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Le monde rural d'aujourd'hui - Il importe de savoir d'abord où commence la ruralité au Québec

Les dernières statistiques établissent à 28 995 le nombre de fermes québécoises

Le temps où les ruraux tiraient essentiellement leur subsistance de la terre et de la forêt est révolu.<br />
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Le temps où les ruraux tiraient essentiellement leur subsistance de la terre et de la forêt est révolu.
Le monde rural reçoit des gouvernements plus d'une définition. Il faudra développer des stratégies multiples pour assurer la survie du monde agricole québécois.

Professeur de géographie et de développement régional à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), Clermont Dugas se révèle être un véritable spécialiste de la ruralité, au sujet de laquelle il a pondu une dizaine de livres. Avant de se lancer dans un portrait du monde rural, il tient à se pencher sur sa définition même, «qui prend un sens très équivoque au Québec»: «selon l'interprétation qu'on lui donne, souvent on attribue faussement des qualités ou des défauts au milieu rural».

Il existe une certaine confusion et les positions divergent à ce sujet: Statistique Canada, dont la base de données est largement utilisée, fournit les taux d'évolution de la population rurale en partant de l'urbain, dans le sens que ce qui n'est pas urbain est rural. De son côté, le gouvernement du Québec adopte une vision qui crée un imbroglio sur cette question: «Beaucoup de localités ont officiellement un statut de ville, mais elles sont reconnues comme rurales, notamment dans la politique de la ruralité, suivant laquelle est rurale toute entité de 13 000 habitants ou moins. En vertu de cette reconnaissance, 1045 municipalités québécoises bénéficient de cette politique, ce qui a un impact énorme sur son succès ou son insuccès.»

Le professeur prend position: «Par contre, beaucoup d'analystes retiennent des populations de 2500 à 3000 habitants pour définir le rural. Dans mes travaux, pour lesquels je dois choisir des seuils opérationnels, je m'arrête sur le chiffre de 2500, à partir des données fournies par Statistique Canada. C'est arbitraire et approximatif; par contre, c'est plus précis que ce que retient le ministère des Affaires municipales.»

En quête d'identité

Le monde rural a troqué, au fil des dernières décennies, ses habits du secteur primaire de l'économie contre une garde-robe éclectique dont les vêtements lui conviennent plus ou moins bien. Il est difficile de cerner un caractère d'homogénéité dans la mouvance de la ruralité d'aujourd'hui.

Clermont Dugas en dégage tout de même des grands traits d'ensemble territoriaux: «C'est un milieu qui se caractérise par la dispersion de sa population, la dominance des espaces naturels, la faiblesse de l'infrastructure des services et, évidemment, par une place importante occupée par l'exploitation des ressources naturelles, à la fois dans l'économie et la vie sociale.» Il change de registre: «C'est aussi un monde qui est très diversifié par ses paysages, sa démographie, par la nature des activités et des disponibilités de services, par la qualité des aménagements, de même que par l'évolution et les perspectives d'avenir.» Et il ajoute encore: «Je ne dirais pas qu'il y a plusieurs milieux ruraux, mais je dirais qu'il en existe un qui est très hétérogène.»

Le dénominateur commun apparaît insaisissable, selon le professeur de l'UQAR: «Pour en faire une analyse rigoureuse, en vue notamment de penser à des programmes de développement ou à des correctifs, il faut faire une étude plus détaillée en fonction d'un certain nombre de facteurs d'homogénéité en y allant par grands regroupements de municipalités.»

Des populations variées

Sur le plan démographique, les ensembles ruraux possèdent encore là un aspect très diversifié. Le professeur classe les localités en trois grandes catégories sur ce plan: «Certaines qui sont situées près des villes sont en croissance très forte. D'autres sont en décroissance continue en milieu agroforestier, sur les terres ondulées des Appalaches et du Bouclier canadien ainsi qu'à la périphérie de l'écoumène; il y a par exemple toute une bande de localités en décroissance qui va de la Gaspésie jusqu'à la Beauce sur le plateau appalachien. Il y a aussi des blocs de municipalités en décroissance du côté du Lac-Saint-Jean, sur la Côte-Nord, en Abitibi et dans le Nord-Ouest du Québec.»

Il se tourne vers le troisième groupe: «Ce sont des localités à démographie fluctuante, situées dans la vallée du Saint-Laurent, dont la population est relativement stable mais évolue à la hausse ou à la baisse d'un recensement à l'autre. Dans chacun d'eux, il y a au moins la moitié des localités rurales de 2500 habitants ou moins qui sont en décroissance démographique; en 2010, il y en avait 427 sur 851 qui étaient dans une telle situation, ce qui se révèle être une constante.»

