La vie est un autobus
8 juillet 2003
Actualités en société
Quand la ville est déserte, l'été, entre deux fêtes, entre deux eaux, le dimanche soir, par exemple, devant l'entrée principale de la maison de Radio-Canada à Montréal, dans le calme magique d'une place autrement fébrile, aux heures très tranquilles du répit des choses, quand même la ville baisse le ton, quand les affaires sont suspendues, je m'arrête avec elles et je jase avec les oiseaux du coin, un moineau, une grive, un goéland citadin, un étourneau, plus rarement un carouge.
Le moineau me demande ce que je peux bien faire là, à Radio-Canada, sur ce parvis d'agrégats où les fabricants de panneaux et surfaces ont emprisonné des tonnes de galets de rivière pour en faire des trottoirs et des murs, seul avec ma tasse de café, qui n'est ni tasse ni café, en train de m'allumer une cigarette contre l'effet des vents urbains qui tournaillent autour des grosses bâtisses, comme si je m'allumais à contre-vent sur une butte dans l'Arctique, le moineau, donc, me demande pourquoi je ne suis pas ailleurs, avec la foule disparue pour un temps dans les vapeurs vacancières d'un ailleurs dispersé, pourquoi je ne suis pas avec la nuée de monde qui reviendra comme la houle d'une marée à la Fête du travail. Je ne sais quoi répondre, les moineaux sont si petits que devant leurs questions je reste curieusement surpris. Je dis que je travaille, que je gagne ma croûte (pour se faire comprendre des moineaux, il faut vulgariser), je dis au carouge que je suis en quête de grenailles, au goéland que je ramasse tout ce qui passe, à la grive que l'été est bien court et trop sec. Je ne dis rien à l'étourneau, on se comprend sans dire un mot.
Mais toute question se retourne. Je dis au moineau: et toi, que fais-tu ici? Pourquoi ne déménages-tu pas tes pénates dans un parc, dans des paradis de restants de nature, quelque part où tu aurais l'air de l'oiseau que tu es, au lieu de montrer cette apparence de petite boule quêteuse qui picosse du pavé et qui se pose autant de questions, dont la première dépasse évidemment ton entendement. Tu as des ailes, tu n'as qu'à t'en servir. Trouve-toi une place qui soit la tienne, oiseau.
Si les questions que posent les moineaux sont surprenantes, les réponses, vous vous en doutez, le sont encore plus. Il est curieux que, en ce pays des grands espaces, on ne trouve plus à se loger. Le moineau m'a fait un cours d'histoire, vulgarisé. «Nous, les moineaux, sommes partis d'Europe pour nous établir en Amérique et il n'y a pas si longtemps que nous sommes ici. Mais déjà, là-bas, nos ancêtres s'étaient habitués à l'illusion des villes et des bourgs. Les miettes, c'est comme de la poussière qui retombe. Plus tu brasses les affaires, plus tu remues et sautilles, plus il y aura de soulèvements et de retombées. Nous avons suivi les hommes, depuis longtemps nous faisons comme eux. L'abondance dans les ports, le commerce, les friteries, les déchets, les livraisons, tout est géométrique, physique et mathématique. Attraction et concentration, dirais-je. Mythe de l'abondance. Nous nous sommes multipliés au-delà du raisonnable.
«Combien y a-t-il de moineaux très domestiques à Montréal? Un moyen tas et cela même si les hivers sont durs aux pinsons cultivés que nous sommes. Les Montréalais ne plantent pas assez d'épinettes pour tous nous loger. Il y a bien les corniches, mais les maudits gros pigeons occupent les meilleures places, sans parler des écureuils gris des villes qui revendiquent les beaux quartiers. Nous, les moineaux, sommes populaires et précaires, il y a toujours les nuages d'étourneaux pour nous écoeurer, des évictions, des changements, des contrariétés. On déménage souvent. Et la compétition entre nous est féroce. Bref, les bonnes places sont rares. Je suis heureux de ma touffe de verdure, en face de la maison de Radio-Canada.
«Bien sûr, nous savons tous, nous les moineaux, que les épinettes sont nombreuses et pas chères, au-delà de Mont-Laurier. Mais c'est loin. C'est noir la nuit. On mourrait tous de nostalgie. Trop de geais et d'hirondelles, pas assez de recoins et de ruelles. Pas assez de manifestations culturelles. Moi, moineau, je vais gratuitement au Festival de jazz, c'est juste à côté.
«En connais-tu beaucoup des geais gris et des corbeaux, ceux-là qui suivent encore, en quête de restants, les loups et les ours dans des forêts silencieuses, qui pourraient ainsi prétendre aux bienfaits du confort et de l'actualité? D'ailleurs, parles-en au goéland. Il n'arrête pas de faire semblant qu'il aime la mer, le vent et l'océan, mais il fait les vidanges en attendant. Pour traverser le fleuve, il emprunte les ponts où il se fait frapper. Quelle ironie que la liberté!»
Entre mes deux pieds, le moineau s'est arrêté de vulgariser, becquetant machinalement l'ombre d'une miette. Un peu plus, il me quêtait une cigarette. Compagnons de grappilles, me dis-je. Nous avons des ailes et pourquoi? Rien n'est plus routinier que nos quêtes.
J'avais le goût de le mettre dans ma poche, ce moineau poussif, sale et porteur de tout. J'avais le goût d'en faire mon perroquet. L'avenir est à ceux-là qui déménagent de nulle part en nulle part, celles qui font et se refont des nids avec courage, qui poussent la charrette aux illusions jusque dans les plus beaux jours de la belle saison.
