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Un acte terroriste antiféministe

Dominique Payette - Professeure au Département d'information et de communication de l'Université Laval  6 décembre 2010  Actualités en société
Le crime commis à l'École polytechnique de Montréal par Marc Lépine le 6 décembre 1989 et qui a coûté la vie à 14 jeunes femmes est un acte terroriste, dans la mesure où les victimes primaires du tueur sont inconnues de lui et ne constituent pas sa cible ultime. Sa cible ultime est constituée de femmes susceptibles de s'identifier aux étudiantes à l'École polytechnique, donc dans un domaine non traditionnel et d'où les femmes ont longtemps été exclues. C'est une idée qui fait difficilement son chemin dans la société québécoise et dans les médias, entraînant par le fait même des conséquences importantes pour le mouvement des femmes et ses revendications...

Permettez-moi de vous expliquer rapidement comment cette hypothèse m'est venue: il y a plus d'un an, en Afghanistan, un attentat a été commis par des talibans contre un groupe de jeunes filles qui se rendaient à l'école. On leur a lancé du vitriol au visage. C'est une pratique courante au Pakistan, dont on parle peu, mais qui a retenu l'attention des médias lorsque l'agression s'est produite en Afghanistan où les journalistes occidentaux sont plus présents depuis l'intervention des forces de l'OTAN. Les jeunes femmes ont été brûlées, gravement dans deux cas, et l'une d'entre elles a été aveuglée. Je me suis alors fait la réflexion suivante: ils ont fait tout simplement la même chose que Marc Lépine...

Cibles ultimes

Permettez que je poursuive le parallèle: les agresseurs afghans et les agressées ne se connaissaient pas, mais les agressées agissaient d'une manière qui déplaisait aux agresseurs. En effet, elles se rendaient à l'école. Une chose qui leur était interdite lorsque les talibans gouvernaient l'Afghanistan. Les agresseurs ont attaqué ces jeunes femmes — les premières cibles —, mais à travers elles, c'est sur toutes les jeunes femmes qui rêvent d'aller à l'école en Afghanistan que pèse désormais la menace.

Ce sont les cibles ultimes, celles que ces terroristes veulent terroriser par cet attentat, et ultimement leur faire suffisamment peur pour qu'elles renoncent à l'école et à l'instruction. Aussi bien dire qu'elles renonceraient ainsi à diriger leur propre vie. Il est particulièrement intéressant de constater que les médias du Québec et d'ailleurs ne remettaient absolument pas en question cette analyse dans leur manière de rapporter cet événement. En Afghanistan, cette analyse a la force de l'évidence. [...]

Les manifestations de la répression brutale des tentatives d'émancipation des femmes en Afghanistan ne font aucun doute aux yeux des journalistes occidentaux. Évidemment, cette répression en Afghanistan est politique, omniprésente et systématique. Aucune comparaison avec la situation au Québec, où les formes de l'antiféminisme sont bien plus subtiles, sauf dans cet attentat d'une extraordinaire violence commis par Marc Lépine qui, lui, s'y apparente.

La peur

Marc Lépine a attaqué 14 jeunes femmes — les premières cibles, bien sûr, elles y ont perdu la vie —, mais à travers elles, c'est sur toutes les femmes qui rêvaient d'accéder à des disciplines jusque-là bastions masculins que la menace a pesé. Marc Lépine n'a pas tué des jeunes femmes dans une école de sciences infirmières. S'il s'était contenté — si j'ose dire — de détester les femmes, c'est ce qu'il aurait fait. Il aurait été certain d'en trouver un grand nombre. Mais il a sélectionné, attaqué et assassiné des jeunes femmes d'une école de génie. Des femmes qui suivaient le chemin le moins fréquenté.

Par cette sélection, par ce choix, il a manifestement visé une catégorie particulière de femmes: et je crois qu'elles ont reçu le message clair et net. Les femmes autonomes, le mouvement d'émancipation des femmes et les féministes ont intégré cette peur. Une peur qui a engendré des réactions comme: «Sommes-nous allées trop loin?» Ou encore: «Mais il ne faut pas oublier les garçons...» Des propos issus de la même réaction à cet acte de pur terrorisme: la terreur. [...]

La violence en général et le terrorisme en particulier inspirent des peurs très puissantes qui, elles-mêmes, provoquent d'importants bouleversements sociaux. Il n'y a aucune honte à avoir eu peur. Il est plus que temps cependant d'en prendre conscience pour finalement la surmonter.

