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Une société hyperindividualiste - Le bling-bling, la porno et les nouveaux réacs

Claude André - Journaliste indépendant  30 mai 2011  Actualités en société
Le président français, Nicolas Sarkozy, et son épouse, Carla Bruni, lors d’une visite officielle à New York en mars 2010.<br />
Photo : Agence Reuters Lucas Jackson
Le président français, Nicolas Sarkozy, et son épouse, Carla Bruni, lors d’une visite officielle à New York en mars 2010.
«Tout le monde a une Rolex. Si à 50 ans on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie!», dixit Jacques Séguéla, publicitaire français.

Si cette phrase a heurté de nombreuses personnes après que le célèbre créatif l'eut prononcée en février 2009 dans le cadre d'une entrevue qu'il accordait à l'émission Télématin, elle a sans doute fait sourire le philosophe Gilles Lipovetsky et plusieurs lecteurs de son célèbre ouvrage L'Ère du vide: essais sur l'individualisme contemporain, publié en 1983.

Au moment où il était interrogé au sujet du côté bling-bling du président Nicolas Sarkozy et de son affection pour les objets clinquants, Jacques Séguéla, l'inventeur du slogan «La Force tranquille» — puisé dans un discours de Léon Blum — qui a contribué à l'élection du président socialiste François Mitterrand en mai 1981, venait, mine de rien, de cristalliser en une phrase lourde de sens le concept fondamental du livre de Lipovet-sky: l'«hyperindividualisme».

Président marié à une chanteuse pop et ex-mannequin, Sarkozy instrumentalise sa vie privée, refuse la critique, avilit la fonction présidentielle — on se rappelle son célèbre «Casse-toi, pauv'con!» —, affiche un goût prononcé et assumé pour les marques de luxe et s'avère ultradoué dans la «pipeulisation» de la mise en scène politique...

Société civile

Cet hyperindividualisme se vérifie dans la classe politique bien sûr, mais également tous les jours dans la société civile: «L'idéal moderne de subordination aux règles rationnelles collectives a été pulvérisé», nous dit Lipovetsky.

Désormais, la valeur fondamentale est celle de l'accomplissement personnel. Exit les idéologies. «C'est la transformation des styles de vie liée à la consommation qui permit ce développement des droits et des désirs de l'individu, cette mutation dans l'ordre des valeurs individualistes.»

Près de 30 ans plus tard, force est de constater que non seulement l'agrégé de philosophie a su cerner et codifier notre époque, mais dans bien des cas, s'avérer prophète.

En effet, ce que nous dit la déclaration du fils de pub Séguéla, en somme, bien au-delà de l'apparente prise de défense du président ou du repli stratégique de quelqu'un qui viendrait de s'apercevoir qu'il a lancé une bourde, c'est que Sarkozy incarne de façon on ne plus éloquente, et cela, au sommet de la hiérarchie sociale, le symbole de son époque: institué par la société qui l'entoure et les conditions mises en place par le fonctionnement et les origines du libéralisme, Sarko cristallise l'hyperindividualisme contemporain poussé à son paroxysme.

Individu narcissique

Bien sûr, ce contemporain se décline dans la quotidienneté. On le voit à la télé, on le lit dans les journaux populaires, sur les blogues, sur Twitter, car partout il cherche un reflet dans l'approbation des autres, partout il quémande la gratification éphémère de la reconnaissance: versatile et sans passion dominante sinon que le culte de lui-même ou d'elle-même, relativiste absolu, bref, véritable girouette que Platon appelait déjà l'«homme démocratique»: une personne qui ne parvient plus à séparer ses désirs superflus de ses besoins nécessaires.

C'est cet individu narcissique qui serait réapparu avec la société industrielle des années soixante, à l'âge de la consommation de masse, à aujourd'hui. On a dit Sarko, mais cela aurait pu tout aussi bien être Paris Hilton ou, chez nous, les faiseux de recettes, lofteurs et autre pléthore d'histrions qui dispensent leurs avis émotifs, polémistes et souvent démagogiques contribuant ainsi à vider de son sens le débat public.

«L'âge moderne était hanté par la production et la révolution, l'âge postmoderne l'est par l'information et l'expression», confie Lipovetsky avant de pêcher cette perle: «Mais il en va ici comme pour les graffitis sur les murs de l'école ou dans les innombrables groupes artistiques: plus ça s'exprime, plus il n'y a rien a dire, plus il n'y a rien a dire, plus la subjectivité est sollicitée, plus l'effet est anonyme et vide.»

Effet anonyme pour gratification éphémère, l'opinion généralisée avec stars, codes, morcellement et effets chocs façon porno a encore de belles années devant elle...

Lipovetsky avait raison il y a 30 ans. Et après avoir vu l'hypernarcissisme et ses corollaires triompher au sommet de la hiérarchie française, ce qui semble le plus étonnant, c'est de constater à quel point les pornographes de l'opinion sont devenus, à peu de frais, les nouveaux gardiens de l'ordre moral. Bref, les nouveaux réacs.

