Calixa-Lavallée - Querelles de clocher autour d'une chapelle
Un protecteur du patrimoine a maille à partir avec son village
Ciel grisâtre voilé, terres enneigées à perte de vue. On traverse le village agricole de Calixa-Lavallée avec l'impression d'être dans un tableau de Jean-Paul Lemieux. Avec ses jolies maisons en pierre d'un autre siècle, la petite bourgade montérégienne de 500 âmes a d'ailleurs tout d'une œuvre d'art. Jusqu'à son collectionneur qui habite une maison patrimoniale au 291 rang Beauce, l'artère transperçant le cœur du hameau. Mais il n'empêche qu'on décèle plus d'une ombre à ce tableau.
Pierre Moussard est un spécialiste des antiquités religieuses et un passionné de l'histoire du Québec. Débarqué de France il y a plus de 50 ans, avec pour tout avoir une somme de 105 $ cachée dans une pochette cousue à l'intérieur de son veston, l'homme aujourd'hui âgé de 72 ans s'est depuis attelé, en parfait autodidacte, à la tâche de restaurer de vieilles granges, la bergerie, la laiterie et autres bâtiments d'époque sur sa vaste terre zonée agricole acquise en 1961. Quitte à parfois les importer d'ailleurs sur son propre terrain pour mieux les faire revivre.
Sa petite dernière? Une discrète chapelle de procession comme on les construisait à l'époque de la Nouvelle-France, qui sera dédiée à sainte Cécile, la patronne des musiciens. Ce dernier projet de vie «avant de lever les pattes», selon l'expression de l'érudit collectionneur, servira à abriter ses mille et une oeuvres du patrimoine religieux du Québec, des bénitiers en bois imitant le marbre, un autel signé par l'architecte Chrysostome Perreault du XIXe siècle, un chandelier pascal du sculpteur Louis-Amable Quévillon... «C'est pas du tout pour la religion. C'est pour l'Histoire», précise M. Moussard en parlant de son rêve, qu'il polit et astique depuis tant d'années. «J'ai même déjà acheté la serrure, il y a 30 ans de cela.»
Querelles de clocher
Mais voilà que le projet de chapelle longtemps mijoté et qui arrive à terme est désormais sérieusement hypothéqué. La municipalité de Calixa-Lavallée a mis en demeure M. Moussard de démolir sa chapelle, qui est à 90 % terminée, sous prétexte qu'elle ne respectait pas les normes concernant les terres agricoles. La municipalité a déjà fait les démarches pour amener l'affaire en Cour supérieure et les avocats, de part et d'autre, sont déjà en pourparlers.
Or, le principal intéressé plaide qu'il est conforme à la loi, ce que confirme la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Tant et aussi longtemps que le bâtiment est situé à l'intérieur de sa superficie résidentielle de droit acquis d'environ 5000 m2 et qu'il est secondaire et accessoire à la résidence — donc sans vocation commerciale ou muséale —, M. Moussard est non seulement dans son droit, mais il n'a même pas, depuis 1998, à demander un permis particulier.
La municipalité craint aussi que M. Moussard utilise sa chapelle à d'autres fins que celles d'entreposage de biens de collection. Ce à quoi ce dernier répond qu'il n'en fera jamais autre chose qu'une petite salle personnelle d'exposition pour la famille et les amis.
Pour le conseiller municipal Bruno Napert, il ne s'agit que d'appliquer la loi, pour «remettre sur le droit chemin» une municipalité qui a jadis été gérée de façon «bordélique». M. Moussard est selon lui en porte-à-faux du simple fait qu'il a construit sans détenir un permis de la Ville. Selon lui, le règlement municipal interdit de construire des bâtiments secondaires (hangars, garages, entrepôts) occupant une superficie de plus de 180 m2 au total. «M. Moussard a dépassé d'au moins cinq fois ce total», note M. Napert, qui s'exprime ici à titre personnel.
Faux, rétorque Jean-Robert Grenier, l'ancien maire de Calixa-Lavallée, qui connaît très bien la législation puisque c'est sous sa gouverne qu'elle a été amendée. Comme M. Moussard est reconnu comme un producteur agricole par le gouvernement du Québec, la règle du 180 m2 ne s'applique pas et on ne doit pas tenir compte des bâtiments dits agricoles (laiterie, grange, etc.) dans le calcul des bâtiments accessoires. «La municipalité a erré en faisant l'interprétation du règlement, a déploré M. Grenier, qui a été maire du village pendant 8 ans. C'est de la mauvaise foi. Ils veulent juste l'emmerder en disant que c'est un maudit Français. Pour eux, ce qui compte, c'est l'agriculture. La culture, c'est pour la ville. J'ai déjà entendu ça.»