Le terrorisme comme propagande


[...] Le terrorisme ne peut pas être compris seulement en termes de violence. Il doit aussi être compris en termes de propagande. La violence et la propagande ont beaucoup en commun: la violence vise un changement comportemental par la coercition; la propagande vise le même but par la persuasion, et le terrorisme est une combinaison des deux. Le terroriste n'assassine pas seulement pour tuer quelqu'un, mais pour obtenir un certain effet sur d'autres personnes que ses victimes. Les victimes immédiates sont purement instrumentales, en quelque sorte: elles sont ciblées pour obtenir un effet calculé sur une plus large audience. C'est le message qui compte pour le terroriste. Pas la victime.

Et, encore plus intéressant: le terroriste cherche à rendre son ennemi — les femmes, dans le cas de Lépine — responsable de son geste. Cela devient leur faute, à elles, s'il a fait ce qu'il a fait... Je garde à ce sujet un souvenir consterné de la nuit du 6 au 7 décembre 1989. J'ai passé de longues heures à écouter les tribunes téléphoniques improvisées par des stations de radio de Montréal pour permettre à la population de s'exprimer sur le crime terrible qui venait d'être commis et j'étais renversée d'entendre les commentaires qui allaient beaucoup trop souvent dans le sens d'accuser les femmes et les féministes d'être responsables du geste de Lépine.

Mieux comprendre


Les médias contribuent à rendre logiques les actes de terrorisme, même répugnants. Ainsi, d'abord «inexplicable», parce que prétendument le geste d'un «forcené», le massacre de Polytechnique est rapidement devenu — par le truchement des médias — la responsabilité des féministes. Assez rapidement — notamment dans la nuit du 6 au 7 décembre en ce qui concerne l'expression populaire —, les féministes sont devenues coupables non seulement de «récupération», ainsi que certains l'ont énoncé, mais «d'être allées trop loin». Ce «trop loin» restant flou et jamais clairement circonscrit, empêchant ainsi tout débat de fond. [...]

Parallèlement, on a commencé à entendre et à lire un discours antiféministe qui avait peu droit de cité avant le massacre de Polytechnique. On ne peut pas s'empêcher de penser que Marc Lépine et le massacre de l'École polytechnique ont ouvert une porte permettant de légitimer les discours antiféministes qui, en comparaison du crime de Lépine, paraissaient, dès lors, modérés. Parallèlement, le féminisme, comme mouvement de représentation des femmes, perdait de sa légitimité, de sa reconnaissance par les médias.

Bien comprendre et bien analyser cet acte terroriste antiféministe québécois permettrait aussi de surmonter collectivement l'impact de cette peur collective et de réintégrer peut-être les préoccupations de toutes les femmes sous la bannière du féminisme québécois.
 
 
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  • France Marcotte
    Abonnée
    lundi 6 décembre 2010 05h37
    Tenir bon
    Et le fait que cette analyse si nécessaire et celles qui suivront ne se fassent ou du moins ne fassent leur chemin dans le public que plus de vingt ans plus tard est aussi une indication de ce que vous affirmez. Et les réactions que cette analyse suscitera, y compris chez des femmes, seront aussi très instructives. Mais ce qui compte surtout, c'est de se réveiller enfin de ce cauchemar.

  • Marc Pihiff
    Inscrit
    lundi 6 décembre 2010 08h10
    Antiféminisme
    Je n'avais pas envisagé ce crime sous cet angle. Votre réflexion est très crédible et ...inquiétante.
    Plus que jamais il faut être vigilant sur l'antiféminisme.

  • Philippe Belzile
    Abonné
    lundi 6 décembre 2010 08h45
    Merci
    Merci pour ce texte

  • Martin Dufresne
    Abonné
    lundi 6 décembre 2010 08h48
    Dire non au terrorisme masculin
    Merci pour cette analyse. Si les services de police n'avaient pas décidé de cacher pendant un an la lettre laissée par Lépine, cette dynamique antiféministe et cette intention terroriste auraient été beaucoup plus claires dès le départ, nous forçant à des choix de société plutôt qu'à l'antiféminisme de mimétisme et les fadaises psychologisantes dans lesquels tant de commentateurs se sont précipités.
    J'ajouterais aux arguments de l'auteure que cet effet terroriste se retrouve également dans la violence conjugale, dans les productions artistiques misogynes qui "punissent" explicitement les femmes - la plupart de la pornographie, notamment -, ainsi que chez bon nombre des hommes qui tuent une conjointe et/ou des enfants dans des gestes essentiellement spectaculaires, laissant parfois, eux aussi, des messages haineux pour expliquer leurs actes. Un message trèes clair est ainsi envoyé àa toutes les femmes, comme aux hommes qui, face à ces meurtres, peuvent se retourner et dire à leur conjointe: "Je ne sais pas ce que je ferais si tu me quittais."
    Rappelons que 946 femmes et enfants ont été tué-e-s au Québec par des hommes depuis 21 ans et qu'on continue à refuser aux femmes menacées justice et services essentiels face aux agresseurs (http://sisyphe.org/spip.php?article3705)

