au moins, la leçon des années 60 va probablement éviter que d'autres quartiers soient détruits», précise-t-il, tout en émettant quelques doutes...

Baptisée Quartiers disparus et présentée en collaboration avec les Archives de la Ville de Montréal, l'exposition-documentaire se déroulera du 15 juin prochain au 25 mars 2012 au 335, place d'Youville, dans le Vieux-Montréal. L'événement aura des antennes dans d'autres quartiers, notamment dans l'arrondissement de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, où la construction du pont-tunnel Louis Hyppolyte-Lafontaine a entraîné la destruction d'une portion de Longue-Pointe.
Intérieur du barbier A. Plouffe sur la rue Craig, Faubourg à m'lasse, 1963. <br />
Cour arrière de Goose village, 1963.<br />
Restaurant Chez Lise, coin De La Gauchetière et Beaudry, 1963. <br />
Intérieur du Snack Bar Grondin et Fils, au coin des rues Craig et Wolfe, 1963. <br />
Jeunes garçons sur une passerelle de bois, rue De La Gauchetière, Faubourg à m'lasse, 1963. <br />
Salon d'un logement démoli pour la section centrale de l'autoroute Ville-Marie, 1963. <br />
Un peintre dans un logement démoli pour la section centrale de l'autoroute Ville-Marie, 1963. <br />
Vue aérienne de l'autostade. <br />
Vue aérienne du site déblayé de Radio-Canada, 1964.<br />
Intérieur d'un logement démoli pour la section centrale de l'autoroute Ville-Marie, 1963.<br />
 
 
 
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  • Vincent Bussière - Abonné
    8 juin 2011 08 h 16
    Néron!
    Chaque époque a son Néron! Il a brulé Rome aux fins de la reconstruire à son goût! De tous les époques les rois, aujourd'hui les élus, désirant laisser trace de leur passage pour faire partie de l'histoire ont fait des monuments en démolissant! À Montréal, Drapeau a réussi plus que d'autres, les perdants,''les pôvres'', les sans voix!
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  • camelot - Inscrit
    8 juin 2011 11 h 50
    Le scandale continue
    Avec le projet de Radio-Canada d'investir dans l'immobilier sur leur site, la honte persiste. C'est une claque en plein visage à ces malheureux expropriés.
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  • France Marcotte - Abonnée
    8 juin 2011 16 h 45
    Des instants qui n'en finissent plus
    Il ne reste plus rien de ces quartiers mais pouvoir regarder ces photos est extraordinaire, très émouvant.
    Ces numéros d'archives plantés dans un décor quotidien comme sur un condamné à mort qui ne se douterait de rien, c'est...surréaliste.
    Tout ça est mort mais ces moments figés pour toujours par la magie de la photo ont le pouvoir de marquer profondément les esprits d'aujourd'hui.
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  • Michel Simard - Abonné
    8 juin 2011 23 h 01
    Il reste quelque chose...
    Mme Marcotte, ce n'est pas vrai qu'il ne reste plus rien. Il ne reste plus rien de la partie du quartier qui était sur le site actuel de Radio-Canada ou de l'autoroute Ville-Marie, mais il existe de grands pans entiers des quartiers de Saint-Jacques, Saint-Pierre-Apôtre, Saint-Vincent-de-Paul et Sainte-Marie, où vit encore du vrai monde et où il y a encore des commerces qui semblent sortir d'un autre âge - même si on ajouté des édifices de caractère douteux, tous publics non étonnamment. Fasse que ce patrimoine sans artifice et vivant vive encore longtemps et que l'on retisse convenablement les espaces qui ont été saccagés, c'est-à-dire autrement qu'avec ces boîtes à savon sans aucun caractère qu'on appelle condos.
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