***

Claude André - Journaliste indépendant
 
 
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  • Gilles Bousquet - Inscrit
    30 mai 2011 06 h 55
    Et puis après...
    Est-ce que l'hyper narcissisme et pire que l'esprit guerrier et/ou religieux de toutes les grandes religions qui rejettent les infidèles, les non-croyants ? La culture est devenue mondiale avec les communications avec la langue anglaise qui devient, de plus en plus, universelle.
    .,
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  • Geoffroi - Abonné
    30 mai 2011 07 h 51
    Une interprétation trop pessimiste
    Ce sont les "sponsors" et le "marketing", comme on dit en France, au service des "moneymakers" et de leurs politiciens de toute la planète, qui sont en bonne partie responsables. Votre interprétation des idées de Lipotevsky est trop noire:

    « Pour Lipovetsky, la seconde révolution individualiste s'exprime dans les moeurs, dans la mode, mais aussi dans la sphère éthique marquée par l'effondrement des idéaux sacrificiels et la montée d'une éthique indolore et circonstancielle, plurielle et émotionnelle. Lipovetsky refuse d'assimiler cette individualisation à une « fin de la morale » et à la déchéance de toutes les valeurs. Il souligne la persistance d'un tronc commun de valeurs partagées, l'essor du bénévolat et de la vie associative, les exigences écologiques, les actions humanitaires ou les demandes de lutte contre la corruption. Les réactions d'indignation morale ne se sont pas éteintes. Si la société hypermoderne crée ce que Lipovetsky appelle un « individualisme irresponsable », elle propulse par le même mouvement un « individualisme responsable ». En suivant cette perspective, il faut, selon lui, renoncer à identifier purement et simplement individualisme et égoïsme.»

    Référence
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_Lipovetsky
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  • Georges Hubert - Inscrit
    30 mai 2011 08 h 36
    On est dans le vrai
    L’analyse me semble assez juste. Sarkozy m’a toujours semblé une sorte d’Elvis Gratton français, in personnage où le narcissisme clinquant s’accompagne d’un mépris pour le peuple. Une sorte de réactionnaire « people » qui met en évidence sa Rolex ... et la femme qui l’accompagne.
    L’approche de Lipovetsky est toutefois trop exclusivement psychologique. L’analyse de Castoriadis, qui explique le déficit démocratique à la société de consommation (nous sommes devenus des consommateurs plutôt que des citoyens) me semble dire de façon plus directe ... en fait la même réalité.
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  • Claude Laferriere - Inscrit
    30 mai 2011 09 h 08
    Excellent.
    Tout à fait d'accord. Cette société hyper-narcissique et individualiste est le symptôme d'une maladie mentale et d'une dérive sans précédent, et ce dans un environnement nucléaire. Imaginez!

    Nous nous approchons à vitesse grand V de la fin des temps, avec ce genre d'imbécile, le doigt sur le "piton" nucléaire.

    Les Témoins de Jéhovah avaient probablement raison de me réveiller sitôt pour m'annoncer la fin du monde.
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  • Jean Martinez - Inscrit
    30 mai 2011 14 h 29
    Pipeulisation de la philosophie
    Il est drôle de voir que Claude André s'appuie sur un philosophe - Gilles Lipovestky - qui représente, comme certains de ses compatriotes - Michel Onfray et Benard-Henri Lévy -, la pipeulisation de la pensée philosophique derrière des généralités banales et des formules-chocs peu nuancées.

    Pour que la société "hyperindividualiste" dont on parle ici puisse émerger, il faut une économie où la classe moyenne est forte et un État où les libertés individuelles sont promues et protégées. Or ces deux conditions sont essentielles à l'émergence de toute société démocratique et libre.

    Par conséquent, je suis bien prêt à m'accommoder de ce narcissisme s'il m'indique que je vis dans une société libre et prospère. Le 20e siècle nous a donné l'image éloquente de ces sociétés où l'on vit selon cet 'idéal de subordination aux règles rationnelles collectives" comme le communisme et le fascisme. Je ne fais pas partie de ceux qui veulent y retourner...
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  • François Dugal - Abonné
    30 mai 2011 16 h 14
    Les montres
    Le fin du fin dans l'horlogerie, ce sont les montres suisses de marque «Roger Mile»: 350 000€ pièce. Il y en a une série de 25; dépêchez-vous pendant qu'il en reste. Le chic discret de la bourgeoisie reste quand même la Patek Philippe en platine.
    Quand je pense à tous ces «cheapos» avec leur Rolex...
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  • Renée Lavaillante - Inscrite
    30 mai 2011 17 h 02
    emblème
    votre texte me ramène tout droit à ce qui semble être la question clé des interviews à Radio-Canada: "Comment on se sent quand...." (quand on a gagné, ou perdu, ou démissionné, ou la veille d'une première, ou au retour de voyage, etc.....)
    On aurait espéré que la radio d'État offre une résistance au vide et au narcissisme, mais non.
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  • frekent - Abonné
    30 mai 2011 19 h 19
    Benjamin Barber
    Je n'ai qu'une chose à dire lisez le livre de cet auteur qui à su très bien définir l'ère post-moderne dans son livre Djihad VS. McWorld.
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  • NagawiKa - Inscrit
    30 mai 2011 20 h 01
    Honte
    On est pas fiers de ce petit Président là...
    Il incarne ce que le Monde a de plus insignifiant.
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