  • Denis Paquette
    Abonné
    lundi 6 décembre 2010 09h08
    Marc Lépine, un kamikase, oui, sans doute et d'une certaine facon
    Merci madame, j’achète votre analyse, c’est l’analyse la plus juste que j’ai lue jusqu’a maintenant; ce qui me chicote le plus, c’est comment s’est fabriqué ce kamikaze. Nous savons tous qu’un kamikaze est surtout une victime, une personne dont la vie a chavirée, certains diront un bouc émissaire; mais nous savons tous qu’il y a des aspects doctrinaires a ce phénomène. La question que je me pose y aura-t-il un jour quelqu’un d’assez courageux pour en démontrer la dynamique sociale, doctrinale et culturelle. J’ai toujours pensé que le traité de fou ne réglait rien. Bon ceci dit, je trouve incroyable et pénible toutes ces innocentes victimes, le Québec n’est quand même pas l’Irak. J’espère seulement qu’un jour les familles réussissent à en faire leur deuil , que ma sympathie vous accompagne

  • Jean Richard
    Abonné
    lundi 6 décembre 2010 09h58
    Une analyse qui n'est pas sans faille
    Il est facile d'affirmer que les femmes ont longtemps été exclues des écoles de génie. Il reste cependant à démontrer la véracité d'une telle affirmation et là, c'est moins évident. Si on y allait avec la même facilité à conclure, on pourrait affirmer que les femmes se sont probablement exclues d'elles-mêmes des carrières en technologie, par manque d'intérêt (de quoi s'entretiennent des filles d'une école secondaire dans une cour de récréation : de technologie ? Ça ne les intéresse pas, sauf exceptions). Mais nous éviterons cette facilité.

    Faire le parallèle entre le geste de Marc Lépine et des attentats commis en Afghanistan, c'est tourner les coins ronds. Idem pour le parallèle entre ce geste et le terrorisme. Le terrorisme est un mouvement organisé, qui implique bien plus qu'une seule personne ayant un problème de santé mentale. Le tueur solitaire ne représente en rien la société québécoise, mais une infime minorité avec laquelle il n'y avait rien d'organisé avant son geste.

    Enfin, on nous dit que Marc Lépine a choisi une école où les femmes pouvaient avoir plus de difficulté à faire leur chemin. D'accord ! Dans ce cas, devrons-nous taire plus longtemps le fait que dès l'école primaire, ce sont les garçons et non les filles qui partent perdants, parce que cette école est faite par des femmes, pour des femmes. Les problèmes de comportement, les difficultés d'apprentissage et le décrochage sont le lot des garçons et il n'est pas exclu que le matriarcat exercé tant à l'école que dans la cellule familiale ait quelque lien avec cette situation.

    Le féminisme s'est muté en féminocentrisme et c'est probablement là bien plus que dans un événement isolé qu'il a commencé à se saborder.

  • Rodrigue Tremblay
    Inscrit
    lundi 6 décembre 2010 09h59
    RI-DI-CU-LE
    Si les attentats contre les p'tites filles qui vont à l'école en Afghanistan ont un écho dans une bonne partie de la population afghane qui refuse l'éducation aux fillettes, le massacre de Polytechnique et la lecture que vous en faite n'ont aucun écho dans la population québécoise. Aucun. Zéro pis une barre.

    PS: 6 fois le nom Lépine dans votre texte. Aucune fois celui de Gharbi. Madame enseigne le journalisme ou la rectitude?

  • Jacques Gagnon
    Abonné
    lundi 6 décembre 2010 10h51
    WOW !
    Je ne dis pas Wô mais WOW !

    Je n'en reviens pas de tous les raccourcis et sophismes que l'on trouve dans ce texte faible indigne d'une universitaire.

    Ce n'est pas de cette manière que la militante qui parle dans ce texte fera avancer la cause chère à tous de l'égalité.

  • M. Lefebvre
    Inscrite
    lundi 6 décembre 2010 12h29
    Une analyse qui ouvre les yeux
    Merci Madame Payette. Je comprends l'utilité du parallèle avec l'Afghanistan, car il est plus facile de constater l'horreur chez l'Autre, de blâmer l'Autre d'antiféminisme, que de se regarder soi-même et constater que des crimes de même nature ont lieu ici aussi.