Je prends congé du Devoir pour ce qui reste de l'été. Ce moineau m'a cloué le bec, il me renvoie à mes boîtes, à nos déménagements et emportements; la vie est un autobus qui roule sur Beaubien tout le temps.
Ce qu'il fera beau, en septembre, quand tout recommencera qui ne s'était jamais arrêté.
Le moineau me demande ce que je peux bien faire là, à Radio-Canada, sur ce parvis d'agrégats où les fabricants de panneaux et surfaces ont emprisonné des tonnes de galets de rivière pour en faire des trottoirs et des murs, seul avec ma tasse de café, qui n'est ni tasse ni café, en train de m'allumer une cigarette contre l'effet des vents urbains qui tournaillent autour des grosses bâtisses, comme si je m'allumais à contre-vent sur une butte dans l'Arctique, le moineau, donc, me demande pourquoi je ne suis pas ailleurs, avec la foule disparue pour un temps dans les vapeurs vacancières d'un ailleurs dispersé, pourquoi je ne suis pas avec la nuée de monde qui reviendra comme la houle d'une marée à la Fête du travail. Je ne sais quoi répondre, les moineaux sont si petits que devant leurs questions je reste curieusement surpris. Je dis que je travaille, que je gagne ma croûte (pour se faire comprendre des moineaux, il faut vulgariser), je dis au carouge que je suis en quête de grenailles, au goéland que je ramasse tout ce qui passe, à la grive que l'été est bien court et trop sec. Je ne dis rien à l'étourneau, on se comprend sans dire un mot.
Mais toute question se retourne. Je dis au moineau: et toi, que fais-tu ici? Pourquoi ne déménages-tu pas tes pénates dans un parc, dans des paradis de restants de nature, quelque part où tu aurais l'air de l'oiseau que tu es, au lieu de montrer cette apparence de petite boule quêteuse qui picosse du pavé et qui se pose autant de questions, dont la première dépasse évidemment ton entendement. Tu as des ailes, tu n'as qu'à t'en servir. Trouve-toi une place qui soit la tienne, oiseau.
Si les questions que posent les moineaux sont surprenantes, les réponses, vous vous en doutez, le sont encore plus. Il est curieux que, en ce pays des grands espaces, on ne trouve plus à se loger. Le moineau m'a fait un cours d'histoire, vulgarisé. «Nous, les moineaux, sommes partis d'Europe pour nous établir en Amérique et il n'y a pas si longtemps que nous sommes ici. Mais déjà, là-bas, nos ancêtres s'étaient habitués à l'illusion des villes et des bourgs. Les miettes, c'est comme de la poussière qui retombe. Plus tu brasses les affaires, plus tu remues et sautilles, plus il y aura de soulèvements et de retombées. Nous avons suivi les hommes, depuis longtemps nous faisons comme eux. L'abondance dans les ports, le commerce, les friteries, les déchets, les livraisons, tout est géométrique, physique et mathématique. Attraction et concentration, dirais-je. Mythe de l'abondance. Nous nous sommes multipliés au-delà du raisonnable.
«Combien y a-t-il de moineaux très domestiques à Montréal? Un moyen tas et cela même si les hivers sont durs aux pinsons cultivés que nous sommes. Les Montréalais ne plantent pas assez d'épinettes pour tous nous loger. Il y a bien les corniches, mais les maudits gros pigeons occupent les meilleures places, sans parler des écureuils gris des villes qui revendiquent les beaux quartiers. Nous, les moineaux, sommes populaires et précaires, il y a toujours les nuages d'étourneaux pour nous écoeurer, des évictions, des changements, des contrariétés. On déménage souvent. Et la compétition entre nous est féroce. Bref, les bonnes places sont rares. Je suis heureux de ma touffe de verdure, en face de la maison de Radio-Canada.
«Bien sûr, nous savons tous, nous les moineaux, que les épinettes sont nombreuses et pas chères, au-delà de Mont-Laurier. Mais c'est loin. C'est noir la nuit. On mourrait tous de nostalgie. Trop de geais et d'hirondelles, pas assez de recoins et de ruelles. Pas assez de manifestations culturelles. Moi, moineau, je vais gratuitement au Festival de jazz, c'est juste à côté.
«En connais-tu beaucoup des geais gris et des corbeaux, ceux-là qui suivent encore, en quête de restants, les loups et les ours dans des forêts silencieuses, qui pourraient ainsi prétendre aux bienfaits du confort et de l'actualité? D'ailleurs, parles-en au goéland. Il n'arrête pas de faire semblant qu'il aime la mer, le vent et l'océan, mais il fait les vidanges en attendant. Pour traverser le fleuve, il emprunte les ponts où il se fait frapper. Quelle ironie que la liberté!»
Entre mes deux pieds, le moineau s'est arrêté de vulgariser, becquetant machinalement l'ombre d'une miette. Un peu plus, il me quêtait une cigarette. Compagnons de grappilles, me dis-je. Nous avons des ailes et pourquoi? Rien n'est plus routinier que nos quêtes.
J'avais le goût de le mettre dans ma poche, ce moineau poussif, sale et porteur de tout. J'avais le goût d'en faire mon perroquet. L'avenir est à ceux-là qui déménagent de nulle part en nulle part, celles qui font et se refont des nids avec courage, qui poussent la charrette aux illusions jusque dans les plus beaux jours de la belle saison.
Je prends congé du Devoir pour ce qui reste de l'été. Ce moineau m'a cloué le bec, il me renvoie à mes boîtes, à nos déménagements et emportements; la vie est un autobus qui roule sur Beaubien tout le temps.
Ce qu'il fera beau, en septembre, quand tout recommencera qui ne s'était jamais arrêté.
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