Luc Émond, un ami du collectionneur qui a participé à l'érection de ladite chapelle, adhère à la thèse des querelles de clocher, qui opposent deux écoles de pensée. D'ailleurs, pourquoi la municipalité aurait-elle attendu cinq mois, soit au moment où la chapelle était presque finie de construire, avant d'envoyer une mise en demeure? Il craint que cette bataille juridique coûte cher aux habitants de Calixa-Lavallée.
Protéger le patrimoine
M. Moussard en a également contre le ministère québécois de la Culture, qui l'a mis en infraction sans toutefois ordonner la démolition de la chapelle. Il rappelle qu'il a investi de sa poche près de 50 000 $ jusqu'ici, sans compter tout l'argent et le temps qu'il a mis à la réfection de nombreux bâtiments ancestraux. Certes, il a bâti la chapelle à l'intérieur du périmètre de sa maison en pierre construite en 1834 et classée monument historique. Mais pourquoi le ministère ne semble-t-il pas témoigner d'égards à ceux qui oeuvrent à protéger le patrimoine? «Avec eux, ce ne sont que des emmerdes», lance l'homme qui a même entrepris de faire déclasser sa maison pour être plus libre.
«Comme a dit un bon ami à moi, le ministère a gaffé, soutient son ami Luc Émond. Au lieu de le supporter et de le conseiller dans ses projets, il l'a poignardé dans le dos en le mettant en infraction.» Ce qui n'est pas sans donner des munitions à la municipalité, déplore-t-il.
Avec l'aide de son ami, le collectionneur a fait circuler une pétition et récolté 138 signatures. Une page Facebook a été créée avec des photos de la chapelle en construction et les témoignages d'appui d'amis, de professeurs d'université, de citoyens et d'amants du patrimoine affluent de toutes parts, même de France. M. Moussard, qui a combattu un cancer plus tôt cette année, n'en demeure pas moins inquiet. Les huissiers, le harcèlement, les avocasseries, tout cela le fatigue. Il confie devoir prendre des pilules pour dormir. Mais cela lui permet au moins de continuer à rêver. Et dans ses plus beaux songes, la chapelle Sainte-Cécile est inaugurée l'an prochain, sous un ravissant soleil d'été.
Pierre Moussard est un spécialiste des antiquités religieuses et un passionné de l'histoire du Québec. Débarqué de France il y a plus de 50 ans, avec pour tout avoir une somme de 105 $ cachée dans une pochette cousue à l'intérieur de son veston, l'homme aujourd'hui âgé de 72 ans s'est depuis attelé, en parfait autodidacte, à la tâche de restaurer de vieilles granges, la bergerie, la laiterie et autres bâtiments d'époque sur sa vaste terre zonée agricole acquise en 1961. Quitte à parfois les importer d'ailleurs sur son propre terrain pour mieux les faire revivre.
Sa petite dernière? Une discrète chapelle de procession comme on les construisait à l'époque de la Nouvelle-France, qui sera dédiée à sainte Cécile, la patronne des musiciens. Ce dernier projet de vie «avant de lever les pattes», selon l'expression de l'érudit collectionneur, servira à abriter ses mille et une oeuvres du patrimoine religieux du Québec, des bénitiers en bois imitant le marbre, un autel signé par l'architecte Chrysostome Perreault du XIXe siècle, un chandelier pascal du sculpteur Louis-Amable Quévillon... «C'est pas du tout pour la religion. C'est pour l'Histoire», précise M. Moussard en parlant de son rêve, qu'il polit et astique depuis tant d'années. «J'ai même déjà acheté la serrure, il y a 30 ans de cela.»
Querelles de clocher
Mais voilà que le projet de chapelle longtemps mijoté et qui arrive à terme est désormais sérieusement hypothéqué. La municipalité de Calixa-Lavallée a mis en demeure M. Moussard de démolir sa chapelle, qui est à 90 % terminée, sous prétexte qu'elle ne respectait pas les normes concernant les terres agricoles. La municipalité a déjà fait les démarches pour amener l'affaire en Cour supérieure et les avocats, de part et d'autre, sont déjà en pourparlers.
