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    Écrire l'analphabétisme

    Martine Fillion, responsable pédagogique à l’atelier des lettres, avec Réjean Coe, qui apprend à lire et à écrire «pour son fils».<br />
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Martine Fillion, responsable pédagogique à l’atelier des lettres, avec Réjean Coe, qui apprend à lire et à écrire «pour son fils».
    On pourrait entendre une mouche voler, dans la classe de l'atelier des lettres, qui fait de l'alphabétisation pour adultes depuis 25 ans à Montréal. «Je suis content de Guillaume», lit laborieusement Réjean Coe sur un bout de papier. Pour commencer l'atelier, Martine Fillion, qui le dirige depuis 20 ans, demande aux participants d'écrire une phrase.

    Guillaume est le fils de Réjean, qui tente d'ailleurs d'en avoir la garde. Réjean est content de son fils parce qu'il a eu des bons résultats sur son bulletin. «Il y a des mots que je ne comprends pas sur le bulletin», reconnaît-il plus tard. Au cours de ses démarches pour ravoir la garde de son fils, Réjean Coe s'est d'ailleurs fait dire qu'il fallait savoir lire et écrire pour élever un enfant. On l'a aussi dirigé vers des ressources pour handicapés. «Quand j'ai dit à mon fils de huit ans que je ne savais ni lire ni écrire, il ne m'a pas cru», raconte Réjean.

    Aussi analphabètes soient-ils, les participants à l'Atelier des lettres procéderont ce soir au lancement d'un livre collectif De l'enfance à l'espoir, parfois écrit avec de l'aide, qui témoigne des efforts intenses qu'ils ont déployés depuis quelques années pour faire sur le tard quelque chose qui semble acquis pour plusieurs, apprendre à lire et à écrire.

    On y trouve des récits de vies souvent troublées, où le désir d'apprendre a été contrarié d'année en année, ou encore de foyer d'accueil en foyer d'accueil.

    À 67 ans, Jacques Albert, qui est un orphelin de Duplessis, n'est jamais allé à l'école. «Quand le gouvernement a vu que les soeurs nous faisaient l'école, il leur a donné de l'argent, 3 millions, pour qu'elles arrêtent de nous enseigner», raconte-t-il. C'est il y a 13 ans que Jacques Albert s'est finalement décidé à lire et écrire. «J'ai toujours rêvé d'aller à l'école», dit-il.

    Réjean Coe dit avoir quitté l'école en deuxième année, sans qu'on se préoccupe outre mesure de son sort. Mario Demers a développé un blocage complet au sujet de la lecture et de l'écriture après qu'une enseignante l'eut maltraité. Et l'école n'a pas été non plus une expérience concluante pour Yannick, Stéphane, Michel, Guido ou Francine.

    Leur analphabétisme atteint des degrés divers. Certains n'arrivent pas à écrire plusieurs lettres de l'alphabet. D'autres ont de la difficulté à écrire des mots plus compliqués. On les prend souvent, à tort, pour des idiots. Se trouver un emploi est une expérience difficilement surmontable. Réjean Coe et Michel Turcotte ont tous deux cessé de travailler après qu'on a haussé les exigences d'embauche dans leur domaine. Les cours offerts à l'Atelier des lettres sont de niveau primaire et ne sont pas sanctionnés par un diplôme.

    Pour apprendre à lire et à écrire à un participant, Martine Fillion compte environ cinq ans. Les élèves se présentent trois fois par semaine, participent à différents ateliers, écrivent au premier ministre, au député, ou encore à Jacques Demers, cet ancien entraîneur-chef du Canadien et d'autres équipes, aujourd'hui sénateur, qui a avoué son analphabétisme en fin de carrière dans un livre.

    On estime à 1,3 million le nombre d'analphabètes au Québec. Et 80 centres d'alphabétisation leur sont consacrés. Depuis quelques années, l'Atelier des lettres a perdu d'importantes subventions et son nombre de formateurs est passé de trois à un. Ce qui ne l'empêche pas, semble-t-il, de poursuivre son oeuvre, et de publier des livres...












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