Un profil socioéconomique transformé

Il fut un temps où les ruraux tiraient essentiellement leur subsistance de la terre et de la forêt. Cette époque est révolue, comme le constate M. Dugas: «Si on regarde la structure opérationnelle dans son ensemble, il ne reste plus que 11 % des emplois qui sont dans le secteur primaire, c'est-à-dire l'agriculture, les forêts, les mines et les pêches, dont 7 % sont attribuables à l'agriculture; la tendance veut que le nombre de fermes aille toujours en diminuant, et les dernières statistiques montrent qu'on en était rendu au nombre d'à peu près 28 995 fermes en 2009, alors qu'au début des années 1960 je crois qu'il y en avait près de 100 000.»

Il dresse ce bilan: «L'exploitation des ressources représente toujours une base de l'économie dans le milieu rural; celles-ci génèrent des emplois dans le secondaire et dans le tertiaire, au niveau de la transformation et des services, mais c'est beaucoup plus limité qu'auparavant. En fait, l'économie rurale est en voie de grande diversification.» Ce changement en profondeur engendre des problèmes: «L'un d'eux, c'est qu'elle ne se diversifie pas au rythme qu'on voudrait et que la reconversion est lente, ce qui crée de la marginalité à beaucoup d'endroits.»

Il se penche sur la situation: «Il y a un recyclage vers le secteur des services, mais celui-ci est souvent faible et n'a pas la même qualité qu'en milieu urbain.» Il donne des exemples de ce qui se passe: «Il y a de nouveaux emplois qui ont été créés dans l'éolien en Gaspésie; les produits du terroir sont apparus parce que, dans la ferme, non seulement on fait de la production mais on transforme et on vend sur les lieux mêmes; il existe aussi de nouveaux développements dans les activités récréotouristiques; à son tour, l'informatique a drainé la création d'emplois; un nouveau souci de protection et de valorisation de l'environnement fournit du travail dans différents types d'activités; et, finalement, dans le domaine forestier, là où il y a longtemps qu'on veut faire de la diversification, on arrive à fabriquer des produits beaucoup plus sophistiqués que de la planche et du madrier; il y a là une évolution qui est lente mais qui existe tout de même.» Il tire cette conclusion: «Il y a une transformation constante, mais pas à un rythme suffisamment fort pour donner de l'emploi à tous les ruraux; il en résulte que le courant d'émigration se continue.»

Le renforcement de l'armature urbaine

Est-il possible, sur le plan socioéconomique, de parler de la même hétérogénéité que sur le plan territorial? «Tout à fait. Essentiellement, le monde rural est diversifié et multifonctionnel; il y a maintenant des décennies qu'on ne peut plus l'identifier à l'agriculture.» Une fois ce constat fondamental posé, qu'en est-il des tendances qui se profilent? «On assiste à la concentration du peuplement autour des villes et, en même temps, à la marginalisation des localités qui sont éloignées de celles-ci.»

Clermont Dugas dégage un des éléments méconnus de la problématique rurale: «C'est un problème structurel majeur qui est lié à la taille des localités et à leur distance par rapport aux villes, ce qui influe à la fois sur la démographie, sur la nature des emplois, sur le niveau des revenus et sur les courants migratoires. Tant qu'il ne sera pas corrigé, les mêmes tendances vont se poursuivre.»

Il appartient aux gouvernements supérieurs d'apporter les solutions qui exigent un travail à long terme: «Il faudrait par exemple renforcer les centres de services. La grande faiblesse des régions périphériques, si on exclut le Saguenay, c'est celle de l'armature urbaine. Il faudrait songer sérieusement à faire des villes; pas des villes uniquement sur papier par voie de fusions. On devrait associer des localités rurales à celles-ci, comme cela s'est produit à Rimouski, à titre d'exemple. La ville crée des impulsions de développement et elle fournit des services. Il y a plusieurs centaines de localités qui sont en décroissance continue, ce qui veut dire que, dans ces endroits-là, les services s'en vont; dans plusieurs d'entre elles, il n'y a même plus de dépanneur. Il y a des gens qui sont enracinés dans le milieu et qui vont rester malgré cela, mais ce n'est pas un facteur d'attraction pour les jeunes familles; c'est même le contraire pour beaucoup de monde.»

Il souligne encore une fois cette réalité: «L'éloignement des villes affaiblit le potentiel de développement. Il n'y a pas de possibilité de développer des secteurs de services dans une localité qui est à la marge de l'écoumène et où on ne peut trouver des emplois que dans le secteur agroforestier.»

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