    Il est faux de dire (Monsieur Rodrigue Tremblay) que le massacre de Polytechnique n'a aucun écho, aucun cautionnement au Québec. Au contraire, le fait que l'on ait blâmé les féministes d'être "allées trop loin", pour expliquer les crimes de Marc Lépine, démontre bien que le discours antiféministe était, et est toujours, présent dans la société québécoise.

    Monsieur Jean Richard, je ne sais pas de quel "matriarcat" à l'école et dans la famille vous parlez... Mais vous êtes-vous jamais posé la question à savoir : Pourquoi les femmes exercent-elles un "pouvoir", une "influence" dans ces sphères précises de la vie sociale? Peut-être parce qu'ils ont longtemps été les seuls endroits où elles avaient la "liberté" de le faire ?.... "Exerce ton autorité dans le privé, et tais-toi dans l'espace public." C'est précisément ce que Marc Lépine essayait d'envoyer comme message.

    Le fait même que nous ayons ce débat démontre toute la probité de la thèse de Madame Payette.

  • Michel Bédard
    Inscrit
    lundi 6 décembre 2010 16h06
    Féminisme intégriste.
    Vous écrivez que l'ÉMANCIPATION DES FEMMES est une idée qui FAIT DIFFICILEMENT SON CHEMIN dans la société québécoise, entraînant des conséquences importantes pour le mouvement des femmes. Quelle exagération. Et vous êtes professeur ! Au fait, de quel mouvement des femmes parlez-vous, au Québec en 2010 ? Si je regarde les 50 dernières années, je ne connais pas une société au monde qui ait été aussi ouverte à répondre positivement aux revendications et voeux exprimés par les femmes (même aux doléances les plus déroutantes... qui nous mènent dans le fossé). « Sommes-nous allées trop loin ? » se demandent plusieurs femmes. Parfois oui. Quelle idée saugrenue d'obliger les partis politiques à présenter des candidats h-f 50-50. Une insulte à l'intelligence même des femmes. En 2010, l'électeur recherche des « personnes » inspirantes, manifestant ouverture, « sensibilité », vision, idées et solutions; des individus ayant des compétences et des qualités de représentation; des personnes auxquelles il peut s’identifier. Il vote de façon éclairée (?) en se foutant de savoir si les aspirants politiciens possèdent ou non un pendentif entre les jambes... Pour un, j'ai plus souvent voté pour des femmes aux élections... et le "mouvement" féministe n'y a été pour rien.

  • B Landry
    Inscrit
    lundi 6 décembre 2010 18h02
    Très intéressant
    Dans l'optique d'une conversation franche je trouve cette hypothèse très intéressante, Je trouve déplorable que la seule chose que certains hommes trouvent à dire demeure des insultes... belle façon de débattre!!!

    Pour en revenir à l'idée développée dans ce texte, je trouve que le parallèle est plausible entre le terrorisme et l'acte de Lépine, dans le sens que dans les deux cas on peut y voir une incapacité de laisser du pouvoir à un autre groupe, ou de l'incapacité de ne pas se sentir victime de la place qu'un autre groupe puisse prendre. À ce compte là le terrorisme peut s'étendre à bien d'autres sphères sociales... les dictatures deviennent du terrorisme d'état, dans le sens que les dirigeants ont peur de la place que prennent les citoyens et frappent dans le tas.

    Il faut quand même éviter de faire comme M. Dufresne plus haut en associant le terrorisme jusque dans le couple. Bien des chicanes de couple sont autre chose qu'une lutte de pouvoir quand même, dont l'homme serait nécessairement le coupable, il ne faut pas sombrer dans la facilité non plus. Les difficultés qu'ont certains hommes à s'adapter à une nouvelle situation conjuguale ne sont pas que de l'ordre de prise de pouvoir. Cette forme d'analyse est simpliste et relève d'un dualisme où les hommes ne seraient que des bons ou des méchants. Comme d'ailleurs ont ne peu pas séparer les femmes en deux groupes, les bonnes femmes et les méchantes féministes.

    Le féminisme a fait prendre la place des femmes dans notre société, nous les hommes assumons-nous et organisons-nous avec elle pour discuter et recréer des structures qui nous permettra de nous émanciper en tant qu'humain, hommes et femmes ensemble. Perso Je suis un peu tanné du discours victimisme de certains hommes...


    Oui il y a des femmes qui ont poussé la note un peu loin, mais il reste un paquet d'hommes qui n'ont jamais été capable de réfléchir sur cette question sans se sentir menacé

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