Or, le principal intéressé plaide qu'il est conforme à la loi, ce que confirme la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Tant et aussi longtemps que le bâtiment est situé à l'intérieur de sa superficie résidentielle de droit acquis d'environ 5000 m2 et qu'il est secondaire et accessoire à la résidence — donc sans vocation commerciale ou muséale —, M. Moussard est non seulement dans son droit, mais il n'a même pas, depuis 1998, à demander un permis particulier.
La municipalité craint aussi que M. Moussard utilise sa chapelle à d'autres fins que celles d'entreposage de biens de collection. Ce à quoi ce dernier répond qu'il n'en fera jamais autre chose qu'une petite salle personnelle d'exposition pour la famille et les amis.
Pour le conseiller municipal Bruno Napert, il ne s'agit que d'appliquer la loi, pour «remettre sur le droit chemin» une municipalité qui a jadis été gérée de façon «bordélique». M. Moussard est selon lui en porte-à-faux du simple fait qu'il a construit sans détenir un permis de la Ville. Selon lui, le règlement municipal interdit de construire des bâtiments secondaires (hangars, garages, entrepôts) occupant une superficie de plus de 180 m2 au total. «M. Moussard a dépassé d'au moins cinq fois ce total», note M. Napert, qui s'exprime ici à titre personnel.
Faux, rétorque Jean-Robert Grenier, l'ancien maire de Calixa-Lavallée, qui connaît très bien la législation puisque c'est sous sa gouverne qu'elle a été amendée. Comme M. Moussard est reconnu comme un producteur agricole par le gouvernement du Québec, la règle du 180 m2 ne s'applique pas et on ne doit pas tenir compte des bâtiments dits agricoles (laiterie, grange, etc.) dans le calcul des bâtiments accessoires. «La municipalité a erré en faisant l'interprétation du règlement, a déploré M. Grenier, qui a été maire du village pendant 8 ans. C'est de la mauvaise foi. Ils veulent juste l'emmerder en disant que c'est un maudit Français. Pour eux, ce qui compte, c'est l'agriculture. La culture, c'est pour la ville. J'ai déjà entendu ça.»
Luc Émond, un ami du collectionneur qui a participé à l'érection de ladite chapelle, adhère à la thèse des querelles de clocher, qui opposent deux écoles de pensée. D'ailleurs, pourquoi la municipalité aurait-elle attendu cinq mois, soit au moment où la chapelle était presque finie de construire, avant d'envoyer une mise en demeure? Il craint que cette bataille juridique coûte cher aux habitants de Calixa-Lavallée.
Protéger le patrimoine
M. Moussard en a également contre le ministère québécois de la Culture, qui l'a mis en infraction sans toutefois ordonner la démolition de la chapelle. Il rappelle qu'il a investi de sa poche près de 50 000 $ jusqu'ici, sans compter tout l'argent et le temps qu'il a mis à la réfection de nombreux bâtiments ancestraux. Certes, il a bâti la chapelle à l'intérieur du périmètre de sa maison en pierre construite en 1834 et classée monument historique. Mais pourquoi le ministère ne semble-t-il pas témoigner d'égards à ceux qui oeuvrent à protéger le patrimoine? «Avec eux, ce ne sont que des emmerdes», lance l'homme qui a même entrepris de faire déclasser sa maison pour être plus libre.
«Comme a dit un bon ami à moi, le ministère a gaffé, soutient son ami Luc Émond. Au lieu de le supporter et de le conseiller dans ses projets, il l'a poignardé dans le dos en le mettant en infraction.» Ce qui n'est pas sans donner des munitions à la municipalité, déplore-t-il.
Avec l'aide de son ami, le collectionneur a fait circuler une pétition et récolté 138 signatures. Une page Facebook a été créée avec des photos de la chapelle en construction et les témoignages d'appui d'amis, de professeurs d'université, de citoyens et d'amants du patrimoine affluent de toutes parts, même de France. M. Moussard, qui a combattu un cancer plus tôt cette année, n'en demeure pas moins inquiet. Les huissiers, le harcèlement, les avocasseries, tout cela le fatigue. Il confie devoir prendre des pilules pour dormir. Mais cela lui permet au moins de continuer à rêver. Et dans ses plus beaux songes, la chapelle Sainte-Cécile est inaugurée l'an prochain, sous un ravissant soleil d'été.











