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Nouveaux temps, nouveaux agriculteurs

«La campagne peut difficilement exister s'il n'y a pas d'agriculture»

Photo : Jean-Claude Kanny
Pour redonner un souffle à l'agriculture, doit-on encourager sa pratique à temps partiel? La MRC de l'Érable, dans la région administrative du Centre-du-Québec, y entrevoit un réel espoir pour endiguer l'exode rural.

Pour dynamiser sa région, le Centre local de développement (CLD) de l'Érable s'apprête à faire un pari original et audacieux: l'agriculture à temps partiel. Comme le révélait le journal Les Affaires le 30 avril dernier, ce CLD souhaite lancer, cet automne, une campagne de promotion sur les possibilités d'implanter ce type d'agriculture sur son territoire.

Après avoir perdu près de 2000 habitants, la MRC de l'Érable désire expérimenter ce nouveau moyen de freiner sa décroissance démographique. Pour s'y prendre, le CLD tentera d'entrer par la porte que lui ouvre l'article 59 de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles (LPTAAQ). Cet article permet de «soumettre une demande à la commission aux fins de déterminer dans quels cas et à quelles conditions de nouvelles utilisations à des fins résidentielles pourraient êtres implantées en zone agricole». En pratique, il demeure possible de construire, en zone agricole, une résidence sur une superficie plus vaste qui ne permettait que l'érection d'une simple unifamiliale.

«On veut saisir cet possibilité-là, mais y greffer un projet agricole en plus», explique au Devoir Rick Lavergne, directeur général du CLD de l'Érable, joint par téléphone à son bureau de Plessisville. La MRC et le CLD veulent ainsi donner une portée collective à cette brèche en adoptant un règlement sur des usages conditionnels, qui inclurait entre autre l'obligation de présenter un plan d'affaires. «D'après moi, la CPTAQ [Commission de protection du territoire agricole du Québec] va être plus réceptive à notre projet qu'à un projet qui ne viserait qu'à construire une maison», prévoit M. Lavergne.

Le CLD jouera par la suite le rôle de «trait d'union» avec les programmes gouvernementaux et les mesures qui peuvent aider les promoteurs à bâtir leur entreprise. «Quelque 96 % de notre territoire est agricole en vertu de la loi. Donc, la question de l'occupation de la zone agricole est un enjeu majeur», affirme -t-il.

Diane Parent, professeure et chercheure à la Faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval, salue cette initiative, qu'elle considère comme «assez inusitée». D'après celle qui a déjà travaillé pour un projet de recherche sur l'agriculture à temps partiel, il s'agit d'un «excellent moyen» de vivifier un territoire et son paysage. «Dans certaines régions, il y a des MRC et des élus municipaux qui ne veulent plus avoir d'agriculture», s'indigne celle qui croit que «la campagne peut difficilement exister s'il n'y a pas d'agriculture». Elle s'inquiète d'ailleurs des résultats du dernier recensement, qui démontre que la population agricole ne représente plus que 5,7 % de la population rurale du Québec.

La relève visée

En creusant ce filon, le CLD de l'Érable cherche à séduire la relève. «On voit des jeunes qui ont des idées. On le voit dans les écoles d'agriculture. On veut aller les rencontrer, leur présenter notre territoire et notre stratégie», explique Rick Lavergne. Bien qu'il conserve l'intention de faire aussi la promotion de l'agriculture traditionnelle à temps plein, M. Lavergne demeure persuadé que «l'agriculture à temps partiel répond à un besoin différent chez une certaine clientèle. Les jeunes n'ont pas toujours les capacités financières de se lancer en agriculture traditionnelle, parce que ça exige des investissements importants», constate-t-il.

«C'est une façon de lancer le projet agricole en gardant un autre emploi, le temps que l'entreprise se stabilise ou prenne de la croissance », dit Rick Lavergne, qui ajoute que «ça permet de tester le marché d'une certaine façon».

Diane Parent approuve cette démarche. «Je trouve ça sain qu'il y ait un apprentissage à temps partiel», clame-t-elle, en comparant avec la situation de certains jeunes qui récupèrent des entreprises valant des millions de dollars, particulièrement dans l'industrie laitière. Elle souligne qu'une entreprise agricole constitue généralement, avec toute la gestion de risques que cela comporte, «le projet d'une vie. Il faut se donner le temps de le bâtir.»

Après tout, Diane Parent note qu'aujourd'hui «la façon de s'installer en agriculture a changé». Dans le cadre d'un portrait des modes d'insertion en agriculture au Québec publié en 2006, la chercheure et son équipe ont mené une enquête dont les conclusions indiquent que près de 75 % des ménages agricoles étaient «pluriactifs», c'est-à-dire qu'ils recevaient aussi un revenu provenant de l'extérieur de leur entreprise agricole. Dans la dynamique d'aujourd'hui, l'un des conjoints exerce souvent un emploi à l'extérieur, dont la rémunération est réinvestie dans la ferme. Une véritable mutation, alors que, une ou deux générations auparavant, la femme se dévouait généralement à la ferme à temps plein sans posséder le statut de travailleur.

À temps partiel en permanence

Diane Parent précise que si, généralement, l'agriculture à temps partiel sert de transition vers un engagement à temps plein, certains souhaitent conserver en permanence un emploi à l'extérieur de la ferme pour combler leur «épanouissement social». À ce sujet, une étude de la chercheure sur la relève a montré que, sur 407 répondants, 43 % des agriculteurs âgés de 18 à 35 ans souffraient d'isolement.

Une réalité à laquelle semble sensible Rick Lavergne. «C'est certain que, si on veut travailler sur la stabilisation de la décroissance démographique, il va falloir se tourner vers des gens de l'extérieur, ou des gens originaires d'ici, qui ont envie de venir ou revenir s'implanter, mais avec un autre mode de vie.»

Une entreprise agricole à temps partiel, avec la précarité qui s'y rattache, demeure «un défi», reconnaît M. Lavergne, mais il ajoute que «ça dépend de ce que sont les attentes. Ce n'est pas seulement une question monétaire. C'est sûr que ça prend de l'argent pour vivre, mais on n'investit pas dans une entreprise ultrapayante. Il y a un choix de vie derrière ça [qui] peut permettre de rendre la vie familiale plus stable au niveau financier, en ayant deux types de revenu, un revenu d'emploi et un revenu agricole ». Le directeur général du CLD envisage tout de même de belles possibilités pour l'agriculture à temps partiel dans la culture des canneberges et des bleuets, ainsi que du côté de l'horticulture et des élevages non traditionnels. Puis, il y a la volonté d'insérer tous les projets qui en découleront «dans un réseau, agrotouristique ou agroalimentaire, en les liant à des restaurants ou à des marchés publics. C'est comme ça qu'on va rendre notre région attrayante», assure Rick Lavergne.
 
 
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