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    Aide internationale - La politique canadienne d'aide pour lutter contre la pauvreté est un échec

    «On semble vouloir réduire au silence les ONG et les regroupements qui ne s'alignent pas sur les politiques étrangères du Canada»

    5 février 2011 |Claude Lafleur | Actualités en société
    Dans ses nouvelles politiques d’aide internationale, le gouvernement Harper délaisse des priorités fondamentales en santé de base et en éducation de base. <br />
    Photo: Agence Reuters Mark Blinch Dans ses nouvelles politiques d’aide internationale, le gouvernement Harper délaisse des priorités fondamentales en santé de base et en éducation de base.
    Pourquoi les milliards de dollars consacrés en aide aux pays les plus démunis par le Canada donnent-ils peu de résultats? C'est l'une des questions sur lesquelles travaille Bonnie Campbell, titulaire d'une chaire à l'UQAM.

    «Le Canada a des stratégies politiques pour résoudre les problèmes de pauvreté et ce n'est un secret pour personne que celles-ci ont échoué», résume Bonnie Campbell, titulaire de la chaire C.-A.-Poissant de recherche sur la gouvernance et l'aide au développement de l'UQAM. Son équipe observe en outre que le gouvernement Harper a changé de stratégie sans consulter personne — «dans la plus grande opacité et sans reddition de comptes» — et qu'il bâillonne désormais les organismes sur le terrain qui sont les plus aptes à évaluer ses politiques.

    Mme Campbell, qui enseigne l'économie politique à la Faculté de science politique et de droit de l'UQAM, rappelle que les 22 pays membres de l'OCDE — les pays les plus riches de la planète — se sont engagés à consacrer 1 % de leur produit national brut à l'aide aux pays pauvres. «Or le gouvernement canadien a décidé de geler cette aide, qui ne représente que 0,28 % de notre PNB, rapporte-t-elle, ce qui nous mettra encore plus en décalage par rapport à nos engagements et plus en retard dans le peloton des pays donateurs.» Déjà, en 2010, nous figurions au 18e rang des 22 pays de l'OCDE, fait-elle remarquer. «La question est donc la suivante: a-t-on abandonné nos engagements?»

    De plus, sans même consulter qui que ce soit, le gouvernement Harper a décidé de rediriger son aide. En 2009, le Canada a délaissé huit pays parmi les plus pauvres de l'Afrique — le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, le Kenya, le Malawi, le Niger, le Rwanda et la Zambie — pour privilégier le Pérou et la Colombie, avec lesquels nous venons de conclure des accords commerciaux. Or le PNB de ces deux pays représente respectivement 1,5 et 3 fois ceux des huit pays africains réunis. «Auparavant, 70 % de l'aide canadienne était dirigée vers des pays africains, alors que maintenant ce n'est plus que 30 %», souligne encore la chercheure.

    Qu'est-ce qui cloche ?

    Pourquoi l'aide internationale donne-t-elle peu de résultats? Selon ce qu'observe Mme Campbell, les pays pauvres ont besoin de fonds et de budgets qui servent à des investissements sociaux en santé et en éducation.

    Or, dans les années 1980-1990, les bailleurs de fonds ont plutôt opté pour des politiques de «rééquilibrage de l'aide internationale» et de remboursement des dettes, observe Mme Campbell. «Il s'agissait de stratégies à court terme visant la réduction des dépenses publiques, dit-elle. On demandait aux pays pauvres de laisser tomber leurs politiques publiques pour introduire des mesures de recouvrement des coûts. Malheureusement, on a constaté par la suite que ces politiques ont eu des effets extrêmement néfastes.»

    Et voici que Mme Campbell observe que, dans ses nouvelles politiques d'aide, le gouvernement Harper délaisse des priorités fondamentales en santé de base et en éducation de base. «Quelle est la logique qui fait en sorte qu'on a choisi de réorienter nos priorités?, demande-t-elle. Qui prend les décisions? Comment sont-elles prises? Quelle est la place des organisations locales, qui connaissent pourtant très bien les milieux et la réalité du terrain?»

    «Le développement international, ce n'est pas quelque chose qu'on peut changer comme ça, poursuit-elle, puisqu'implanter des priorités prend au moins trois ans... Bien sûr, on peut changer des choses, bien sûr, on peut essayer de s'améliorer, mais quelle est la logique qui explique nos nouvelles politiques d'aide internationale? Où sont les débats, comment justifie-t-on ces changements?»

    Réduire au silence

    Malheureusement, continue la titulaire de la chaire de recherche sur la gouvernance et l'aide au développement de l'UQAM, ces décisions ont été prises par le gouvernement conservateur sans débats ni même sans explications. «Le gouvernement ne semble même pas avoir une vue d'ensemble de ses politiques d'aide, dit-elle, une vue d'ensemble qui expliquerait comment les stratégies canadiennes vont contribuer à réduire la pauvreté. On est dans une situation de changement rapide sans qu'on comprenne où on va!»

    Auparavant, l'un des éléments qui gardaient le secteur de la coopération canadienne ouvert au débat, aux transformations et au renouvellement était le rôle que jouait la société civile: les ONG du Québec et du Canada, rapporte Bonnie Campbell. «Or on observe un manque flagrant de consultations et de traçabilité de ce qui se dit, une absence totale de débats. Dans le passé, les ONG ont joué un rôle extrêmement important pour sensibiliser à la fois les décideurs et le public», insiste-t-elle.

    Elle rapporte même que le gouvernement Harper a effectué des coupes très sévères dans le financement des ONG qui jouent justement un rôle d'éclaireur et de stimulant dans le débat public. «En juillet dernier, dit-elle, un important regroupement de plus d'une centaine d'ONG et de consultants internationaux s'est fait carrément couper ses fonds! Or ce regroupement jouait un rôle reconnu par les anciens dirigeants et présidents de l'ACDI comme un essentiel chien de garde de nos politiques d'aide.»

    «On semble vouloir réduire au silence les ONG et les regroupements qui ne s'alignent pas sur les politiques étrangères du Canada, observe la chercheure. Et c'est très grave, puisque la viabilité et la pertinence de nos politiques dépendent justement de l'existence de débats publics et du rôle que les intervenants et le public jouent en demandant des comptes au gouvernement.»

    Il s'avère, insiste-t-elle, que des ONG qui contribuent de façon essentielle à la mise en oeuvre des politiques canadiennes d'aide aux pays démunis sont désormais réduites au silence.

    ***

    Collaborateur du Devoir












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